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Après les attaques de Paris : Daech, c’est nous !

Attaque-de-Paris

Tant qu’ils ne se sont pas émancipés de la tutelle de la religion et de la pensée scolastique, les musulmans continueront d’alimenter le Daech qui est en eux. 

Par Salah El Gharbi *

Les actions meurtrières perpétrées par l’Etat islamique (Daech) se succèdent, toujours plus abjectes dans l’horreur, comme les attaques meurtrières, vendredi dernier, à Paris. Et l’on assiste, à chaque fois, à cette surenchère d’indignation, comme si, à travers cette indignation, on cherchait à renier la part de Daech qui sommeille en nous autres, Arabes et/ou musulmans.

Islamisme «modéré» et islamisme dur

A travers les medias, en parlant de Daech, beaucoup de «spécialistes» se plaisent sentencieusement à nous faire admettre qu’il y ait un islamisme «modéré» et un islamisme dur, avorton du wahhabisme, comme si l’islamisme était une sorte de tumeur, bénigne chez les uns, maligne chez les autres… Et ils se trompent. Car, Daech n’est pas une simple organisation criminelle.

Sans être un accident de l’Histoire, ce phénomène pathologique collectif est l’expression la plus probante des limites d’une certaine «culture», la nôtre, qui s’est perpétuée à travers les âges et d’un mode de pensée bien ancré en nous depuis des siècles. El-Ghazali l’a voulu, Daech l’a fait. En fustigeant dédaigneusement le formidable élan initié par les traducteurs arabes des textes grecs, qu’a-t-il fait, notre vénérable et puissant savant du 11e siècle, sinon priver des générations entières, des siècles entiers, de penser autrement, sainement et de s’ouvrir sur les autres cultures?

Daech est en nous tous, à des proportions inégales. Les symptômes de sa présence se traduisent à travers notre façon d’appréhender le réel, de saisir la complexité du monde. En fait, les «fous de Dieu» qui violent et qui tuent ne sont que des «finisseurs». Ils ne font qu’aller jusqu’au bout de la logique intériorisée à travers les âges, celle qui consiste à se méfier de la raison comme une composante essentielle de notre humanité.

La bataille de la foi et de la raison, évoquée par Averroes, bien avant St Thomas d’Aquin, et qui a permis à l’Occident, et ce, après de houleux débats et d’âpres luttes idéologiques, de vaincre la pensée scolastique et de s’émanciper de la tutelle de l’Eglise, nous ne l’avons qu’effleurée. Depuis, la pensée momifiée, nous nous débattons dans un monde qui nous échappe. On continue à ronronner, à  pérorer fébrilement…

Pis encore, la parole des «ulémas» (savants religieux), poussiéreuse, calcifiée, est désormais portée par les instruments «high tech»… Ironie de l’Histoire, le fruit du savoir de l’Occident qu’on pourfende inlassablement véhicule aujourd’hui les scories de nos nouveaux apôtres. Comme disait Bertolt Brecht à propos de la propagande nazie, les «nouvelles antennes transmettent les anciennes bêtises».

La relation maladive à la foi

Dans son livre sur ‘‘La maladie de l’Islam’’, Abdelwahab Meddeb a fait un diagnostic qui mérite bien d’être entendu. Malheureusement, à cette voix qui s’est éteinte, sans avoir eu les faveurs des lumières des plateaux de télé, on préfère les incantations tonitruantes d’un Safi Said (l’incarnation pathétique mais aussi funeste de la «culture arabo musulmane» d’aujourd’hui) pour animer l’arène de la bêtise… Faute d’avoir un Martin Luther, un Voltaire… et des débats sérieux et profonds sur la place de la raison dans sa relation avec notre perception de tout ce qui nous entoure y compris la donnée religieuse, point de salut.

La vraie révolution que nous devons appeler de tous nos vœux est une révolution fondamentalement intellectuelle sans laquelle nous persévérerons dans notre aveuglement, dans notre nombrilisme béat et nous continuerons à gesticuler indéfiniment jusqu’à la fin des temps…

En somme, un groupe humain qui ne sait pas douter n’a rien d’humain. Il est temps qu’on comprenne aussi que toute parole assertive, sans «conditionnel», n’est qu’une parole trompeuse, perfide… Toute parole généreuse, hypertrophiée, est l’illustration même d’une intelligence paresseuse et cupide… La boursouflure verbale qui est notre denrée de base alimentant notre rapport au monde ne peut qu’être stérile, voire fatale. Il suffit de s’interroger sur le profil des héros qui nous font jubiler. Il ne s’agit que de Nasser, de Saddam, de Nasrallah – lesquels font commerce de l’anti-américanisme primaire –, autrement dit des êtres fumigènes qui nous empêchent de voir, de comprendre le monde, de se poser des questions et dont les propos ne font qu’apaiser notre dépit, nous confortant dans notre insuffisance. Et on finit, alors, par scander en se mordant les lèvres, les poings fermés : «Haro contre ces Américains et ces sionistes qui ne nous aiment pas et qui conspirent contre nous…»

* Universitaire et écrivain.   

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