Tunisie. Quand les dirigeants d’Ettakatol coulent leur partiNous reproduisons ici le texte de la démission collective de 15 dirigeants et membres actifs du parti Ettakatol (membre de la coalition au pouvoir) appartenant aux structures du parti en France.

Mesdames, messieurs, nous venons par la présente vous présenter nos démissions de nos responsabilités et engagements militants au sein du parti Ettakatol.

Pendant une période de 20 mois, nous nous sommes engagés avec une énergie rare et au détriment de nos vies privées et professionnelles pour créer la fédération France. Nous avons défendu les intérêts du parti. Nous avons contribué à construire le programme à distance puis nous avons sillonné le territoire français pour le faire connaître et pour diffuser nos valeurs. L’élection de 2 députés (ce qui constitue un score plus élevé que la moyenne nationale) a constitué pour nous la récompense de notre travail.

Une succession de déceptions

Nous savions que la décision d’Ettakatol d’entrer dans un gouvernement avec uniquement Ennahdha et le CpR était dangereuse pour la préservation de nos principes. Néanmoins, nous l’avons acceptée pour défendre les intérêts de la Tunisie et éviter la bipolarisation de la vie politique.

Depuis lors, une succession de déceptions nous ont fait perdre confiance dans la possibilité d’Ettakatol de représenter dans l’avenir une voie socio-démocrate, progressiste et humaniste. Nous constatons avec regret qu’un grand nombre de décisions ou absences de décisions relève de l’amateurisme ou de l’opportunisme.

Les intérêts personnels nous semblent prévaloir. Pour nous qui nous sommes engagés pour l’intérêt de notre pays, ces faits ne nous semblent pas répondre à nos attentes.

1. Le premier d’entre eux a été le manque de discernement pendant la négociation du périmètre des pouvoirs des 3 partis de la «troïka» lors de la constitution du gouvernement. Nous-nous attendions à ce que toute l’énergie des négociateurs d’Ettakatol soit investie dans la mise en place d’une procédure formelle pour la prise des décisions importantes du pays, procédure faisant intervenir obligatoirement Ettakatol dans les décisions. Au lieu de cela, nous avons assisté à un triste spectacle de négociation de fauteuils duquel Ettakatol est sorti perdant et avec un poids limité sur la scène politique.

Un parti aligné sur les islamistes

2. La conséquence de cette première erreur est qu’aujourd’hui, nous avons tous l’impression qu’Ettakatol laisse Ennahdha gouverner seul et cautionne ses décisions politiques et économiques. Non seulement, nous n’avons que peu de poids dans un grand nombre de décisions régaliennes, mais Ettakatol a fait le choix de ne pas critiquer les actions d’Ennahdha. Cette décision a conduit à l’image nouvelle d’Ettakatol, celle d’un parti aligné sur les islamistes. Cette image a détourné l’électorat initial qui nous interpelle dans les régions.

3. Par ailleurs, nous ne cautionnons pas le choix des députés ministres de ne pas avoir démissionné de leurs postes de députés. Ce cumul des mandats conduit à un absentéisme lors des votes de lois et à un affaiblissement du groupe parlementaire Ettakatol. La seule explication que nous donnons à ce choix est celle de l’intérêt individuel des personnes concernées. Où est l’intérêt de la Tunisie dans cette décision?

La seule préoccupation que nous, militants, avions, était la rédaction d’une constitution progressiste et sa défense par tous les moyens!

4. Nous-nous attendions à ce qu’Ettakatol défende en priorité le dossier des victimes de la révolution, bien avant celui des salaires des parlementaires. Aujourd’hui, nous nous attendons à ce que les députés Ettakatol fassent preuve de sérieux et d’abnégation devant un pays à la dérive économiquement et ne cautionnent pas les demandes de privilèges (augmentation de salaires, retraites, etc.).

5. La situation sécuritaire constitue un autre échec d’Ettakatol. Les violences se multiplient (universités assiégées, drapeau profané, manifestations pacifiques réprimées, artistes et universitaires agressés, femmes et hommes violés, école américaine brûlée, etc.).

Nous sommes outrés par le manque de réactivité d’Ettakatol pendant cette année où les violences se sont multipliées et où les forces de l’ordre et la justice ont parfois montré leur incompétence. L’argument de «faits isolés» défendus par les dirigeants du parti ne tient plus… mais rien ne change!

Un manque de transparence interne

6. Lorsque nous analysons les choses avec une année de recul, nous constatons une dérive extrêmement grave : dans les choix politiques d’accès aux libertés, il existe deux poids et deux mesures. D’un côté, certains mouvements sectaires salafistes ont une liberté quasi totale d’exprimer leur haine, leurs appels aux meurtres et à la violence. Lorsqu’ils passent à l’acte, les sanctions ne sont pas proportionnelles à leurs actes. En face, nous constatons un recul très net des libertés d’expressions individuelles et du droit de manifester des artistes, des féministes, des minorités et des personnes qui ont un mode de pensée progressiste. La liste des faits prouvant cette dérive est tellement longue qu’on ne peut tout énumérer ici pour convaincre. Comment Ettakatol peut encore s’arguer de défendre les libertés individuelles? Quelles sont alors les libertés que le parti défend? Il était du devoir d’Ettakatol de mettre tout son poids dans la balance pour agir dans ce sens.

7. Notre dernière source de désenchantement, et non des moindres, est la gestion interne du parti. Nous dénonçons depuis 20 mois le manque de transparence dans les décisions qui nous concernent. Ceci nous conduit à avoir un sentiment de trahison. Nous n’avons jamais eu de réponses aux différentes lettres et motions envoyées. Les décisions sont prises sans consultation préalable des députés et des secrétaires généraux des différentes fédérations.

8. Enfin, nous déplorons aussi le système de copinage qui existe et qui entrave le processus démocratique au sein du parti. Les contacts informels ont à plusieurs reprises pris le pas sur une procédure d’information hiérarchique. Ce court-circuitage permanent donne le sentiment de devoir jouer des coudes et avoir une attitude clientéliste pour trouver sa place. Les militants intègres ne peuvent pas la trouver dans ces conditions. L’image d’Ettakatol en interne s’en trouve affectée.

Un parti repose en général sur des bonnes volontés bénévoles. La moindre des choses est de témoigner d’une réelle reconnaissance pour le travail fourni, celle-ci n’a été ni formulée ni démontrée tout au long de cette période.

Pour conclure, nous souhaitons mettre toutes nos énergies pour défendre les libertés en Tunisie, ainsi qu’un programme socio-démocrate et progressiste aux prochaines élections. La position actuelle d’Ettakatol ne laisse pas penser qu’il soit le meilleur parti pour défendre une telle orientation. A force de se mettre à dos tous les autres partis progressistes/modernistes, qui seront nos partenaires dans l’avenir?

Militants actifs signataires de la démission :

1. Sondes Zouaghi (secrétaire générale Ettakatol France, membre du bureau fédéral, représentante au Conseil national, présidente Association Forum démocratique);

2. Foued Laroussi (3e de liste France Nord aux élections à l’Assemblée constituante);

3. Tahar El Aouni (5e de liste France Nord aux élections à l’Assemblée constituante);

4. Sophia Bensedrine (5e de liste France Sud aux élections à l’Assemblée constituante);

5. Hédia Mohsen Ben Ameur (trésorière, membre du bureau de la Fédération France);

6. Ali Lazzem (responsable organisation, membre du bureau de la Fédération France);

7. Fethi Ouardani (responsable de la commission de finance, responsable de la newsletter);

8. Sarrah Ben Haj Yahia (co-responsable de l’édition de la newsletter);

9. Myriam Bouhlel (co-responsable de l’édition de la newsletter, contact médias, et création support Com.);

10. Héla Ouchem (responsable des délégués de liste);

11. Meriem Bouchoucha (militante active);

12. Hayfa Habbej (militante active);

13. Mehdi Ben Salah (militant actif);

14. Karim Zili (militant actif);

15. Mona Kara (militante active).