Chatham House va-t-il primer le théocrate Rached Ghannouchi?Lettre ouverte signée par plus de 500 intellectuels et membres de la société civile, et plus de 2.000 citoyens pour protester contre l'attribution du prix Chatham House 2012 à Rached Ghannouchi, le lundi 26 novembre à Londres.

 

Le prix annuel de Chatham House est, selon la charte de la fondation, décerné à l'homme d'Etat qui a le plus significativement contribué à l'amélioration des relations internationales dans l'année précédente.

Le 26 novembre 2012, Chatham House va remettre son prix annuel conjointement à Rached Ghannouchi, président du mouvement islamiste Ennahdha, et Moncef Marzouki, président de la république tunisienne.

Cette vénérable fondation par son prix 2012 veut honorer deux personnalités «qui ont réussi à établir un compromis durant la transition démocratique tunisienne et à faire de la Tunisie le précurseur de la nouvelle vague démocratique qui déferle sur le monde arabe et le Moyen-Orient.»

En ce sens, le choix de Moncef Marzouki, militant des droits de l'homme et ancien président de la Ligue tunisienne des droits de l'homme (Ltdh), leader du Congrès pour la République (CpR) qui s'est allié avec les islamistes d'Ennahdha pour former un gouvernement de transition démocratique, est judicieux.

Concernant le second récipiendaire, Chatham House déclare qu'il a été décidé de primer M. Ghannouchi pour: «sa contribution à la promotion de la compatibilité entre islam, démocratie et modernité, qui a entrainé une culture de tolérance et de coopération dans le paysage politique. Ceci a amené le parti Ennahdha à former un gouvernement de coalition avec des partis séculaires, et fait de la Tunisie un modèle pour la région, en promouvant le consensus, le respect et l'acceptation des autres, tant islamistes que sécularistes».

Le choix de Chatham House s'est donc basé sur des déclarations et promesses louables faites par M. Ghannouchi. Hélas, celles-ci n'ont pas été suivies d'effets et les faits contredisent «l'esprit de coalition» ou «la promotion de la compatibilité entre islam, démocratie et modernité» pour lesquels le leader d'Ennahdha se trouve récompensé.

Aux lendemains de la révolution du 14 janvier, le peuple tunisien attendait la consécration des valeurs de liberté et de dignité pour lesquelles il s'est battu. Le message révolutionnaire était de nature «civile», sans référence à la religion et il n'y avait aucune présence de partis ou de groupes religieux dans les rues. Mais M. Ghannouchi, rentrant d'un exil de 20 ans en Angleterre, a détourné les revendications révolutionnaires pour introduire des problèmes identitaires que l'islam tolérant pratiqué en Tunisie depuis 14 siècles n'avait jamais connu.

M. Ghannouchi s'est illustré en présentant les partisans du sécularisme tunisien comme de dangereux athées et leurs partis comme des «partis diaboliques», employant une rhétorique de division, loin de l'esprit de «tolérance et de coopération politique», pour lesquels Chatham House a décidé de le primer.

Alors que M. Ghannouchi a déclaré que «le consensus et l'esprit de coalition sont nécessaires pour faire face au défi de la transition démocratique», dans les faits, au lendemain des élections, son parti Ennahdha s'est accaparé la vaste majorité des 70 postes dans le nouveau gouvernement , dont tous les ministères de souveraineté, ne laissant que des portefeuilles mineurs et des postes symboliques à ses partenaires, qui d'ailleurs ne sont presque pas consultes – ce qui a provoqué une discorde publique entre le président Marzouki et le parti de Ghannouchi.

Le leader d'Ennahdha a, par ailleurs, encouragé la formation partisane de «Ligues pour la protection de la révolution» armées, qui sont responsables d'agressions contre des citoyens et des politiciens défendant d'autres points de vue politiques ou refusant les préceptes de l'islamisme radical. Ces milices sont responsables de coups et blessures sur des députés, et de l'assassinat politique du représentant d'un parti d'opposition. Au cours des 3 derniers mois, ces milices ont commis plus de 600 agressions contre les forces de l'ordre, lesquelles ont manifesté ce 1er novembre pour protester contre le laisser-faire du gouvernement Ennahdha à l'encontre des agresseurs.

Tous ces dépassements ne sont pas des erreurs dues au manque de compétence et d'expérience d'Ennahdha mais ils font partie d'un plan dévoilé par une vidéo rendue publique le 10 octobre 2012 et dont l'authenticité a été confirmée par Ennahdha. Le film montre que le récipiendaire du Prix Chatham House 2012 a un plan «par étapes» d'une islamisation radicale de la Tunisie, qui n'a pas changé depuis ses écrits des années 1990. Il considère que la transition de la dictature à la démocratie est une étape naturelle et nécessaire pour parvenir à l'instauration d'un ordre islamiste à plus long terme. Lors de l'entretien, il apparaît clairement qu'il partage l'objectif final de ses interlocuteurs salafistes: la radicalisation de la société tunisienne, même s'ils diffèrent sur les moyens et le timing. M. Ghannouchi exprime aussi le nécessaire contrôle par Ennahdha de l'armée, de la police et de l'administration tunisienne, un concept qui rappelle plus les pratiques totalitaires de Ben Ali que celles d'une démocratie. Ceci est très éloigné de l'esprit de tolérance et de consensus récompensé par Chatham House, et l'enregistrement montre bien le double langage de M. Ghannouchi.

De plus, M. Ghannouchi a fait de la Tunisie la terre d'accueil des prédicateurs extrémistes défendant la pédophilie et l'excision et des salafistes jihadistes qu'il considère dans les médias comme «ses propres fils». L'avis largement partagé en Tunisie est que les dirigeants d'Ennahdha étaient prévenus de l'attaque de l'ambassade des USA par des Salafistes à Tunis avant le 14 septembre 2012, mais le ministre de l'Intérieur a laissé faire. Par la suite, le leader salafiste lie à Al-Qaïda, Abou Yadh, qui avait appelé a l'attaque de l'ambassade, s'est «échappé» en pleine vue des forces de sécurité, ce qui suggère que le parti dit «modéré» qui est au pouvoir en Tunisie flirte avec l'extrémisme.

En conclusion, si les déclarations et les promesses pour lesquelles le Chatham House Prize va être remis à monsieur Ghannouchi sont louables et justifiées, leur mise en pratique n'a pas eu lieu. Monsieur Ghannouchi s'est révélé être l'auteur d'un double langage destiné à lui conférer une image modérée vis-à-vis des chancelleries étrangères et des démocrates et à s'assurer en même temps l'alliance des islamistes extrémistes et jihadistes, dont il partage les objectifs finaux.

Au vu de ces faits, nous ne pensons pas que M. Ghannouchi a mérité ce prix prestigieux. De plus, en insistant pour l'honorer, Chatham House contribue à entraver la transition démocratique en Tunisie.

Signé par plus de 2.500 personnalités de la société civile et citoyens Tunisiens dont des :

- doyens, anciens doyens, directeurs et professeurs des universités tunisiennes;

- intellectuels, hommes de lettres, artistes;

- personnalités de la société civile;

- Et plus de 2000 citoyens Tunisiens.

Les signataires sur le site ''Causes.com''.