Les fables d’Infantino

Pour la Fifa, l’accalmie, tombée juste après le Mondial 2026, est de courte durée. Elle est de nouveau la cible de tirs de boulets de canon lâchés de toute part et personne pour garder les cages laissées vides. Les fédérations, les professionnels du sport, les clubs et les associations nationales et internationales, tous confondus, ont les yeux braqués sur le temple du football. Ils ont brandi le carton rouge à la face de son président Gianni Infantino, qui avait mis tout le monde hors-jeu, sauf Donald Trump, son acolyte et son mentor. Certains parlent de malversation, d’autres d’abus de confiance ou de détournement du football de son objectif, le plaisir de la compétition. (Photo d’illustration générée par IA).

Mohsen Redissi *

Les langues se délient et des critiques acerbes sont lancées contre le président de la Fifa, suite à l’annonce de son intention de créer une société commerciale ouverte aux investisseurs privés, la Fifa Forward Enterprise (FFE) pour aller de l’avant. La FFE va devoir gérer les activités commerciales et événementielles de la Fifa, devenues une routine depuis le siècle dernier. Une étape logique de l’évolution de la Fifa, selon son président, pour mieux soutenir le développement du football, aussi bien masculin que féminin aux quatre coins du monde. Louanges à sa noble intention.

C’est la nouvelle trouvaille de deux présidents, deux larrons versés dans les affaires, souvent louches, leurs intérêts personnels priment et passent bien avant ceux de l’Etat ou de leurs communautés de bien. L’argent, même sale, n’a pas d’odeur pour eux.

Pris dans les filets 

La FFE détiendra environ 20% du capital de la Fifa. Ce nouveau prestataire ne va s’attaquer qu’à ce qui touche à la Coupe du monde de football et la Coupe du monde des clubs champions. La gouvernance du football, les compétitions, les calendriers, les révisions des règles, les décisions… restent du ressort de la centrale du football.

Pour donner de l’effet au tir, toutes les justifications sont bonnes pour entraîner dans cette nouvelle aventure les fédérations encore réticentes ou en attente de voir la réaction de leurs grandes sœurs nationales et les confédérations pour prendre position. Pour soudoyer les pays membres, principalement les petits pays peu riches, la Fifa promet de redistribuer 20 millions de dollars en plus de la dotation habituelle. Une aubaine. L’objectif de cette proposition est d’investir davantage dans les pays en développement, en créant des centres de formation avec des outils appropriés.

Les pays récalcitrants risquent de perdre 75% des dotations de la Fifa, du chantage en quelque sorte ; ou le revers de la médaille. Un tir lifté. Un manque à gagner énorme. Le temps leur est compté. Infantino a accordé 53 jours de réflexion aux fédérations nationales pour adhérer ou décliner la proposition, c’est le pari de… Gianni ou son lobe. 

Les retombées économiques de la Coupe du monde de football ne profitent qu’aux pays organisateurs, une poignée, l’Europe et l’Amérique latine en premier lieu, pays riches et pays ayant déjà organisé une édition de cette compétition. La co-organisation à deux ou à trois pays est une entreprise rentable et digne d’éloges. Une meilleure justice footballistique.

La voix de son maître

L’histoire ressemble à une fable des temps modernes qui a pris une mauvaise tournure. L’exposition prolongée et en premières loges aux discours de maître Renard, Donald Trump, promettant monts et merveilles, a fini par avoir raison de Maître Corbeau, Infantino. Il est sous sa coupe. Il a réussi à altérer son esprit de discernement ; il a eu enfin raison de sa fière prestance. Il a sali son nom.

Maître Donald a largement eu le temps d’embobiner Maître Infantino, le côtoyant matin et soir et en s’affichant tous deux, tout sourire devant les caméras lors du Mondial aux Etats-Unis. Ils ont prolongé leurs discussions en tandem à la mi-temps, en prolongations et en levée de rideaux. Maître Renard, un esprit malsain dans un corps sain, par l’odeur du gain facile alléché, lui tint à peu près ce langage «Maître Corbeau, sans mentir, votre FFE offrira au monde le renouveau et l’immortalité du football. Sa célébration sera toujours associée à votre nom, une résurrection à chaque nouvelle édition de cette grandiose compétition. Vous serez le phénix du ballon rond.»

«Que celui de vous qui est sans péché jette le premier la pierre» (Bible, Jean 8:7.) Ceux qui accusent Infantino de vagabondage, la plupart ont les mains sales. Ils ont trempé dans des affaires louches. «Le chameau ne voit pas sa bosse», dit l’adage tunisien. Dans un tournant de leur vie sportive ou professionnelle, ses détracteurs ont eu recours à des subterfuges pour se graisser la patte. En se soulevant contre sa nouvelle initiative, ils n’ont ni l’autorité morale nécessaire ni l’accord total de leur communauté pour s’ériger en redresseurs de torts. A chaud, ils ont appelé à geler la participation de leur pays ou aux pays membres de leurs fédérations régionales sans consulter quiconque. Leurs voix font-elles foi ? 

Selon eux, la Fifa doit impérativement renoncer à son projet. Ils sont prêts à jouer les prolongations. Le football perdrait de son charme et serait sous la coupe des actionnaires, ou quand l’intérêt prime au détriment du foot selon les détracteurs. Hélas ces fédérations semblent avoir oublié que l’attribution de l’organisation de la phase finale de la Coupe du monde ces quinze dernières années était un choix politique beaucoup plus que footballistique. Ils lancent des fumigènes pour brouiller les pistes.

Family business

Charité bien ordonnée commence par soi-même : telle est la devise du clan Maître Renard. C’est la griffe et la marque de fabrique de Donald Trump, le cerveau derrière cette proposition. Maître Corbeau n’est que «gorge profonde». La Fifa, temple du football, n’a jamais manqué de liquide. C’est l’entreprise la plus riche et a plus de pays membres, 211 fédérations, que l’Organisation des Nations unies. Quoi d’autre !

Si la proposition d’Infantino est validée par les pays membres, la banque d’affaires J. P. Morgan et le fonds d’investissement Thrive Eternal, créé par Joshua Kushner, le frère de Jared, gendre de Donald Trump. Toutes ces familles doivent une fière chandelle à Maître Corbeau, seraient à la manœuvre.

D’après le journal britannique The Times, le président américain, pourrait à terme devenir directeur général de la FFE, avec à la clé des revenus personnels qui pourraient être décuplés. Il se préserve des jours difficiles. Ha! Ha ! Ha ! Maître Corbeau, honteux et confus, a juré de mettre fin à son aventure. Infantino et Kushner ont tous deux fait un pas en arrière pour se repositionner. Un repli tactique sous la pression de leurs adversaires pour mieux se ressourcer et préparer dans le calme leur contre-offensive le cas échéant. 

Les adversaires de Maître Corbeau, président de l’instance internationale du ballon rond, sont nombreux sur le plan régional et international. Ils ne lâcheront pas prise de si tôt. La brèche a soulevé l’inquiétude des membres de la Fifa et les tifosis en matière de gouvernance et de transparence de la citadelle du foot. La «Ola» a dépassé les gradins et prend de l’ampleur chaque jour.

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