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	<title>Archives des d’Abdelaziz Rahabi - Kapitalis</title>
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		<title>Le spleen des anciens dirigeants </title>
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		<pubDate>Fri, 11 Sep 2026 06:41:35 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p> Privés de leur pouvoir, certains anciens dirigeants ne supportent pas l’anonymat : les attaques personnelles deviennent alors leur seule façon d’exister.</p>
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<p class="wp-block-paragraph"><strong><em>Du jour au lendemain, le téléphone se tait et les courbettes cessent. Privés de leur pouvoir, certains anciens dirigeants ne supportent pas l’anonymat : l’amertume et les attaques personnelles deviennent alors leur seule façon d’exister encore. Cette tribune s’intéresse au basculement psychologique et politique qui peut frapper certains anciens hauts dirigeants après la perte de leurs fonctions, et à la manière dont l’amertume peut parfois supplanter la rigueur du débat public.</em></strong></p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Dr Abderrahmane Cherfouh</strong> *</p>



<span id="more-19615548"></span>



<p class="wp-block-paragraph">Du jour au lendemain, le téléphone se tait et les courbettes cessent. Privés de leur pouvoir, certains anciens dirigeants supportent difficilement l’anonymat retrouvé : la critique politique peut alors se transformer en attaques personnelles, et le besoin de rester dans la lumière prendre le pas sur la sérénité de l’analyse.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ils avaient occupé des postes prestigieux et enviables, constamment sous les feux des projecteurs ; ils avaient côtoyé les cimes et gravité autour du sommet. Adulés, admirés, gâtés, jalousés, ces commis de l’État vivaient, de par leurs fonctions de hauts dirigeants, dans un univers particulier. Disposant de privilèges matériels hors normes — véhicules de fonction avec chauffeur, passages en salons d’honneur, voyages en première classe —, ils s’étaient habitués à une cour de subalternes prompts à applaudir la moindre de leurs interventions. Et puis le couperet tombe. Du jour au lendemain, l’agenda s’évapore, les sonneries se taisent. Démunis de leurs attributs de puissance, les voilà soudain ramenés à la réalité du commun des mortels. C’est le revers de la médaille et parfois une chute vertigineuse qui peut donner le tournis.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est là que le drame intime commence. Pour comprendre l’amertume que peuvent éprouver certains serviteurs déchus, il faut mesurer, avec Pierre Bourdieu, la nature particulière de ce qu’il nommait la <em>«noblesse d’État»</em>. Lorsque la fonction confère non seulement un statut mais aussi une définition de soi, sa perte ne relève pas d’un simple changement de carrière : elle peut devenir un déclassement identitaire. La fin du privilège peut alors être vécue comme une mutilation symbolique, poussant certains anciens dignitaires à transformer leur frustration en posture de résistance intellectuelle.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Traverser le creux de la vague</h2>



<p class="wp-block-paragraph">L’histoire de notre région, à travers certaines mémoires vengeresses, tribunes amères ou sorties médiatiques intempestive, montre combien la frontière est parfois mince entre critique légitime et règlement de comptes. Attaquer une politique, un bilan ou une décision appartient au débat démocratique. S’en prendre à la personne de celui que l’on conteste relève d’une tout autre logique.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Cette distinction est essentielle. Un ancien dirigeant ne perd pas son droit à la parole en quittant le pouvoir. Il peut parfaitement critiquer ceux qui lui ont succédé, dénoncer les erreurs d’un système auquel il a appartenu, ou réévaluer sans complaisance les décisions qu’il avait lui-même défendues. Ce qui importe est la qualité de la démonstration. Lorsque l’argument cède la place à l’invective, le débat s’appauvrit.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pourtant, l’Histoire nous enseigne qu’il est possible de traverser le creux de la vague avec une immense dignité. Face à ceux qui choisissent parfois la vengeance ou le ressentiment, la figure d’Ibn Khaldoun se dresse comme une leçon de dépassement de soi.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ancien vizir et grand juge, Ibn Khaldoun a connu, six siècles avant nos élites modernes, l’ivresse des sommets et la violence de la chute. De Tunis à Fès, de Tlemcen à Grenade, il a navigué au plus près des sultans, goûté au prestige social et subi les intrigues de palais, les spoliations et même la prison.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il avait toutes les raisons de nourrir une rancœur féroce contre ceux qui l’avaient trahi. Pourtant, c’est précisément dans les périodes de retrait qu’il va produire une œuvre qui allait traverser les siècles : la <em>Muqaddimah</em>.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Là où le ressentiment aurait pu l’enfermer dans le règlement de comptes, Ibn Khaldoun choisit de comprendre. Sa plume ne s’attarde pas sur les individus qui l’ont spolié ; elle cherche à dégager les mécanismes profonds de l’Histoire. Il transforme son expérience personnelle en réflexion universelle. Sa propre déchéance devient ainsi, non pas une occasion de vengeance, mais une matière à penser.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est peut-être là la véritable grandeur de l’ancien serviteur de l’État : parvenir à transformer l’épreuve personnelle en connaissance plutôt qu’en rancœur.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’histoire d’Ibn al-Khatib, immense intellectuel et grand vizir de Grenade, offre un autre éclairage. Ami et rival d’Ibn Khaldoun, il connut lui aussi les retournements de fortune, l’exil, les conflits politiques et les dangers liés à la proximité du pouvoir. Sa trajectoire montre, à l’inverse, combien l’intellectuel engagé dans les luttes de pouvoir peut rester prisonnier des passions de son époque.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Entre Ibn Khaldoun et Ibn al-Khatib, la comparaison est donc moins celle de deux hommes <em>«bons»</em> ou <em>«mauvais»</em> que celle de deux rapports possibles au pouvoir perdu : le premier cherche à prendre de la hauteur par la compréhension ; le second demeure davantage pris dans les turbulences politiques qui finiront par l’emporter.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La leçon est précieuse pour nos dirigeants actuels. En acceptant de perdre le pouvoir temporel, superficiel et éphémère de la cour pour se consacrer à la science, Ibn Khaldoun a conquis une autre forme de pouvoir : celui de la pensée. Il nous rappelle que la véritable grandeur d’un serviteur public ne se mesure pas seulement à la hauteur des fonctions qu’il a occupées, mais à sa capacité à rester debout lorsque le tapis du pouvoir lui est retiré.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Le monde continue de tourner sans eux</h2>



<p class="wp-block-paragraph">L’exercice des hautes responsabilités publiques peut en effet créer une illusion trompeuse : celle d’une influence durable. Incapables parfois d’accepter que le monde continue de tourner sans eux, certains anciens responsables cherchent à prolonger leur présence dans l’espace public. L’agressivité sur les réseaux sociaux ou dans les colonnes de la presse peut alors devenir une manière de retrouver l’intensité de la vie publique perdue.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Face à la perte soudaine de leur pouvoir et au silence de leur antichambre, les hauts fonctionnaires et anciens ministres peuvent ainsi suivre plusieurs trajectoires&nbsp;:</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong><em>1. l’exil littéraire :</em></strong>&nbsp;la rédaction de mémoires ou de livres de révélations pour revenir sur leur parcours, défendre leur bilan ou régler certains comptes avec leurs anciens alliés&nbsp;;</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong><em>2. la reconversion économique :</em></strong>&nbsp;le départ vers le secteur privé, les banques d’affaires ou le conseil, permettant de compenser la perte de l’influence politique par un nouveau statut social et professionnel&nbsp;;</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong><em>3. le retrait stratégique :</em></strong><em>&nbsp;</em>la création de réseaux, de clubs de réflexion ou la poursuite d’une activité intellectuelle, transformant le silence politique en période de réflexion et de transmission&nbsp;;</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong><em>4. la nostalgie vindicative :</em></strong>&nbsp;la critique systématique et agressive du pouvoir en place, parfois accompagnée d’attaques personnelles. Privé de ses anciennes sollicitations, l’ancien dirigeant peut chercher dans la polémique une manière de retrouver une influence qu’il n&rsquo;exerce plus institutionnellement.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ces trajectoires ne sont évidemment pas exclusives et ne concernent pas tous les anciens responsables. Il serait injuste de considérer toute critique d’un ancien dirigeant comme l’expression d’une frustration. La question n’est pas de savoir s’il critique, mais comment il critique.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Confrontation d’idées ou compétition d’egos</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Le phénomène apparaît avec davantage de netteté lorsque l’ancien responsable ne parvient plus à distinguer la critique d’une politique de la dévalorisation de celui qui la représente. Le débat cesse alors d’être une confrontation d’idées pour devenir une compétition d’egos.</p>



<p class="wp-block-paragraph">On en trouve une illustration récente sur la scène algérienne dans la polémique suscitée par les propos de Noureddine Boukrouh au sujet de Houari Boumédiène. Lors d’une interview diffusée sur les réseaux sociaux, l’ancien ministre avait employé à l’égard du défunt président des qualificatifs particulièrement sévères, dont la formule selon laquelle Boumédiène serait un <em>«ignorant qui ne vaut pas un oignon»</em>. La polémique fut suivie d’excuses publiques de Boukrouh, qui reconnut que ses propos étaient <em>«déplacés»</em> et qu&rsquo;ils avaient été tenus <em>«dans un langage spontané et sous l’effet de l’émotion»</em>. Il précisa néanmoins que ceux-ci ne visaient pas, selon lui, à juger globalement le parcours de Boumédiène, mais s’inscrivaient dans un débat historique relatif à la préparation de la Charte nationale de 1976.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’épisode illustre une frontière fondamentale. On peut contester les choix de Boumédiène, critiquer ses méthodes de gouvernement, discuter son bilan ou revisiter sans complaisance les événements de son époque. Tout cela relève du débat historique. Mais qualifier une personnalité historique d’<em>«ignorant qui ne vaut pas un oignon»</em> ne constitue pas en soi une démonstration historique. L’insulte peut exprimer une conviction ; elle ne la démontre pas.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La réaction à ce type de propos peut d’ailleurs reproduire exactement le même travers. Lorsque la critique répond à l’invective par une autre invective, chacun finit par abandonner le terrain des faits pour celui de la disqualification personnelle. L’histoire devient alors prétexte à querelle plutôt qu’objet de compréhension.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Cette dérive rappelle, sur un autre registre, le personnage de Jean-Baptiste Clamence dans <em>‘‘La Chute’’</em> d’Albert Camus : cet ancien avocat brillant qui, après sa propre déchéance, se transforme en <em>«juge-pénitent»</em>, distribuant les blâmes aux autres pour continuer à exercer une forme de pouvoir moral. Chez certains anciens responsables en rupture d’influence, la condamnation systématique d’autrui peut produire un mécanisme comparable : juger les autres devient une manière de conserver symboliquement une position d’autorité.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La mécanique apparaît également sur la scène internationale. Donald Trump fournit un exemple particulièrement frappant de la difficulté à accepter une défaite politique. Après avoir perdu l’élection présidentielle de 2020 face à Joe Biden, il a refusé de reconnaître sa défaite et mené une campagne visant à contester le résultat. Le point culminant fut la journée du 6 janvier 2021, lorsque ses partisans ont attaqué le Capitole alors que le Congrès procédait à la certification de la victoire de Biden.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ici encore, il convient de distinguer le désaccord politique du comportement qui suit la défaite. Un responsable battu conserve évidemment le droit de contester une politique et de défendre ses convictions. Mais refuser le verdict électoral et mobiliser ses partisans contre le processus institutionnel relève d’une autre logique : celle d’un pouvoir qui refuse d’accepter qu’il puisse être retiré.</p>



<p class="wp-block-paragraph">On retrouve, sous des formes très différentes, la même difficulté chez certaines figures politiques qui cherchent à prolonger leur existence publique après leur marginalisation. Qu’il s&rsquo;agisse des itinérances politiques d’un Manuel Valls ou des tentatives de retour médiatique d’une Liz Truss, le phénomène rappelle que quitter le pouvoir ne signifie pas nécessairement accepter de quitter la centralité politique.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Heureusement, tous ne sombrent pas dans cette dérive. Certaines personnalités réussissent une décompression saine en choisissant une rupture nette avec l’arène politique. Angela Merkel, après son départ de la chancellerie, a ainsi choisi une forme de retrait beaucoup plus discrète. D’autres se consacrent à l’écriture, à la recherche, à la transmission ou simplement à une vie privée débarrassée des contraintes de la fonction.</p>



<p class="wp-block-paragraph">De même, ceux dont la valeur intellectuelle préexistait au décret de nomination peuvent retrouver sans drame le chemin des amphithéâtres, de la recherche ou de l’écriture. L’ancien responsable qui possède une existence intellectuelle indépendante de son titre supporte généralement mieux la disparition du titre lui-même.</p>



<p class="wp-block-paragraph">À l&rsquo;instar d’Ahmed Benbitour ou d’Abdelaziz Rahabi, certaines personnalités algériennes ont choisi de continuer à intervenir dans le débat public sans chercher nécessairement à retrouver les attributs institutionnels du pouvoir. Leur exemple rappelle qu’il existe une autre manière de rester présent : non par le bruit, mais par la réflexion.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La différence entre les deux attitudes est finalement simple. L’homme d’État qui accepte le silence peut transformer sa retraite en temps de réflexion, de transmission et de travail. Celui qui ne supporte pas la disparition des projecteurs risque, à l’inverse, de transformer chaque désaccord en affront personnel.</p>



<p class="wp-block-paragraph">En quittant la pourpre pour la plume, Ibn Khaldoun nous rappelle que le pouvoir politique est éphémère, tandis que la pensée peut traverser les siècles. La véritable dignité d’un ancien responsable ne réside donc pas dans sa capacité à rester constamment visible, mais dans celle de demeurer pertinent lorsque les honneurs ont disparu.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Critiquer est un droit. Contester est une nécessité. Réécrire l’histoire pour mieux comprendre le présent est même un devoir. Mais lorsque l’argument cède la place à l’insulte, lorsque la démonstration disparaît derrière le tacle personnel, ce n’est plus la grandeur d’une pensée qui s’exprime : c’est souvent la difficulté à accepter que le monde puisse continuer sans celui qui, hier encore, en occupait le centre.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ibn Khaldoun avait compris cette vérité essentielle : lorsque le pouvoir temporel disparaît, il reste toujours deux choix. Maudire ceux qui vous ont remplacé, ou essayer de comprendre pourquoi les choses arrivent.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le premier choix nourrit le ressentiment. Le second peut produire une œuvre.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est peut-être là que se trouve la véritable différence entre avoir exercé le pouvoir et avoir laissé une trace.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>* Médecin algérien, Canada</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"></p>
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