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Chahed est-il lâché par sa majorité ?

Youssef-Chahed-Parlement-Ban
En cas d’échec du gouvernement Chahed, la déroute politique serait générale et engagerait la Tunisie dans une voie de garage. Ceux qui croient pouvoir en profiter se trompent lourdement.

Par Salah El-Gharbi

Le «Document de Carthage» a été le fruit de discussions marathoniennes et d’un consensus élargi associant l’UGTT et l’Utica et 7 partis politiques. Ce pacte, parrainé par le président de la république Béji Caïd Essebsi, était censé permettre au gouvernement dit «d’union nationale», conduit par Youssef Chahed, de mener les réformes nécessaires pour faire sortir le pays du marasme économique dans lequel il se débat depuis 5 ans. Or, et paradoxalement, le chef du gouvernement investi avec une très confortable majorité par l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), semble plus que jamais seul à affronter une situation politique, économique et sociale inextricable.

Depuis l’installation de ce gouvernement et sa prise en main des affaires du pays, on assiste à une situation kafkaïenne. Même s’ils demeurent volontaires, solidaires et, pour certains, très actifs, les membres du gouvernement semblent abandonnés à leur sort, menant des combats tout azimut sur tous les fronts, privés d’un soutien politique digne de ce nom.

Pis encore, les coups bas qu’essuie Chahed, depuis deux mois, c’est de sa propre majorité qu’ils viennent. Il en est de même des manœuvres sournoises freinant les initiatives qu’il cherche à mettre en place. D’ailleurs, ses plus pernicieux opposants, ce ne sont pas les dirigeants du Front populaire, qui ont toujours eu le verbe haut, mais certains membres de sa supposée famille politique.

Les plus pressés sont les islamistes

Face aux mouvements sociaux au bassin minier de Gafsa, à Kerkennah, Fernana et à Jemna, ou encore la fronde contre le projet de loi de finances et du budget de l’Etat 2017, les membres de la majorité parlementaire se complaisent dans une quasi-indifférence, ou affichent des postures en contradiction avec la vision du gouvernement.

On l’a observé à Gafsa, quand Rached Ghannouchi, président du mouvement Ennahdha, ci-devant membre de la coalition gouvernementale, a fait de la surenchère politique en proposant d’accorder à la région minière, 20% des ressources du phosphate. On vient de le constater encore récemment, en réaction à la grogne des avocats, quand un Nahdhaouis comme Samir Dilou et un député de Machrou Tounes, Abada Kéfi, tous deux avocats, ont décrété que l’article de la loi des finances relatif à la réforme de la fiscalité relatif à leur corporation «ne passera pas».

En fait, si cette majorité se montre aussi désunie et cynique, c’est que chacun de ses membres reste obsédé par ses propres intérêts. Ainsi, tous ces partis signataire du fameux «Document de Carthage», un pacte mort-né, ont le regard fixé sur le calendrier électoral et se préparent déjà pour les législatives de 2019. Les plus impatients restent les islamistes, qui sont pressés de revenir aux affaires. En effet, un pied dedans, un pied dehors, Ennahdha n’est pas prête à se mouiller pour Chahed, car la réussite de ce dernier ne saurait que renforcer Nidaa Tounes, le frère ennemi.

Ainsi, Ennahdha entretient une duplicité qui est de plus en plus criarde. En témoignent son appui mou au gouvernement et ses positions ambiguës sur les questions d’actualité. Abdeltif Mekki, qui était à Jemna, et le communiqué d’Ennahdha ont observé, sur cette crise, une attitude floue, qui a consisté à ménager la chèvre et le chou, se gardant, à la fois, de s’opposer clairement à la volonté de ceux qui s’opposaient ouvertement à l’autorité de l’Etat, et de désavouer clairement le gouvernement.

Nidaa et les petits calculs politi-«chiens»

Côté Nidaa, le parti du chef de gouvernement, la situation est pire. Le groupe parlementaire, censé être le ciment de l’unité de ce qui restait du parti, est désormais, disloqué par les insolubles conflits internes. Certains députés, amers, en veulent encore à Chahed de ne pas les avoir pris au sein de son gouvernement. D’autres, à l’ego surdimensionné, sont plus animés par des ambitions personnelles que de la volonté de se mettre au service du parti et encore moins du pays. D’ailleurs, la virulente position de Fadhel Omrane, ancien président du groupe parlementaire de Nidaa, qui a rejeté entièrement le projet de loi de finance et attaqué Fadhel Abdelkéfi, ministre du Développement, de l’Investissement et de la Coopération internationale, reste incompréhensible et trahit l’étroitesse de ce député et sa petitesse. «Ce projet n’a rien à voir avec celui sur lequel nous nous sommes mis d’accord en 2015», a-t-il déclaré, sans ciller, comme si la situation de 2015 est semblable à celle de 2017.

Aujourd’hui, c’est au chef de gouvernement de mettre tout le monde devant ses responsabilités afin que la majorité sorte de ses petits calculs politi-«chiens». L’échec de l’actuel gouvernement ne saurait profiter ni à Ennahdha, ni même à l’opposition et serait suicidaire pour Nidaa. La déroute politique serait générale et engagerait le pays dans une voie de garage. Même ceux qui croient pouvoir en profiter, aussi bien à droite qu’à gauche, se trompent lourdement. Le processus démocratique est si fragile qu’il risquerait d’être compromis si les uns et les autres ne freinaient leurs ardeurs et contenaient pas leurs insatiables appétits.

 

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