reportage1Dimanche 17 février, un mémorial a été installé par des artistes au lieu même où Chokri Belaïd a été assassiné, en bas de l'immeuble où il habitait, à El Menzah VI. A la tombée de la nuit, des inconnus ont détruit la statue.

Reportage de Zohra Abid

Encore des inconnus. Comme, du reste, les assassins de Chokri Belaïd, leader de la gauche radicale, le 6 février. Encore une affaire non élucidée : 12 jours après le crime, le meurtrier court encore dans la nature. Basma Khlafaoui Belaïd, épouse du martyr, a juré de ne plus se taire, de continuer le combat et appelé à un rassemblement aujourd'hui à partir de 18 heures pour condamner les auteurs de l'acte de vandalisme d'hier soir.

A qui profite le crime?

A l'initiative d'un groupe d'artistes (peintres, graveurs, musiciens, dramaturges, etc.), un appel à une manifestation intitulée «A qui profite le crime ?» a été lancé samedi en fin d'après-midi, sur les réseaux sociaux. Pas moins de 3.000 personnes se sont rassemblées le lendemain dans le quartier du martyr à El Menzah VI pour demander à la justice d'accélérer l'enquête à propos de ce crime odieux qui fait encore couler de l'encre et des larmes.

15 heures, tout le quartier jusqu'à l'esplanade, en face du Monoprix, était déjà noir de monde. Les Tunisiens, encore sous le choc, continuent de rendre hommage au martyr, d'autant ses assassins ne sont pas encore arrêtés. Le seront-ils d'ailleurs un jour? Beaucoup en doutent...

Plusieurs personnalités de l'opposition, des défenseurs des droits de l'homme, des juges, des avocats, des étudiants, des syndicalistes et, bien évidemment, des partisans du Front populaire étaient là, agitant des drapeaux et banderoles avec des slogans d'indignation, ou parés d'un tee-shirt blanc estampillé du portrait tout noir de Chokri Belaïd, appelant à la non-violence et à l'union du peuple.

Grandeur d'une veuve du combat

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Une foule des grands jours rassemblée dimanche devant le domicile du martyr Chokri Belaïd.

Les uns ont fait de la musique, les autres ont chanté des morceaux patriotiques ou encore quelques morceaux favoris de Chokri Belaïd, comme "Hayek baba hayek". D'autres ont animé des ateliers de peintures où des dessinateurs, des peintres et des graveurs ont réalisé des travaux inspirés de l'assassinat et de ses conséquences. D'autres encore ont fait des discours à la mémoire du dirigeant de gauche. Celui de Basma Khalfaoui était plus qu'émouvant. Digne, et la tête haute, l'avocate, qui était entourée de ses amis, de ses confrères et consœurs avocats, des centaines de militants, de sa fille, de son beau père... a encore une fois condamné les violences et appelé à poursuivre le combat pour la liberté et la dignité. Me Khalfaoui Belaïd est en passe de devenir, à l'image de son défunt mari, une icône du combat pacifiste en Tunisie.

A la tombée de la nuit, des centaines de partisans du Front populaire rentraient chez eux en trainant les pieds tout en continuant à crier leur colère et à clamer la nécessité de révéler l'identité de l'assassin. Dans leurs slogans, ils accusent le parti Ennahdha et le gouvernement de Hamadi Jebali d'être les responsables du meurtre de leur leader.

La prière de l'absent

Sur le lieu du crime, il était presque 19 heures, quelques dizaines d'hommes et de femmes accompagnés de leurs petits, ont défilé, dans le silence. Les uns ont posé des gerbes de fleurs à côté du mémorial, représentant le corps de Chokri Belaïd giclant de sang, réalisé par des artistes.

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Des artistes installent une oeuvre à la mémoire du dirigeant assassiné, qui sera détruite par des inconnus très peu après.

19 heures 30, aucun lampadaire municipal n'est allumé et la place est plongée dans l'obscurité. Dans la lueur des bougies, quelques individus continuent à se recueillir. Le noir des ténèbres est de plus en plus profond. La place se vide au fil des minutes et ces derniers, la peur au ventre, ont préféré partir, ensemble. «J'ai la trouille. Je sens comme si quelqu'un nous guettait. Nous devons être de plus en plus prudents, sait-on jamais!», a dit à Kapitalis, une jeune Tunisienne résidant en Aix-en-Provence, venue de sa France adoptive, en famille et avec des copains, pour rendre hommage à l'un des symboles de la liberté et de la démocratie de l'avant et après la révolution.

19heures 50. En face du Monoprix, un enfant, tenant la main de son papa, dépose lui aussi une rose sang, à côté d'une plaque en marbre où sont gravées des mots d'hommage au martyr Chokri Belaïd.

Deux petites heures après, on apprend que l'œuvre d'art installé au lieu du crime en bas de l'immeuble du martyr a été détruite par des inconnus. La nouvelle partagée sur les réseaux sociaux a eu l'effet de la foudre. Les commentaires ont fusé de toute part, comme si on déplorait un nouvel assassinat.