L’annonce par le secrétaire général du Hezbollah Naïm Qassem de la disposition du parti chiite libanais à dialoguer avec les dirigeants syriens marque un tournant dans son discours politique à l’égard de Damas après la chute du régime de Bachar Al-Assad qui appartenait au même axe pro-iranien que le mouvement chiite libanais et aux côtés duquel il s’était engagé militairement durant la guerre civile en Syrie.
Imed Bahri
Selon le journal londonien arabophone Al-Quds al-Arabi, cette ouverture intervient alors que le Hezbollah fait face à des pressions internes et régionales croissantes, coïncidant avec les efforts de Damas pour redéfinir sa politique régionale en fonction de ses priorités sécuritaires et de ses relations officielles avec d’autres pays.
Dans ce contexte, plusieurs questions se posent quant aux motivations de cette ouverture, à ses chances de succès et aux limites auxquelles elle sera confrontée.
Les experts et les analystes interrogés par Al-Quds al-Arabi sur ce sujet livrent des analyses divergentes. Certains y voient une tentative du Hezbollah de sortir de son isolement et de contenir les pressions qu’il subit, tandis que d’autres y voient un élément d’une stratégie iranienne plus large. Les interprétations des motivations de ce changement et de l’ampleur de la réaction syrienne divergent également.
Le Hezbollah cherche à desserrer l’étau
En analysant les implications de ce changement, le chercheur et analyste politique Mahmoud Allouch estime que l’ouverture du Hezbollah au dialogue avec les dirigeants syriens ne se limite pas à la nature des relations entre les deux parties. Elle reflète aussi une évolution des calculs politiques et sécuritaires du parti, compte tenu des pressions internes et régionales auxquelles il est confronté, parallèlement au rôle que Damas cherche à consolider dans le règlement de la question libanaise.
Il explique à Al-Quds al-Arabi que la déclaration du Hezbollah, se disant prêt au dialogue avec les nouveaux dirigeants syriens, témoigne d’un changement significatif dans l’approche du parti vis-à-vis de Damas et, simultanément, dynamise l’initiative syrienne visant à résoudre la crise libanaise par la voie politique.
Il estime que le parti a pris conscience de l’importance de tirer parti de l’approche syrienne actuelle, qui vise à promouvoir un règlement politique global au Liban incluant toutes les parties, y compris le Hezbollah.
Allouch souligne que cette voie constitue, à l’heure actuelle, une alternative à toute intervention militaire syrienne potentielle au Liban. Il explique que le parti comprend que la poursuite et l’escalade de la crise libanaise pourraient contraindre Damas, pour des raisons de sécurité nationale et de proximité régionale, à adopter des options plus interventionnistes. Dans cette perspective, il estime que le parti «cherche à limiter les facteurs susceptibles de pousser la Syrie vers une future intervention militaire en démontrant sa volonté de s’engager dans un processus politique». Il ajoute : «Le Hezbollah subit actuellement une pression croissante à plusieurs niveaux, compte tenu de la confrontation en cours avec l’Iran, conjuguée à une tendance régionale et internationale visant à réduire l’influence iranienne dans la région, notamment en Irak».
Selon Allouch, ces facteurs poussent le parti à tenter de se positionner dans tout futur accord politique, plutôt que de se retrouver confronté à un accord qui lui est imposé sans sa participation, notamment sur la scène libanaise.
À l’inverse, Allouch estime que les dirigeants syriens sont disposés à dialoguer avec le Hezbollah. Il souligne toutefois qu’à Damas, ce dialogue n’est pas perçu comme une fin en soi mais plutôt comme un instrument au service de l’initiative syrienne concernant le Liban.
Cette initiative repose essentiellement sur l’intégration de la question du désarmement du Hezbollah dans le cadre d’un règlement politique global pour le Liban.
Cette approche syrienne bénéficie du «soutien américain, ainsi que d’un appui régional, ce qui renforce ses chances de succès dans les prochains mois», note-t-il également, tout en soulignant que la situation reste ouverte à de multiples éventualités et que le contexte politique et sécuritaire des relations entre la Syrie et le Hezbollah n’est pas encore stabilisé.
Il est donc difficile de prévoir l’évolution de ces relations dans un avenir proche et ce, malgré des signes suggérant une évolution possible dans le cadre d’accords plus larges concernant la situation libanaise.
Les calculs sous-jacents iraniens
À l’inverse, l’analyste politique Mohammed Al-Attar attribue ce changement aux pressions que subit le Hezbollah et aux calculs de l’Iran quant au maintien de son influence en Syrie et dans la région. Il souligne que toute communication entre Damas et le Hezbollah reste soumise aux considérations de souveraineté étatique et au rôle des institutions officielles.
Al-Attar explique à Al-Quds Al-Arabi que, pour comprendre l’annonce par le Hezbollah de sa disposition au dialogue avec les dirigeants syriens, il est nécessaire d’examiner les intérêts iraniens sous-jacents à cette démarche. Il s’interroge sur les objectifs de Téhéran qui encourage le Hezbollah à ouvrir des canaux de communication avec Damas à ce stade.
Il estime que l’Iran perçoit cette approche comme un moyen de préserver son influence en Syrie en cherchant à réactiver les voies sur lesquelles il s’appuyait auparavant pour transporter des armes et du matériel et faciliter les déplacements de ses réseaux et agents dans le sud de la Syrie et sur la côte. Ceci, selon lui, garantit la continuité de sa présence régionale après les transformations observées sur la scène syrienne. «Le Hezbollah traverse une phase très délicate, confronté à des défis qui pourraient constituer une menace existentielle, compte tenu de la poursuite des frappes israéliennes, de l’escalade des tensions internes au Liban et de la réduction drastique de sa marge de manœuvre ces dernières années», dit-il, tout en doutant que l’annonce par le parti de sa disposition au dialogue avec Damas soit une initiative indépendante, affirmant qu’elle pourrait être coordonnée avec l’Iran, dont les «calculs dépassent les intérêts immédiats du parti, même si ce dernier a également ses propres motivations liées à l’atténuation des pressions qu’il subit».
L’analyste estime que le parti chiite cherche à réduire le nombre de fronts ouverts car aucun accord avec Israël ou les forces politiques libanaises sur le plan interne ne semble se profiler à l’horizon. Cela le pousse à tirer profit des déclarations du président syrien Ahmed Al-Charaa, qui s’est dit ouvert au dialogue si celui-ci sert la stabilité du Liban et de la région.
Selon Al-Attar, le parti vise deux objectifs principaux par cette ouverture. Le premier est d’atténuer l’isolement et la pression qu’il subit du côté syrien. Le second, et le plus important, est de servir les intérêts iraniens en maintenant l’influence de Téhéran en Syrie et en rétablissant l’axe de communication entre l’Irak et la Syrie, permettant ainsi la continuité des lignes de soutien logistique.
Néanmoins, le second objectif est irréaliste étant donné que le président syrien Ahmed Al-Charaa allié des États du Golfe ne jouera jamais le rôle que jouait jadis Bachar Al-Assad en acceptant que son territoire soit une courroie de transport des armes entre l’Irak et le Liban.
Par ailleurs, Al-Attar exclut la possibilité que Damas accepte d’ouvrir un dialogue avec le Hezbollah indépendamment de l’État libanais, considérant que «tout accord de ce type doit être conclu par l’intermédiaire des autorités légitimes de Beyrouth qui ont le pouvoir de signer des accords internationaux et de gérer les relations entre États».
Il conclut qu’il est naturel pour l’État syrien de chercher à contribuer à la consolidation de la sécurité et de la stabilité au Liban mais par la coopération avec l’État libanais et ses institutions et non en s’engageant auprès d’un groupe armé ou en prenant part aux conflits internes libanais.
Le dilemme du Hezbollah
Se fondant sur l’héritage des relations entre le Hezbollah et la Syrie durant les années de guerre, l’écrivain et politologue Ahmed Al-Hawas estime que toute discussion sur un rapprochement mutuel est indissociable du rôle joué par le parti chiite en Syrie ainsi que des bouleversements de l’équilibre des pouvoirs après la chute du régime de Bachar Al-Assad. Le parti se préoccupe davantage d’atténuer les pressions croissantes qu’il subit que de nouer de nouvelles relations avec Damas, soutient-il.
Dans un entretien accordé à Al-Quds Al-Arabi, il explique que le problème fondamental entre le Hezbollah et la Syrie ne réside pas tant dans l’État syrien en tant que système politique mais que c’est plutôt un problème avec le peuple syrien. Il considère que le Hezbollah a fait partie intégrante du système qui, selon lui, a contribué aux massacres, aux déplacements de population et aux bouleversements démographiques, sans parler des tentatives d’implantation idéologique visant à diffuser le chiisme dans des régions majoritairement sunnites.
On estime que l’intervention du Hezbollah dans la guerre civile syrienne ne s’est pas limitée à empêcher la chute du régime précédent mais a également contribué à prolonger le conflit et à aggraver les souffrances des Syriens, ce qui a profondément terni l’image du parti au sein de la société syrienne.
Le retrait du Hezbollah de Syrie et son retour au Liban l’ont privé de nombreux acquis, que ce soit le réseau de milices locales qu’il avait constitué ou à ses activités liées au Captagon et au trafic de drogue, souligne l’analyste. De plus, le déclin de sa présence, aux côtés des forces iraniennes et des milices irakiennes, a affaibli l’une des principales voies d’influence iraniennes, qui s’étendait à travers le territoire syrien jusqu’aux frontières de la Palestine occupée.
Il ajoute que le Hezbollah est désormais confronté à une situation plus complexe, compte tenu des pressions croissantes au Liban pour que l’État ait le monopole de la possession des armes ainsi que des discussions sur le rôle potentiel de Damas dans le soutien à l’État libanais sur cette question. Il exclut toutefois toute intervention militaire syrienne au Liban, suggérant que le rôle de la Syrie se limiterait à fournir des conseils et un soutien politique et sécuritaire aux autorités libanaises.
L’improbable trêve avec Damas
Selon lui, le Hezbollah, conscient de sa marge de manœuvre réduite, cherche à alléger la pression en améliorant ses relations avec Damas. Il estime cependant que le parti ne recherche pas tant un rapprochement qu’une trêve ou une position de neutralité afin d’éviter l’ouverture d’un nouveau front contre lui.
Al-Hawas doute que l’État syrien réponde favorablement à cette proposition, car elle concerne les États et leurs institutions officielles, et non les milices ou les groupes armés.
Il souligne que tout rapprochement avec la Syrie, s’il devait avoir lieu, resterait conditionné par un certain nombre de points qu’il juge fondamentaux, notamment des excuses au peuple syrien, l’indemnisation des victimes, la reconnaissance des violations commises pendant les années de guerre civile, le retrait des troupes de la frontière syrienne, la cessation du trafic de drogue et la divulgation des noms des groupes locaux ayant collaboré avec le Hezbollah en Syrie.
Il conclut que ces exigences rendent difficile la recherche d’un véritable accord, leur mise en œuvre étant hors de portée du Hezbollah.
Par conséquent, il estime que l’objectif principal du parti chiite libanais à ce stade est de surmonter sa situation délicate et de rechercher une relation apaisée avec Damas afin d’éviter que ce dernier ne devienne une source de pression supplémentaire sur le parti à l’avenir.



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