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Lutte anti-terroriste: Les Etats-Unis ont besoin de la Tunisie

La décision de l’administration Trump de réduire de façon drastique l’aide des Etats-Unis à la Tunisie pourrait avoir des conséquences fâcheuses.

Par Sarah Yerkes *

Le projet de budget 2018 de l’administration Trump, qui propose de réduire l’aide financière à la Tunisie, représente non seulement un écart flagrant par rapport à la détermination proclamée du 45e président des Etats-Unis de «démolir et détruire» l’organisation terroriste de l’Etat islamique (EI, Daêch), mais il pourrait également avoir de très graves conséquences pour les Américains et leurs alliés. Diminuer l’assistance militaire destinée à un pays qui se trouve aux premières lignes de la guerre contre Daêch est à la fois malavisé et dangereux.

Le pays n’est pas aussi sûr qu’il ne paraît

Cette proposition de budget, qui baisse de 67% l’assistance à la Tunisie, constitue un des aspects les plus troublants de l’aide étrangère de l’actuelle administration républicaine. Le projet de réduction soumis au Congrès ramènerait à zéro le compte de financement militaire étranger, car il transforme le soutien militaire américain à la Tunisie d’un plan de subventions en un programme de prêts.

Depuis la révolution de 2011, il a été bien établi que les Etats-Unis ont joué un rôle crucial dans le renforcement de la sécurité de la Tunisie. L’aide américaine et celle des pays européens ont non seulement mis à la disposition de la police et de l’armée tunisiennes des équipements dont elles avaient grandement besoin, mais elles ont également contribué à la professionnalisation et à une formation poussée des forces de sécurité de ce pays dans la lutte anti-terroriste. Ce soutien a aussi permis à la Tunisie d’ériger un mur frontalier avec la Libye, afin de combattre la contrebande de marchandises et les infiltrations de personnes indésirables.

En outre, en 2015, le président Obama a désigné la Tunisie comme allié majeur non-membre de l’Otan – un privilège accordé à seulement 15 autres pays – et cette décision du prédécesseur de Donald Trump avait pour objectif de consolider le partenariat sécuritaire américano-tunisien.

Bien que la Tunisie n’ait subi aucune attaque terroriste depuis plus d’un an, le pays n’est pas aussi sûr qu’on pourrait de le croire. C’est plutôt le contraire qui est vrai, car la Tunisie continue d’être soumise à une double menace: celle de l’EI, qui opère à partir de la Libye voisine, et celle des groupes affiliés à Al-Qaïda, qui agissent le long de la frontière tuniso-algérienne.

Il y a également cette autre réalité: les ressortissants tunisiens représentent le contingent le plus important des combattants étrangers qui ont rejoint les rangs de Daêch en Irak et en Syrie. A présent, la Tunisie ne sait pas trop comment traiter les centaines de ces combattants qui reviennent au pays, après avoir servi et acquis de l’expérience militaire dans ces zones de conflit du Moyen-Orient.

Ajoutons à tout cela, les mouvements de protestation qui secouent le sud de la Tunisie. Bien que n’étant pas directement liés au terrorisme, ces troubles ont semé l’instabilité dans les régions reculées du pays. Cette grogne sociale, qui dure depuis de nombreuses semaines et qui traduit un sentiment croissant de frustration chez les jeunes Tunisiens, permet à la machine du recrutement extrémiste de tourner à plein régime.

Hormis l’aide militaire étrangère, le projet de budget 2018 de la nouvelle administration américaine prévoit une modeste enveloppe de 14,6 millions de dollars (soit plus de 36,2 millions de dinars tunisiens, MDT, ndlr), répartis entre trois catégories de comptes sécuritaires, mais ce montant représente une réduction significative comparé aux 21,4 millions de dollars (soit 53 MDT, Ndlr) alloués l’an dernier à ces mêmes catégories d’aide et il ne répondra d’aucune manière aux besoins sécuritaires de la Tunisie.

Etant donné les nombreux défis auxquels la Tunisie est confrontée, il est clair que les besoins d’assistance sécuritaire de ce pays restent élevés – et ils seraient peut-être bien plus grands qu’ils n’ont jamais été!

Ce qui se passe en Tunisie ne s’arrête pas en Tunisie

L’administration Trump et les membres du congrès des Etats-Unis devraient se soucier de la sécurité de la Tunisie, non pas parce que ce pays est «la seule success story du Printemps arabe» — un maître mot que l’on invoque pour obtenir le soutien à la cause tunisienne — mais parce que l’instabilité en Tunisie est une menace directe aux intérêts des Américains et de nos alliés en Afrique du nord et en Europe. Le général Thomas Waldhauser, commandant de l’Africom (le Commandement américain pour l’Afrique, Ndlr), a récemment déclaré devant le sénat des Etats-Unis que l’instabilité en Afrique du nord «pourrait être, à court terme, la menace la plus sérieuse pour les intérêts des Etats-Unis et de leurs alliés» en Afrique et «Daêch en Libye demeure une menace régionale déterminée à frapper les intérêts des Etats-Unis et à cibler les ressortissants américains.»

Par conséquent, il est capital pour notre sécurité nationale d’aider la Tunisie à tenir à distance Daêch, plutôt que diminuer les capacités d’action anti-terroriste de la Tunisie.

En outre, plusieurs des récentes attaques terroristes menées en Europe ont des liens directs l’EI en Afrique du nord. Un ressortissant tunisien résidant en France, qui était inspiré sinon aidé par l’organisation terroriste, a tué plus de 80 personnes le soir du 14 juillet 2016, à Nice. Et un demandeur d’asile tunisien, dont la requête a été refusée par les autorités allemandes, a tué 12 personnes, lors de l’attentat du marché de Noël à Berlin, le 19 décembre 2016.

Enfin, la démarche adoptée par la nouvelle administration envers la Tunisie est une erreur, car elle pourrait tout simplement coûter aux contribuables américains nettement plus qu’elle n’en économiserait. La Tunisie, qui traverse actuellement une crise économique profonde, pourrait ne pas être capable d’accepter les modalités et les conditions de prêts qui lui sont offertes. Du coup, ainsi que le faisait observer récemment le ‘‘Wall Street Journal’’, nombre de responsables du département d’Etat s’inquiètent que le changement vers des prêts pourrait pousser certains bénéficiaires comme la Tunisie à s’adresser à des pays comme la Russie ou la Chine pour satisfaire leurs besoins militaires.

Bien que les prêts puissent sembler être des outils économiques, en obligeant les pays bénéficiaires à «dépenser doublement» — premièrement, en se procurant du matériel militaire américain et, deuxièmement, en remboursant l’argent qu’ils ont emprunté pour ces achats —, sur le long terme, les conséquences de cette méthode ne sont pas claires. Si la Tunisie acceptait les conditions du prêt, il n’y aurait aucune garantie qu’elle puisse le rembourser. Plus tard, si la Tunisie se trouvait dans l’incapacité d’honorer ses engagements au titre des prêts contractés, les Etats-Unis se trouveraient impliqués dans un programme d’allègement de la dette plus coûteux, effaçant ainsi les économies initialement prévues.

Mais indépendamment de la capacité ou de la disponibilité de la Tunisie à accepter l’approche proposée par la nouvelle administration américaine au sujet de l’aide militaire, tourner le dos à la Tunisie, là précisément, pourrait avoir la terrible signification que vaincre et détruire Daêch est une priorité —tant que quelqu’un d’autre se charge d’en payer les frais.

Tribune traduite de l’anglais par Marwan Chahla

Source: ‘‘The Hill’’.

*Sarah Yerkes est actuellement collaboratrice émérite auprès du Center for Middle East Policy et membre du Council on Foreign Relations International Affairs. Elle a servi auparavant au sein de la section planification du Département d’Etat américain, où elle s’est spécialisée dans les Affaires nord-africaines. Elle a également été membre du staff chargé des dossiers palestinien et israélien, dans ce même département. Sarah Yerkes a occupé la fonction de consultante géopolitique auprès de la Direction de la planification et des politiques stratégiques (J5) au sein du Pentagone.

**Le titre et les intertitres sont de la rédaction.

 

Article lié:

L’administration Trump propose de réduire l’aide à la Tunisie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Diminuer l’assistance militaire destinée à un pays qui se trouve aux premières lignes de la guerre contre Daêch est à la fois malavisé et dangereux. Le pays n’est pas aussi sûr qu’il ne paraîtCette proposition de budget, qui baisse de 67% l’assistance à la Tunisie, constitue un des aspects les plus troublants de l’aide étrangère de l’actuelle administration républicaine. Le projet de réduction soumis au Congrès ramènerait à zéro le compte de financement militaire étranger, car il transforme le soutien militaire américain à la Tunisie d’un plan de subventions en un programme de prêts.Depuis la révolution de 2011, il a été bien établi que les Etats-Unis ont joué un rôle crucial dans le renforcement de la sécurité de la Tunisie. L’aide américaine et celle des pays européens ont non seulement mis à la disposition de la police et de l’armée tunisiennes des équipements dont elles avaient grandement besoin, mais elles ont également contribué à la professionnalisation et à une formation poussée des forces de sécurité de ce pays dans la lutte anti-terroriste. Ce soutien a aussi permis à la Tunisie d’ériger un mur frontalier avec la Libye, afin de combattre la contrebande de marchandises et les infiltrations de personnes indésirables. En outre, en 2015, le président Obama a désigné la Tunisie comme allié majeur non-membre de l’Otan – un privilège accordé à seulement 15 autres pays – et cette décision du prédécesseur de Donald Trump avait pour objectif de consolider le partenariat sécuritaire américano-tunisien.Bien que la Tunisie n’ait subi aucune attaque terroriste depuis plus d’un an, le pays n’est pas aussi sûr qu’on pourrait de le croire. C’est plutôt le contraire qui est vrai, car la Tunisie continue d’être soumise à une double menace: celle de l’EI, qui opère à partir de la Libye voisine, et celle des groupes affiliés à Al-Qaïda, qui agissent le long de la frontière tuniso-algérienne. Il y a également cette autre réalité: les ressortissants tunisiens représentent le contingent le plus important des combattants étrangers qui ont rejoint les rangs de Daêch en Irak et en Syrie. A présent, la Tunisie ne sait pas trop comment traiter les centaines de ces combattants qui reviennent au pays, après avoir servi et acquis de l’expérience militaire dans ces zones de conflit du Moyen-Orient.    Ajoutons à tout cela, les mouvements de protestation qui secouent le sud de la Tunisie. Bien que n’étant pas directement liés au terrorisme, ces troubles ont semé l’instabilité dans les régions reculées du pays. Cette grogne sociale, qui dure depuis de nombreuses semaines et qui traduit un sentiment croissant de frustration chez les jeunes Tunisiens, permet à la machine du recrutement extrémiste de tourner à plein régime.Hormis l’aide militaire étrangère, le projet de budget 2018 de la nouvelle administration américaine prévoit une modeste enveloppe de 14,6 millions de dollars (soit plus de 36,2 millions de dinars tunisiens, MDT, ndlr), répartis entre trois catégories de comptes sécuritaires, mais ce montant représente une réduction significative comparé aux 21,4 millions de dollars (soit 53 MDT, Ndlr) alloués l’an dernier à ces mêmes catégories d’aide et il ne répondra d’aucune manière aux besoins sécuritaires de la Tunisie. Etant donné les nombreux défis auxquels la Tunisie est confrontée, il est clair que les besoins d’assistance sécuritaire de ce pays restent élevés – et ils seraient peut-être bien plus grands qu’ils n’ont jamais été!Ce qui se passe en Tunisie ne s’arrête pas en TunisieL’administration Trump et les membres du congrès des Etats-Unis devraient se soucier de la sécurité de la Tunisie, non pas parce que ce pays est «la seule success story du Printemps arabe» — un maître mot que l’on invoque pour obtenir le soutien à la cause tunisienne — mais parce que l’instabilité en Tunisie est une menace directe aux intérêts des Américains et de nos alliés en Afrique du nord et en Europe. Le général Thomas Waldhauser, commandant de l’Africom (le Commandement américain pour l’Afrique, Ndlr), a récemment déclaré devant le sénat des Etats-Unis que l’instabilité en Afrique du nord «pourrait être, à court terme, la menace la plus sérieuse pour les intérêts des Etats-Unis et de leurs alliés» en Afrique et «Daêch en Libye demeure une menace régionale déterminée à frapper les intérêts des Etats-Unis et à cibler les ressortissants américains.»   Par conséquent, il est capital pour notre sécurité nationale d’aider la Tunisie à tenir à distance Daêch, plutôt que diminuer les capacités d’action anti-terroriste de la Tunisie. En outre, plusieurs des récentes attaques terroristes menées en Europe ont des liens directs l’EI en Afrique du nord. Un ressortissant tunisien résidant en France, qui était inspiré sinon aidé par l’organisation terroriste, a tué plus de 80 personnes le soir du 14 juillet 2016, à Nice. Et un demandeur d’asile tunisien, dont la requête a été refusée par les autorités allemandes, a tué 12 personnes, lors de l’attentat du marché de Noël à Berlin, le 19 décembre 2016.    Enfin, la démarche adoptée par la nouvelle administration envers la Tunisie est une erreur, car elle pourrait tout simplement coûter aux contribuables américains nettement plus qu’elle n’en économiserait. La Tunisie, qui traverse actuellement une crise économique profonde, pourrait ne pas être capable d’accepter les modalités et les conditions de prêts qui lui sont offertes. Du coup, ainsi que le faisait observer récemment le ‘‘Wall Street Journal’’, nombre de responsables du département d’Etat s’inquiètent que le changement vers des prêts pourrait pousser certains bénéficiaires comme la Tunisie à s’adresser à des pays comme la Russie ou la Chine pour satisfaire leurs besoins militaires.Bien que les prêts puissent sembler être des outils économiques, en obligeant les pays bénéficiaires à «dépenser doublement» — premièrement, en se procurant du matériel militaire américain et, deuxièmement, en remboursant l’argent qu’ils ont emprunté pour ces achats —, sur le long terme, les conséquences de cette méthode ne sont pas claires. Si la Tunisie acceptait les conditions du prêt, il n’y aurait aucune garantie qu’elle puisse le rembourser. Plus tard, si la Tunisie se trouvait dans l’incapacité d’honorer ses engagements au titre des prêts contractés, les Etats-Unis se trouveraient impliqués dans un programme d’allègement de la dette plus coûteux, effaçant ainsi les économies initialement prévues.Mais indépendamment de la capacité ou de la disponibilité de la Tunisie à accepter l’approche proposée par la nouvelle administration américaine au sujet de l’aide militaire, tourner le dos à la Tunisie, là précisément, pourrait avoir la terrible signification que vaincre et détruire Daêch est une priorité —tant que quelqu’un d’autre se charge d’en payer les frais.Tribune traduite de l’anglais par Marwan ChahlaArticle lié: L’administration Trump propose de réduire l’aide à la Tunisiehttp://kapitalis.com/tunisie/2017/06/09/ladministration-trump-propose-de-reduire-laide-a-la-tunisie/Source: ‘‘The Hill’’. http://thehill.com/blogs/pundits-blog/international-affairs/338472-we-need-tunisia-in-the-fight-against-isis *Sarah Yerkes est actuellement collaboratrice émérite auprès du Center for Middle East Policy et membre du Council on Foreign Relations International Affairs. Elle a servi auparavant au sein de la section planification du Département d’Etat américain, où elle s’est spécialisée dans les Affaires nord-africaines. Elle a également été membre du staff chargé des dossiers palestinien et israélien, dans ce même département. Sarah Yerkes a occupé la fonction de consultante géopolitique auprès de la Direction de la planification et des politiques stratégiques (J5) au sein du Pentagone.**Le titre et les intertitres sont de la rédaction.

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