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Tunisie : Le prochain gouvernement risque d’être poussé à la démission avant la fin de la législature

Makhlouf-Ghannouchi-Karoui: un attelage contre-nature, immoral et éphémère.

Un parlement, un bazar ou simplement un casino pour des joueurs compulsifs? Des élus honorables ou de simples marchands de tapis? Voilà le genre de questions que se posent les «mauvaises langues» dans les lieux publics et sur les réseaux sociaux.

Par Moktar Lamari et Samir Trabelsi

Et pour cause, les récentes tractations, défections et trahisons en série, observées sous la coupole de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) sont décriées, notamment pour avoir parachuté à la tête du pouvoir législatif, et contre toute attente, le Cheikh Rached Ghannouchi (78 ans), l’actuel leader et le fondateur d’Ennahdha, le principal parti islamiste en Tunisie. Le tout au terme d’une entente bricolée en pleine nuit et à la dernière minute entre les deux partis ayant obtenu les plus grands nombres de sièges et ayant mené des compagnes électorales aux antipodes.
Acteurs économiques et observateurs internationaux ne comprennent pas cette addiction des élus tunisiens aux «petits jeux» de la politique politicienne, avec autant de mensonges, trahisons, marchandages, où tout se vend et tout s’achète à l’abri des regards !

Incompréhensions et déceptions

Un analyste politique européen et ami de la Tunisie ne cachait pas sa déception en écrivant sur les réseaux sociaux: «C’est incompréhensible, c’est inimaginable… et de toutes les démocraties reconnues de par le monde, il n’y a qu’en Tunisie, l’unique démocratie en terre d’islam où les partis et leurs leaders osent se travestir autant, ‘‘duper’’ autant leur électorat et se prêter à toutes les formes de manigances contraires aux valeurs de la confiance, indignes des principes de l’honnêteté et défiant les ABC de la loyauté envers ses électeurs…».

À quoi joue-t-on sous la coupole du palais du Bardo ? Sans aucun doute, la scène parlementaire tunisienne est infestée de joueurs pathologiques, adeptes à des degrés divers du jeu de «poker menteur». Un jeu de paris impliquant des «parias», et où la règle du jeu consiste à bluffer, mentir et trahir… dans une totale irrévérence envers les autres. Rares sont ceux qui jouent aux jeux stratégiques dans le respect des règles éthiques, en toute transparence, sur un échiquier où tout est visible et tout est codifié à l’aune de l’honneur, du mérite et de l’engagement pour le bien commun.

Pour comprendre et décoder cette réalité, on s’appuie sur les paradigmes de l’économique, avec un recours particulier à la théorie des jeux : une théorie primée par le Prix Nobel en économie, décerné en 1994 à John Nash, Reinhard Selten et John Harsanyi (deux Américains et un Canadien).

Le Bardo : un casino pour «joueurs pathologiques» ?

En tant que champs de recherche, la théorie des jeux a connu son essor durant les 1970 aux États-Unis d’Amérique. Cette théorie vise à étudier les modèles d’interactions et de prise de décision des acteurs (économiques, politiques, etc.), chez des acteurs voulant optimiser leurs dividendes individuels, atteindre leurs objectifs à l’aune des préférences et dotations de chacun des joueurs, ici des partis et des élus.

La théorie des jeux postule notamment que les jeux en question sont principalement non-coopératifs, fondés sur l’asymétrie de l’information, motivés par la vénalité du gain et avides du pouvoir lié.

Pour beaucoup d’investisseurs, bailleurs de fonds et employeurs du secteur privé, les récents comportements des élites des partis ruinent la confiance envers les élus politiques et apportent de nombreux risques, néfastes pour l’attractivité et la compétitivité de l’économie tunisienne. Et le pire, c’est que l’essentiel des «magouilles» politiques est orchestré par les chefs de partis en personne.

Maintenant que le parlement est sous la présidence du parti Ennahdha, et sous l’emprise de Ghannouchi en personne, on craint le pire pour la formation du gouvernement de coalition à venir. La théorie des jeux peut éclairer sur ces enjeux, risques et perspectives.

D’abord, pour constituer un gouvernement de coalition, il faut disposer d’au moins 109 sièges, sur un total de 207. Arrivé en tête des législatives (avec 52 sièges sur 217 que compte le parlement), le parti islamiste Ennahdha est de facto désigné pour former une coalition gouvernementale, dans un paysage politique fragmenté, avec une quinzaine de partis et de listes représentés au parlement.

Le premier geste, peu rassurant, a consisté à nommer un chef de gouvernement agronome, peu outillé en matière de compréhension de la théorie économique et surtout choisi sur la base de sa docilité à l’égard du parti islamiste Ennahdha… et pas sur la base d’un programme et d’une sélection au mérite, rigoureuse et transparente.

Rien de rassurant pour les acteurs et urgences économiques ! Que des risques qui s’additionnent, alors que la dette s’accumule, les déficits se creusent, la croissance pique du nez et où les méfaits du chômage et de pauvreté font souffrir quotidiennement plus de trois millions de citoyens.

Le principe du «service minimum» des partis coalisés

Pour les experts nationaux et internationaux (du FMI, des agences de notation, des think tanks influents, etc.) et autres stratégistes en économie politique, trois questions demandent des réponses. Quelle serait la taille minimale de la coalition à venir? Quelle serait sa capacité à gouverner et à réformer réellement une économie sclérosée par les déficits, par la corruption qui la ronge et par le poids d’une bureaucratie pléthorique et inefficace ? Et quelle est l’espérance de vie d’une telle coalition ?

Spécialiste de la théorie des jeux, William Rucker, un politologue américain a étudié les jeux et les pervers liés à la taille minimale de la coalition gouvernementale. Cet auteur d’un livre sur les coalitions politiques a démontré que la formation d’une coalition gouvernementale est portée à réduire au strict minimum le nombre des partis coalisés. Il justifie cela par trois raisons logiques :

  • un, plus le nombre de coalisés (partis et leaders) est élevé, plus les risques de mésentente, de trahison et de défection sont probables;
  • deux, plus le nombre de coalisés est élevé, moins grande est la part de chacun dans le partage des dividendes, des gains et des retombées (politiques et financières);
  • trois, plus les «niches de pouvoir» sont resserrées et rétrécies, moins de chance ont les partis compétiteurs et autres meutes de «rapaces» à s’y immiscer, pour troubler le statu-quo convenu entre les parties prenantes de la coalition.

Ici, les prédictions de Rucker se sont vérifiées lors du vote ayant imposé Ghannouchi à la tête du parlement. Pourquoi? Parce que l’alliance convenue en dernière minute entre Ennahdha (52 sièges) et Qalb Tounes (38 sièges) pour désigner Ghannouchi comme «président» du parlement était prévisible dès le départ pour obtenir le plus de votes favorables, sans rien consentir en échange en terme de pouvoir et de leviers de gouvernance aux autres partis concernés. La coalition Al-Karama (21 sièges) était déjà aux ordres d’Ennahdha.

Cela s’est fait au prix d’une immonde trahison de leur électorat respectif, ces trois partis ont imposé la candidature de Ghannouchi, en mettant hors-jeu les deux autres alliés naturels pressentis, à savoir le parti Attayar et le mouvement Echaab.

Par déduction, et pour les étapes à venir, on doit s’attendre à une coalition gouvernementale bariolée dans ses valeurs, zébrée dans ses engagements, pour regrouper le nombre minimal de partis et organisations politiques.

La logique sous-jacente à cette intuition démontrée par Ruck est la suivante : l’ajout d’un autre parti, quelle que soit son obédience idéologique, peut à la marge avoir un coût politique additionnel (coût marginal) plus élevé que les bénéfices marginaux qu’il peut promettre aux autres coalitions, ou simplement au parti chargé de désigner le gouvernement.

L’élargissement de telle coalition à d’autres partis (petits, grands, de gauche, de droite, etc.) ajoutera plus de dissonances idéologiques, et plus de distorsions politiques qui fragilisent la capacité à gouverner la coalition.

Une coalition contre-nature ne peut réformer !

Selon le même auteur, une coalition «zébrée» dans ses valeurs, immorale dans ses principes et accouchée dans les ténèbres de l’infidélité finira, tôt ou tard, par s’enfarger dans l’immobilisme et le statu quo. Cette situation a été vécue en Tunisie, entre 2014-2019, quand le même Ghannouchi, arrivé second en nombre de sièges, n’a pas trouvé mieux que de se coaliser avec feu Béji Caïd Essebsi, parti arrivé en tête, le tout pour renoncer au final à toutes les réformes structurantes.

En Tunisie, où les partis ne sont pas idéologiquement stables et souvent peu outillés en matière économique, sont portés à jouer les girouettes, pour privilégier leur survie, éviter de prendre les risques de se faire rabrouer par des réformes impopulaires et des contestations des syndicats.

Dans ce type de coalition contre-nature, tous les belligérants ont l’impression qu’ils sont ou perdants ou gagnants dans tout ce qu’ils entreprennent comme activité de collaboration avec les autres partenaires. Un contexte inconfortable et non viable où les acteurs n’envisagent pas des postures gagnants-gagnants.

La théorie des jeux qualifie ce type de jeu de «jeu à somme nulle». Et c’est ici le problème majeur des partis et institutions politiques dans la jeune démocratie tunisienne.

Une coalition «immorale» est forcément éphémère

À force de jouer au poker menteur, à force de trahir ses électeurs… et à force de penser qu’à sa «paroisse», les tractations en cours entre les deux principaux partis pour la constitution du prochain gouvernement sont dangereuses pour la stabilité du gouvernement et sa capacité à réformer.
Une telle coalition indigne aux principes démocratiques ne peut que pousser les principaux partis à se vampiriser mutuellement, se phagocyter à longueur de mandat et se cannibaliser en attendant les prochaines élections et échéances politiques.

Un contexte d’interactions non-coopératif, non transparent, asymétrique en termes de pouvoir et centré sur les intérêts politiques ne peut générer des équilibres durables, rassurants et viables dans la durée.

L’économiste américain Nash (récipiendaire du Prix Nobel en économie, 1994) a montré que la confiance a un rôle majeur dans la stabilité des coalisés et oligopoles. Par extension, on peut dire que cette confiance est aujourd’hui défaillante, non seulement quand on voit les partis troquer les votes de leur électorat, mais aussi quand on observe l’immoralité des leaders politiques et leur irrévérence entre eux et envers les acteurs, dont les acteurs économiques et sociaux

Dans une coalition, on parle d’un équilibre de Nash quand les jeux politiques sont fondés sur la confiance, la probité et l’intégrité des parties prenantes. Autrement, c’est l’immobilisme et la déroute des intérêts économiques et aspirations pour un meilleur bien-être.

En situation de confiance, la meilleure stratégie pour chacun des partis coalisés dépend de ce qui est meilleur pour les autres partis de la coalition. L’équilibre de Nash est atteint quand la stratégie optimale de chacun sera la meilleure réponse aux stratégies des autres. L’équilibre sera donc atteint si aucun parti n’a intérêt à tricher, mentir… et changer unilatéralement sa décision, et faire défection dès que des réformes impopulaires et des décisions difficiles pointent leur nez dans la gouvernance.

À l’évidence, en Tunisie, on sera loin de l’équilibre de Nash. Puisqu’un grand nombre des élites politiques, et surtout les leaders des plus grands partis, sont loin d’avoir atteint le niveau requis en intégrité et en sens de l’honneur.

La nomination du chef du gouvernement n’augure rien de bon! Le processus de sélection a été approximatif et subjectif, et il aurait été souhaitable d’adopter une démarche plus rigoureuse fondée sur des critères de compétence et sur la base d’une vision exposée et défendue en public. Encore une fois, les bonnes pratiques de gouvernance publique sont bafouées.

Que faire alors? Les partis représentés au parlement tunisien, comme ceux présents au sein de la coalition en gestation, doivent s’engager, en public et sur la base d’un contrat assorti d’objectifs économiques quantifiables, avec un échéancier précis, à honorer leurs promesses, chiffres à l’appui. Faute de quoi, ils perdent encore plus leur légitimité et doivent être poussés officiellement à la démission, avant la fin de la législature. Quitte à refaire, au terme de deux changements de gouvernement, de nouvelles élections pour sanctionner les partis qui ne font rien pour procurer la prospérité économique et qui ne font que ruiner le portefeuille des citoyens.

*Universitaires au Canada.

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