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	<title>Archives des Yahya Ould Amar - Kapitalis</title>
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	<description>L&#039;actualité en Tunisie et dans le monde</description>
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	<title>Archives des Yahya Ould Amar - Kapitalis</title>
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	<item>
		<title>Les monarchies du Golfe face à un Iran «vainqueur»</title>
		<link>https://kapitalis.com/tunisie/2026/08/19/les-monarchies-du-golfe-face-a-un-iran-vainqueur/</link>
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		<dc:creator><![CDATA[webmaster kapitalis]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 19 Aug 2026 07:05:23 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[A LA UNE]]></category>
		<category><![CDATA[POLITIQUE]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Une «victoire» iranienne dans la guerre contre les Etats-Unis obligerait les pays du Golfe à revoir radicalement leurs alliances. </p>
<p>L’article <a href="https://kapitalis.com/tunisie/2026/08/19/les-monarchies-du-golfe-face-a-un-iran-vainqueur/">Les monarchies du Golfe face à un Iran «vainqueur»</a> est apparu en premier sur <a href="https://kapitalis.com/tunisie">Kapitalis</a>.</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph"><strong><em>Une «victoire» iranienne dans la guerre contre les Etats-Unis serait une démonstration que l’on peut défier la première puissance mondiale, encaisser ses frappes, perdre son Guide suprême, et demeurer debout. Pour les monarchies du Golfe, cette démonstration-là vaudrait toutes les défaites, et imposent d’avoir une stratégie pour vivre à côté d’un Iran vainqueur de la première puissance mondiale. Ce qui se joue au-delà de l’avenir du Golfe, c’est la crédibilité des alliances américaines, la sécurité énergétique mondiale, le destin du pétrodollar, la place de la Chine et, peut-être, la forme même du premier véritable ordre post-américain du XXI</em></strong><strong><em>ᵉ</em></strong><strong><em> siècle.</em></strong></p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Yahya Ould Amar</strong> *</p>



<span id="more-19461653"></span>


<div class="wp-block-image">
<figure class="alignleft size-full"><img decoding="async" src="http://kapitalis.com/tunisie/wp-content/uploads/2021/02/Ould-Amar-Yahya.jpg" alt="" class="wp-image-335526"/></figure>
</div>


<p class="wp-block-paragraph">Les grandes ruptures de l’histoire ont ceci de commun qu’elles furent, la veille encore, jugées impossibles. La chute de Saïgon, celle du Mur de Berlin, le retrait américain de Kaboul, à chaque fois, l’ordre établi semblait éternel jusqu’à l’instant où il cessa de l’être. Les Etats sérieux doivent toujours anticiper ce qu’ils feraient si l’impensable advient.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Posons donc l’hypothèse si l’Iran, au terme de la guerre qui l’oppose aux États-Unis et à Israël depuis février 2026, sortait <em>«vainqueur»</em> ? L’Iran est vainqueur s’il reste debout et ne perd pas ou reconstitue ses programmes balistique et nucléaire en gardant sa capacité de nuisance démontrée sur le détroit d’Ormuz — face à une Amérique qui, lassée du coût, de l’enlisement et de l’impopularité intérieure, se retire sans avoir obtenu la capitulation qu’elle exigeait.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La victoire iranienne est une démonstration que l’on peut défier la première puissance mondiale, encaisser ses frappes, perdre son Guide suprême, et demeurer debout.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pour les monarchies du Golfe, cette démonstration-là vaudrait toutes les défaites, et impose d’avoir une stratégie pour vivre à côté d’un Iran vainqueur de la première puissance mondiale. Ce qui se joue au-delà de l’avenir du Golfe, c’est la crédibilité des alliances américaines, la sécurité énergétique mondiale, le destin du pétrodollar, la place de la Chine et, peut-être, la forme même du premier véritable ordre post-américain du XXIᵉ siècle.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Depuis le pacte scellé en 1945 sur le croiseur Quincy entre Roosevelt et Ibn Saoud, l’architecture de sécurité du Golfe repose sur une équation , celle du pétrole contre la protection. Cette équation s’est fissurée bien avant 2026. Les frappes sur Abqaiq en 2019, restées sans riposte américaine, avaient déjà enseigné à Riyad que le parapluie fuyait. Le retrait d’Afghanistan avait montré que l’Amérique savait partir. La guerre actuelle — où les capitales du Golfe elles-mêmes ont été touchées par les salves iraniennes précisément parce qu’elles abritent des bases américaines — a transformé le doute en certitude que la protection américaine est inexistante et devenue un facteur de risque.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Un retrait américain consommerait trois faillites simultanées</h2>



<p class="wp-block-paragraph">La faillite du garant. Une garantie de sécurité ne vaut que par la croyance qu’on lui accorde. Un Iran vainqueur détruirait cette croyance, dans le Golfe et de Taipei à Varsovie. Les monarchies du Golfe découvrent qu’elles ont financé pendant des décennies, à coups de centaines de milliards d’achats d’armements quasiment inutiles, une assurance dont le sinistre révèle qu’elle ne couvrait rien.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La faillite du modèle économique régional incarné par la Vision 2030 saoudienne, la diversification émiratie, et le hub qatari. Tous ces projets présupposent une chose que nul ne songeait à écrire tant elle allait de soi — la paix.  Aujourd’hui après le défaut de la protection américaine, on sait que, désormais, rien ne pourrait se construire sous la menace des drones. Les fonds souverains peuvent absorber un choc pétrolier ; ils ne peuvent pas absorber la fuite durable du capital humain expatrié, qui est la véritable matière première des économies post-pétrolières du Golfe. Un Iran vainqueur, maître du tempo sur Ormuz, détiendrait un droit de veto permanent sur le développement de ses voisins.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La faillite démographique et confessionnelle, avec un Bahreïn à majorité chiite, la province orientale saoudienne — celle-là même où gît le pétrole et vit la communauté chiite —, la communauté chiite du Koweït, la victoire de Téhéran réactiverait des lignes de faille internes que des décennies de prudence avaient assoupies. La subversion redeviendrait moins coûteuse que la guerre, et infiniment plus difficile à dissuader.</p>



<figure class="wp-block-embed alignleft is-type-wp-embed is-provider-kapitalis wp-block-embed-kapitalis"><div class="wp-block-embed__wrapper">
<blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="7jjQcu9lR7"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2026/04/09/liran-a-tenu-la-fin-de-lere-americaine/">L’Iran a tenu | La fin de l’ère américaine</a></blockquote><iframe class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« L’Iran a tenu | La fin de l’ère américaine » — Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2026/04/09/liran-a-tenu-la-fin-de-lere-americaine/embed/#?secret=nqd6ruZRoA#?secret=7jjQcu9lR7" data-secret="7jjQcu9lR7" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe>
</div></figure>



<h2 class="wp-block-heading">Le dilemme du survivant : trois stratégies pour un monde sans garant</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Les monarchies du Golfe ne peuvent envisager une autonomie stratégique. En effet cette dernière repose partout et toujours sur trois socles — la science, le nombre, l’usine — et les monarchies n’en possèdent aucun.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong><em>Le socle scientifique d’abord</em></strong>, une dissuasion se conçoit avant de se fabriquer. Elle suppose des générations de physiciens, de chimistes, de métallurgistes, un tissu de recherche fondamentale patiemment sédimenté. La bombe pakistanaise elle-même, si pauvre que fût le pays, sortit de décennies de formation d’ingénieurs. Les monarchies, elles, achètent la technologie, elles ne la produisent pas — universités récentes, brevets rares, laboratoires peuplés de chercheurs sous contrat qui repartiront comme ils sont venus. Un État qui importe ses savants importe aussi leur loyauté, et nul ne bâtit un secret d’État sur des visas de travail.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong><em>Le socle démographique ensuite</em></strong>. L’Arabie saoudite aligne une vingtaine de millions de citoyens, les Émirats un million à peine sur dix millions d’habitants, le Qatar moins encore. Ces sociétés sous-peuplées, où le national est parfois minoritaire sur son propre sol, ne peuvent ni lever des armées de masse, ni encaisser des pertes, ni militariser leur économie sans la confier à d’autres. Leurs forces reposent déjà sur des techniciens étrangers jusque dans les cockpits et les salles de maintenance. On ne fait pas la guerre en profondeur avec une démographie de comptoir.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong><em>Le socle industriel enfin, </em></strong>une industrie d’armement est le sommet d’une pyramide — machine-outil, métallurgie fine, chimie, électronique, réseaux de sous-traitants. Les économies rentières du Golfe n’ont pas construit la base et prétendent ériger le sommet. Même la bombe achetée n’y changerait rien. Une dissuasion louée obéit à son bailleur — la dépendance migrerait de Washington vers Islamabad sans s’abolir. Et la géographie achève l’argument.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Face à ce paysage, les monarchies disposeraient de trois stratégies qui ne s’excluent pas et qui peuvent se combiner. Mais chacune a son prix.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>La première est la finlandisation négociée.</strong> La Finlande de la guerre froide avait compris qu’on ne déménage pas sa géographie, elle acheta sa liberté intérieure au prix d’une déférence extérieure envers Moscou. La version des monarchies existe déjà, c’est la politique d’Oman depuis un demi-siècle, c’est la reprise du dialogue saoudo-iranien parrainée par Pékin en 2023. Poussée à son terme, elle signifierait un démantèlement des bases américaines, une exigence que Téhéran a déjà formulée – neutralité proclamée dans les conflits impliquant l’Iran, coopération économique en gage de bonne volonté. En contrepartie, la fin des actes de guerre iraniens contre les monarchies du Golfe. C’est la stratégie du roseau. Son prix est la souveraineté diplomatique ; son gain, la survie du modèle économique. Pour des régimes dont la légitimité repose sur la prospérité plus que sur la puissance, le calcul n’est pas absurde.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong><em>La deuxième consiste à remplacer un garant défaillant par un portefeuille de garants</em></strong>. C’est la voie déjà engagée, et la plus conforme au génie marchand du Golfe, ne plus dépendre d’un protecteur unique, mais diversifier la sécurité comme on diversifie un portefeuille de fournisseurs. La Chine, premier client du pétrole du Golfe et de l’Iran, a un intérêt existentiel à la libre circulation dans Ormuz. Elle est le seul acteur que Téhéran ne peut se permettre d’étrangler. Le pacte de défense saoudo-pakistanais a déjà esquissé l’adossement à une puissance nucléaire musulmane, mais la dissuasion élargie ne vaut que ce que vaut son garant — Islamabad, qui calibre son arsenal contre l’Inde et survit sous perfusion financière, ne sacrifiera jamais Karachi pour sauver Riyad, et une garantie à laquelle l’adversaire ne croit pas ne protège personne. La Turquie vend ses drones et son savoir-faire, l’Inde sa marine et son marché, la France et la Corée leurs armements sans conditionnalité politique. Israël, enfin, garant paradoxal — le seul qu&rsquo;on n’ait pas à payer, car contenir l’Iran relève pour lui de la survie et non du service rendu.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Aucun de ces acteurs ne remplacera la V<sup>e</sup> flotte américaine ; ensemble, ils tissent un filet de dissuasion diffuse — pas la certitude d’une riposte à une éventuelle agression, mais la certitude, pour l’agresseur, de se fâcher avec tout le monde à la fois. Le prix de cette stratégie est sa lenteur et son ambiguïté ; son gain, l’irréversibilité, un portefeuille ne se retire pas d’un coup, contrairement à un protecteur.La troisième est l’interdépendance.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Reste l’arme du capital. Quatre mille milliards de dollars de fonds souverains ne dissuadent pas un missile, mais ils achètent des intérêts. Investir massivement en Iran même — dans son économie exsangue, ses infrastructures détruites, sa reconstruction inévitable — serait le judo stratégique ultime en transformant le vainqueur en débiteur, faire de la prospérité iranienne un otage de la paix régionale. Une communauté de l’énergie, de l’eau et des infrastructures incluant l’Iran est l’idée la plus contre-intuitive et peut-être la plus féconde. Son prix est un courage politique dont l’histoire offre peu d’exemples. Son gain est la seule paix qui dure, c’est-à-dire celle qui rapporte.</p>



<h2 class="wp-block-heading">La variable israélienne</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Le paradoxe d’une victoire iranienne est qu’elle ferait d’Israël un vaincu stratégique — supérieur sur le champ de bataille, orphelin sur le seul théâtre qui compte, celui de la garantie américaine.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Toute la doctrine israélienne depuis Ben Gourion repose sur deux piliers, la supériorité militaire qualitative et l’adossement à une grande puissance. Un retrait américain sur fond d’échec briserait le second et, à terme, éroderait le premier, car la supériorité qualitative est elle-même fille du réapprovisionnement, du renseignement et du veto américains.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Israël se retrouverait dans la situation qu’il redoute depuis 1948 : seul face à son environnement. Sa réponse la plus probable, à moins d’un accord de paix sur les territoires occupés, serait la fuite en avant. Frappes préventives unilatérales et récurrentes contre tout programme iranien, sortie assumée de l’ambiguïté nucléaire pour restaurer par la terreur ce que l’alliance ne garantit plus, réactivation de la vieille <em>«doctrine de la périphérie»</em> — Azerbaïdjan, Kurdes, Inde, et les fonds marins du renseignement. Un Israël sans garant serait plus dangereux qu’un Israël protégé, c’est le pays dont la vulnérabilité maximise l’agressivité. Il deviendrait l’acteur dont l’intérêt objectif est qu’aucun ordre post-américain ne se stabilise, car tout ordre stabilisé consacrerait la centralité iranienne. </p>



<p class="wp-block-paragraph">Les accords d’Abraham parrainés par les Etats-Unis reposaient sur un syllogisme désormais caduc, même protecteur, même ennemi, donc même camp. Si le protecteur se retire et que l’ennemi triomphe, le syllogisme s’inverse, l’association ouverte avec Israël, hier police d’assurance complémentaire, deviendrait une provocation gratuite envers le nouveau fort iranien. Les monarchies ne rompraient pas — Israël demeure irremplaçable en trois domaines : le renseignement sur l’Iran, la cyberdéfense, et la technologie. Mais elles feraient ce que les cités marchandes ont toujours fait de leurs liaisons compromettantes, elles les rendraient clandestines. Retour à la situation d’avant 2020 — coopération sécuritaire profonde et déni public — avec cette différence que le mouvement se ferait cette fois à front renversé, hier on cachait Israël pour ménager la rue arabe, demain on le cacherait pour ménager Téhéran. La normalisation ne mourrait pas ; elle retournerait dans la pénombre d’où elle était sortie. Seule exception envisageable, si les monarchies choisissaient la stratégie de l’interdépendance (notre troisième stratégie), elles auraient intérêt à y inclure Israël à terme — non par affection, mais parce qu’un ordre régional dont Israël est exclu est un ordre qu’Israël fera tout pour le défaire.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Un Iran <em>«vainqueur»</em> des États-Unis n’aurait ni les moyens ni, en réalité, l’intérêt de faire la guerre à Israël. La victoire par épuisement laisse le vainqueur exsangue, son axe régional décimé, sa reconstruction prioritaire. Certes, depuis 1979, l’ennemi israélien est la pièce maîtresse de la légitimité révolutionnaire en Iran ; un régime recomposé, fragilisé de l’intérieur par les protestations et la succession, aurait plus que jamais besoin de l’ennemi comme ciment. L’Iran choisirait donc la posture qui a fait ses preuves et qui est ni paix, ni guerre totale — l’attrition calibrée, le seuil nucléaire entretenu comme épée de Damoclès permanente, la reconstitution patiente de l’axe. Il s’installerait ainsi entre Israël et lui un équilibre de la terreur : deux puissances du seuil ou de la bombe, sans lignes rouges négociées, sans téléphone rouge, sans le demi-siècle d’apprentissage qui rendit supportable la dissuasion soviéto-américaine. La guerre froide du Golfe serait plus froide que l’originale — et plus inflammable.</p>



<p class="wp-block-paragraph">De ce triangle découle, pour les monarchies du Golfe, une quatrième stratégie en devenant les courtiers de cette dissuasion sans règles. Qatar et Oman parlent déjà aux deux camps ; les fonds du Golfe seront indispensables à la reconstruction iranienne comme à l’économie israélienne coupée de ses marchés. Celui qui tient les canaux et les capitaux tient la médiation. Le rôle historique des monarchies dans l’après-guerre ne serait ni de choisir Israël ni de choisir l’Iran, mais d’écrire entre eux les règles que Washington et Moscou mirent des décennies à inventer : lignes directes, codes de conduite, seuils notifiés. La <em>pax americana</em> morte, il n’y aurait pas de <em>pax iranica</em> ni de <em>pax israeliana</em> — il pourrait y avoir une <em>«pax pecuniaria»</em>, garantie par ceux qui financent les deux camps.</p>



<figure class="wp-block-embed alignleft is-type-wp-embed is-provider-kapitalis wp-block-embed-kapitalis"><div class="wp-block-embed__wrapper">
<blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="ylnGnXZ4I4"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2026/05/02/le-siecle-des-impuissances-ou-le-nouvel-atlas/">Le siècle des «impuissances» ou le nouvel Atlas</a></blockquote><iframe class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« Le siècle des «impuissances» ou le nouvel Atlas » — Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2026/05/02/le-siecle-des-impuissances-ou-le-nouvel-atlas/embed/#?secret=TV2jQi1TOy#?secret=ylnGnXZ4I4" data-secret="ylnGnXZ4I4" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe>
</div></figure>



<h2 class="wp-block-heading">Ce que le Golfe déciderait, le monde le subirait</h2>



<p class="wp-block-paragraph">On aurait tort de lire ce qui précède comme une affaire régionale. Le choix que feraient les monarchies dessinerait l’ordre mondial de la seconde moitié du siècle, par trois canaux au moins.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong><em>Le canal monétaire.</em></strong> Le recyclage des pétrodollars est l’un des piliers discrets de l’hégémonie du billet vert. Des monarchies qui ne croient plus à la protection américaine finiront par se demander pourquoi elles continuent de facturer, d’épargner et de prêter dans la monnaie d’un protecteur défaillant. La facturation partielle en yuan, déjà testée, passerait du symbole à la structure. La fin du pacte du Quincy serait, à terme, un événement monétaire mondial.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong><em>Le canal énergétique.</em></strong>Un Ormuz sous condominium irano-golfien, avec la Chine en garant tacite, signifierait que 20 % du pétrole mondial circule désormais sous un régime de sécurité dont l’Occident est absent. L’Europe, qui n’a pas de politique pour ce théâtre, en serait réduite au statut de spectatrice de son propre approvisionnement.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong><em>Le canal de l’exemple.</em></strong> Enfin et surtout, un Golfe qui réussirait sa transition — d’un ordre de protection vers un ordre de transaction — offrirait au monde le premier prototype fonctionnel du système post-américain, pas un nouvel hégémon remplaçant l’ancien, mais un concert d’assurances croisées, de dépendances mutuelles et de garanties multiples. Le XIX<sup>e</sup> siècle avait inventé l’équilibre des puissances ; le Moyen-Orient pourrait inventer l’équilibre des interdépendances.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Enfin, l’Iran, sans le conquérir, aurait contraint le Golfe à changer de monde. Les monarchies, longtemps protégées par la puissance américaine et enrichies par l’ordre qu’elle garantissait, devraient apprendre à survivre au milieu d’un réseau de dépendances croisées — ménager Téhéran sans s’y soumettre, conserver Israël sans l’exhiber, attirer Pékin sans remplacer une tutelle par une autre, mobiliser Islamabad, Ankara, Delhi ou Paris sans croire qu’aucun d’eux deviendra le nouveau Washington, et surtout transformer leur puissance financière en instrument de paix. Si elles y parvenaient, la disparition de la <em>pax americana</em> déboucherait sur quelque chose d’inédit, un ordre fondé sur la transaction, moins sur l’hégémonie que sur l’interdépendance, une véritable <em>pax pecuniaria</em>. Et c’est précisément pourquoi l’issue de cette crise dépasserait de loin Ormuz, ce que les monarchies du Golfe inventeraient pour survivre à l’Amérique pourrait bien devenir, demain, la manière dont le monde apprendrait à vivre après elle.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>* Economiste, banquier et financier.</em></p>



<p class="wp-block-paragraph"></p>
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			</item>
		<item>
		<title>Rendez à un peuple le droit de se tromper, et vous lui rendrez l’avenir</title>
		<link>https://kapitalis.com/tunisie/2026/06/30/rendez-a-un-peuple-le-droit-de-se-tromper-et-vous-lui-rendrez-lavenir/</link>
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		<dc:creator><![CDATA[webmaster kapitalis]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 30 Jun 2026 06:32:01 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[A LA UNE]]></category>
		<category><![CDATA[ECONOMIE]]></category>
		<category><![CDATA[TRIBUNE]]></category>
		<category><![CDATA[Tunisie]]></category>
		<category><![CDATA[apprentissage]]></category>
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		<category><![CDATA[droit de se tromper]]></category>
		<category><![CDATA[réforme]]></category>
		<category><![CDATA[Yahya Ould Amar]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Le droit de se tromper est probablement le plus grand impensé de la théorie économique du développement. </p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph"><strong><em>Le droit de se tromper est probablement le plus grand impensé de la théorie économique du développement. Il est la condition de la fécondité du marché, du crédit, de l’investissement. Sans lui, le marché devient une arène où les faibles disparaissent. Le crédit devient une corde autour du cou. La réforme devient une roulette. Avec lui, l’économie redevient ce qu’elle aurait toujours dû être, une science de l’apprentissage humain sous contrainte de rareté.</em></strong></p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Yahya Ould Amar</strong> *</p>



<span id="more-19092071"></span>


<div class="wp-block-image">
<figure class="alignleft size-full"><img decoding="async" src="http://kapitalis.com/tunisie/wp-content/uploads/2021/02/Ould-Amar-Yahya.jpg" alt="" class="wp-image-335526"/></figure>
</div>


<p class="wp-block-paragraph">Une nation est d’abord une mémoire en mouvement. Elle garde certains chocs, elle efface certaines blessures. Dans ce travail de conservation et d’oubli se décide une grande part de sa capacité à oser, à rater, à recommencer, en un mot son avenir.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le Nord a appris, sans même le savoir, à oublier ses défaites et à graver ses victoires. Une faillite, une réforme manquée, une mauvaise récolte, une crise financière y sont amorties, assurées, absorbées. La perte blesse, mais elle ne détruit pas l’existence entière. Le système encaisse, corrige, refinance, recommence. L’erreur devient un épisode, pas une condamnation définitive. Toute la science économique dominante — marché qui s’ajuste, concurrence, destruction créatrice, essai et erreur — décrit en réalité un monde où l’on peut se tromper sans cesser d’exister. Grâce aux mécanismes d’assurance, à l’État social, aux filets de sécurité, l’erreur y a été rendue supportable. Le Nord a construit des institutions qui transforment l’échec en apprentissage.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le Sud vit la mémoire inverse. Une seule faillite, une seule récolte perdue, une seule crise de la dette, une seule dévaluation mal absorbée ampute l’avenir pour de bon. L’épargne d’une vie engloutie ne se reconstitue jamais. L’entreprise tombée ne laisse derrière elle ni brevet, ni réseau, ni seconde chance. Les défaites s’enfoncent comme des clous et n’en sortent plus. Les victoires s’évaporent à peine nées.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La macroéconomie nomme cela l’hystérèse – un choc passager qui laisse une trace permanente. Là où chaque faux pas est mortel, personne ne tente rien. L’immobilisme prend alors le masque de la sagesse. La prudence devient une stratégie de survie. L’absence d’innovation est une réponse rationnelle à un monde qui punit l’audace par l’irréparable.</p>



<h2 class="wp-block-heading">La variable que personne n&rsquo;a nommée</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Depuis les indépendances des pays du Sud, on a cherché partout la cause de leur sous-développement, dans la rareté du capital, le poids de l’histoire, la planification puis le marché, l’État puis les privatisations, l’aide puis l’ajustement, les grandes infrastructures puis les microcrédits, la faute des autres ou la leur. Or il n’y a ni faute, ni malédiction propre aux peuples du Sud. Il y a une variable que nul manuel d’économie n’a nommée, parce que là où ces manuels furent écrits, elle allait tellement de soi qu’elle était devenue invisible.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Cette variable, c’est <em>«le droit de se tromper»</em>. Autrement dit : la réversibilité. La réversibilité ne supprime pas le risque. Elle lui donne une limite. Elle transforme une perte totale en perte absorbable, une chute définitive en détour instructif, une erreur privée en apprentissage collectif. Elle trace la frontière entre les sociétés où l’on ose parce qu’on peut recommencer, et celles où l’on renonce parce qu’un seul échec suffit à fermer l’avenir.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Nous avons appliqué à un monde irréversible la physique d’un monde réversible. Nous avons enseigné au Sud la science d’un univers qui n’était pas le sien. Le développement devrait être défini comme la capacité d’une société à transformer les chocs en apprentissage, les flux en patrimoine, les erreurs en apprentissage et les réussites en acquis irréversibles. Cette idée ou théorie des capacités irréversibles traduit qu’une nation se développe lorsque chaque génération reçoit davantage que ce que la précédente avait reçu.</p>



<figure class="wp-block-embed alignleft is-type-wp-embed is-provider-kapitalis wp-block-embed-kapitalis"><div class="wp-block-embed__wrapper">
<blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="prwA58keHD"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2026/06/16/quand-une-nation-se-trompe-davenir/">Quand une nation se trompe d’avenir</a></blockquote><iframe class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« Quand une nation se trompe d’avenir » — Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2026/06/16/quand-une-nation-se-trompe-davenir/embed/#?secret=bTPsmg4icJ#?secret=prwA58keHD" data-secret="prwA58keHD" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe>
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<h2 class="wp-block-heading">L’erreur des théories économiques importées</h2>



<p class="wp-block-paragraph">C’est pourquoi les mêmes théories économiques qui prospèrent au Nord meurent souvent en franchissant la frontière. Le médicament guérit ici et affaiblit là-bas. La libéralisation, la concurrence, la spécialisation, l’ouverture financière, la discipline budgétaire, l’ajustement par les prix produisent de l’efficacité dans des sociétés équipées pour absorber les chocs. Mais dans un monde sans amortisseurs, elles deviennent parfois des accélérateurs de fragilité.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’échec du développement n’est donc pas l’échec des peuples. C’est l’échec d’un transfert. Car une théorie économique n’est pas une loi de la nature, universelle comme la gravitation. C’est une technologie institutionnelle, née dans un milieu, validée par ce milieu, et qui ne fonctionne qu’environnée de ce milieu. Lorsqu’on l’exporte, on en exporte le texte – les équations, les recommandations, les conditionnalités, les modèles – sans son annexe environnementale qui est l’immense ensemble des conditions tacites qui rendaient ce texte vrai.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Là où la théorie est née, ces conditions allaient de soi, tribunaux fonctionnels, crédit profond, assurance, infrastructures, information fiable, État capable, monnaie crédible, marché du travail organisé, système éducatif résilient, banques capables de porter le risque, administrations capables de corriger les erreurs. On importe les dix pour cent visibles d’une théorie ; les quatre-vingt-dix pour cent qui la portaient sont restés au pays d’origine.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Toute théorie économique cache une théorie du pardon. Là où on l’a écrite, une institution invisible veillait et défait ce que l’erreur a noué en rouvrant l’avenir refermé d’un seul geste malheureux. Arendt nommait cela le pardon — non l’absolution morale, mais la faculté proprement politique d’empêcher qu’un acte unique n’enchaîne à jamais. Le Nord a exporté ses équations ; il a gardé son pardon.</p>



<p class="wp-block-paragraph">On a dit au petit producteur du Sud de se spécialiser pour le marché ; mais à la première chute des cours, il ne <em>«s’ajuste»</em> pas, il disparaît. On a vanté la libre circulation des capitaux, au Nord on parle d’allocation optimale réversible ; au Sud, une fuite de capitaux, une hémorragie sans retour. Chaque fois, la même cécité, confondre un monde où l&rsquo;on rejoue la partie avec un monde où l’on n’a qu’une seule vie.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il faut donc ajouter, aux trois facteurs de production qu’enseignent les manuels économiques — le travail, le capital, la technologie — un quatrième, <em>«le droit à l’erreur»</em>. Privés de lui, les trois autres restent stériles. Le capital qu’on n’ose pas risquer dort. Le bras qu’on ne peut reconvertir s’use sur place. La technologie qu’on craint d’adopter finit par être obsolète.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le droit à l’erreur n’est pas un droit à l’irresponsabilité. Toute l’intelligence du développement consiste à séparer la sanction de l’acteur et la survie du système. L’entrepreneur imprudent peut perdre son privilège, sa subvention, son accès au crédit ; mais le savoir accumulé, les machines, les ouvriers formés, les réseaux créés doivent rester dans l’économie nationale. Une société avancée ne sauve pas toutes les erreurs. Elle sauve ce que les erreurs ont appris.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dès lors, le procès qu’on instruit depuis soixante ans est mal orienté. On a sommé les peuples du Sud de répondre de leur pauvreté comme d’une faute — paresse, incompétence, corruption, fatalité, mauvaise culture. Mais on ne juge pas un homme à l’aune d’un droit qu’on ne lui a jamais reconnu. Nul n’est coupable de ne pas s’être relevé dans un monde conçu pour que la première chute soit la dernière. La pauvreté n’est pas le verdict d’un peuple ; elle est la signature d’une privation — celle du droit de se tromper.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Les nations qui ont su rendre l’audace possible</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Quelques nations du Sud ont franchi le seuil quand presque toutes restaient en deçà. La Corée du sud, partie de plus bas que bien des pays demeurés pauvres, a bâti une machine qui rendait l’audace ruineuse pour l’imprudent mais supportable pour la nation. L’État s’y fit assureur des téméraires, le crédit bonifié était une avance gagée sur la performance. Exporte, et tu seras refinancé ; manque ta cible, et le robinet se ferme. Et quand une firme sombrait, l’État la fusionnait, réaffectait ses actifs à plus capable qu’elle. L’expérience qui aurait coulé un homme devenait portable par le pays entier ; l’erreur restait cuisante pour la firme, douce pour le système.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La Chine érigea en méthode l’art de se tromper sans périr. Un proverbe disait <em>«Traverser la rivière en tâtant les pierres»</em>. Chaque réforme fut d’abord un pari local et révocable avant de devenir loi nationale. Shenzhen était un test, qu’on eût pu défaire s’il était non concluant. Pékin soutint à coups de subventions ses géants et liquida ses canards boiteux par dizaines de milliers, tranchant dans le vif sans saigner l’ensemble. De cette discipline naquit un apprentissage qui composait ses intérêts d’année en année — un cliquet du développement, où chaque réussite verrouille un cran et nul échec ne ramène au point de départ.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’État avança là où nul n’osait, puis se retira là où chacun affluait — réversibilité dans sa forme la plus pure, où le soutien est un échafaudage qu’on démonte une fois le mur dressé. De cette retraite organisée naquit une puissante industrie.</p>



<h2 class="wp-block-heading">La victoire qui s’évapore</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Mais dans beaucoup de pays du Sud, la victoire s’évapore. Quand une réussite survient, rien ne la retient. La mine exporte la richesse et abandonne une enclave au milieu du vide. Le chantier s’achève, les experts repartent, et le savoir-faire repart avec eux. Les flux financiers traversent le pays sans le transformer. Chaque ministre nouveau recommence à zéro, chaque consultant emporte sa compétence dans sa valise, chaque génération hérite d’un pays aussi démuni que celui reçu par la précédente.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pis encore, ce qui réussit s’enfuit. Le médecin que le pays a formé soigne ailleurs. L’épargne nationale y compris les avoirs en devises des grandes entreprises finance les dettes du Nord. La rente quitte le territoire à la vitesse d’un virement. Le diplômé brillant prend l’avion. Tout ce qui monte cherche aussitôt la sortie, car le pays offre moins à qui réussit que l’exil ne lui promet. La fuite des capables et la fuite des capitaux racontent la même hémorragie, celle d’un territoire qui n’a aucun crochet pour retenir ce qu’il produit de meilleur. Le succès y reste réversible, faute d’un cliquet pour le verrouiller.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le bon critère pour juger toute politique découle de là. Devant chaque projet, chaque prêt, chaque réforme, chaque investissement, une seule question devrait précéder toutes les autres, que restera-t-il comme capacité productive quand l’argent aura été dépensé ? Une bonne aide organise sa propre disparition. Une bonne dette crée plus de souveraineté qu’elle n’en prend. Un bon investissement laisse derrière lui autre chose qu’une facture, une photo inaugurale ou une statistique de croissance. Tout doit devenir capacité. Rien ne doit rester simple flux.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La croissance mesure ce qui passe ; le développement mesure ce qui reste. Ce qui passe peut enrichir une année, embellir un budget, relever une statistique. Ce qui reste transforme une nation. Là où rien ne reste, la croissance n’est qu’un mouvement. Là où quelque chose s’ancre, elle devient histoire.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans la plupart des pays du Sud, la croissance élève les agrégats sans transformer les vies. Elle augmente le PIB sans élargir les capacités. Elle affiche des taux flatteurs sans modifier la structure profonde de la dépendance. Elle peut provenir d’une rente, d’un cycle favorable des matières premières, d’un endettement extérieur ou d’une consommation importée. Elle devient développement seulement lorsqu’elle laisse derrière elle des compétences nationales, une épargne domestique mobilisable, une souveraineté productive. Les pays du Sud doivent donc cesser de chercher seulement la croissance. Ils doivent construire des capacités irréversibles.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Toute stratégie de développement devrait alors tenir en trois mots, amortisseurs, cliquets, ancrages. Les amortisseurs empêchent l’échec de devenir catastrophe. Les cliquets empêchent la réussite de revenir en arrière. Les ancrages empêchent les talents, les capitaux et les savoir-faire de quitter le pays au moment même où ils deviennent féconds.</p>



<figure class="wp-block-embed alignleft is-type-wp-embed is-provider-kapitalis wp-block-embed-kapitalis"><div class="wp-block-embed__wrapper">
<blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="gDGBdwBf8m"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2026/05/29/nouveau-choc-mondial-argent-rare-pour-les-pays-en-developpement/">Nouveau choc mondial | Argent rare pour les pays en développement</a></blockquote><iframe loading="lazy" class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« Nouveau choc mondial | Argent rare pour les pays en développement » — Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2026/05/29/nouveau-choc-mondial-argent-rare-pour-les-pays-en-developpement/embed/#?secret=9EELl0Y1tk#?secret=gDGBdwBf8m" data-secret="gDGBdwBf8m" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe>
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<h2 class="wp-block-heading">Construire la réversibilité</h2>



<p class="wp-block-paragraph">La réversibilité s’organise, comme on dessine les règles d’une coopérative ou les statuts d’une mutuelle. Cent paysans seuls restent cent risques de ruine. Les mêmes cent paysans qui mettent leurs récoltes en commun forment un seul filet qui les porte tous. Là, le risque mortel est devenu supportable. La sécurité naît moins de l&rsquo;argent accumulé que de la manière dont on relie les gens entre eux. Et relier les hommes coûte moins cher que réparer leur ruine.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Trois gestes fabriquent cette réversibilité.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le premier est le partage du risque via des dispositifs, d’assurance publique, mutualisation locale, garanties, fonds de stabilisation, mécanismes de refinancement conditionnel.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le deuxième est la diversification économique. Une économie d’une seule culture, d’une seule mine, d’un seul port, d’une seule rente tombe tout entière d’un seul coup ; une économie tissée de mille activités faiblement liées encaisse les chocs sans s’effondrer.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le troisième est le partage dans le temps – via des véhicules de stabilisation. Lorsque Youssouf, ou Joseph, lit le songe de Pharaon — sept vaches grasses dévorées par sept vaches maigres — il énonce que l’avenir doit être assuré par le présent. Engranger durant les années généreuses la provision des années <em>«stériles»</em>, c’est inventer le premier fonds de stabilisation de l’histoire humaine. Le premier acte de souveraineté économique consiste donc à empêcher le temps favorable de disparaître sans laisser de défense contre le temps hostile.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La gouvernance polycentrique offre à cette construction son architecture institutionnelle qui est de sortir du faux choix entre l’État central qui veut tout contrôler et la décentralisation désordonnée qui fragmente tout. Elle organise plusieurs centres de décision autonomes, reliés et capables d’apprendre les uns des autres. En reconnaissant les institutions locales, les règles coutumières, les savoirs communautaires et les capacités d’expérimentation régionale, elle transforme l’État en stratège, arbitre et catalyseur, plutôt qu’en monopole administratif sans intelligence. C’est une gouvernance par essais, corrections, contre-pouvoirs et diffusion des réussites.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Reste alors le facteur de l’ancrage. Une nation ne peut se développer dans un environnement de sortie généralisée, où les capitaux partent, les cerveaux partent, les profits partent, les savoir-faire partent, les institutions recommencent. D’où cette économie encore à écrire, celle de l’ancrage, ou de la rétention des rendements.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Enfin, la pauvreté est une condition temporelle consistant à vivre dans un monde où le passé ne se répare pas, où le présent se consume sans s’accumuler, où l’avenir arrive, déjà amputé. Quant à la richesse, elle est cette architecture qui permet à une société de tomber sans se briser, d’essayer sans disparaître, de perdre sans tout perdre, de gagner sans voir sa victoire s’enfuir.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Voilà pourquoi le droit de se tromper est probablement le plus grand impensé de la théorie économique du développement. Il est la condition de la fécondité du marché, du crédit, de l’investissement. Sans lui, le marché devient une arène où les faibles disparaissent. Le crédit devient une corde autour du cou. La réforme devient une roulette. Avec lui, l’économie redevient ce qu’elle aurait toujours dû être, une science de l’apprentissage humain sous contrainte de rareté</p>



<p class="wp-block-paragraph">Au commencement, une nation n’était qu’une mémoire ; elle s’achève en un rapport au temps. Car se tromper n’est pas une faute contre le présent, c’est un emprunt sur l’avenir, qui suppose une société capable d’attendre que le temps lui donne tort ou raison. Rendre à un peuple le droit de se tromper, ce n’est donc pas lui pardonner son passé. C’est lui restituer son futur — le droit d’avoir, un jour, eu raison d’avoir osé.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Se développer, dès lors, c’est acheter la permission d’échouer sans périr. Rendez à un peuple le droit de se tromper, et vous lui rendez l’avenir.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>* Economiste, banquier et financier</em>. </p>



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<blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="NvpLoaWdZn"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2025/12/18/xxi%e1%b5%89-siecle-ce-que-nous-avons-appris-et-ce-qui-sannonce/">XXIᵉ siècle | Ce que nous avons appris, et ce qui s’annonce</a></blockquote><iframe loading="lazy" class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« XXIᵉ siècle | Ce que nous avons appris, et ce qui s’annonce » — Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2025/12/18/xxi%e1%b5%89-siecle-ce-que-nous-avons-appris-et-ce-qui-sannonce/embed/#?secret=KtX7BpBT9C#?secret=NvpLoaWdZn" data-secret="NvpLoaWdZn" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe>
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		<title>Quand une nation se trompe d’avenir</title>
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		<dc:creator><![CDATA[webmaster kapitalis]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 16 Jun 2026 06:41:24 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[A LA UNE]]></category>
		<category><![CDATA[ECONOMIE]]></category>
		<category><![CDATA[TRIBUNE]]></category>
		<category><![CDATA[Tunisie]]></category>
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		<category><![CDATA[protectionnisme]]></category>
		<category><![CDATA[Yahya Ould Amar]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Les nations aussi font des erreurs  de trajectoire et cessent d’aller là où elles croyaient (ou devaient) aller. </p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph"><strong><em>Une nation ne découvre jamais le jour exact où elle s’est trompée d’avenir. Il n’y a ni sirène, ni effondrement. Les budgets continuent d’être votés, les routes d’être inaugurées et les gouvernements d’annoncer la croissance. Puis, un matin, elle constate que ses jeunes partent, que ses ressources sont transformées ailleurs, que ses entreprises ne maîtrisent aucune technologie décisive et que le monde avance désormais sans elle. Rien ne s’est véritablement écroulé. Mais tout s’est déplacé.</em></strong></p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Yahya Ould Amar *</strong></p>



<span id="more-18956767"></span>


<div class="wp-block-image">
<figure class="alignleft size-full"><img decoding="async" src="http://kapitalis.com/tunisie/wp-content/uploads/2021/02/Ould-Amar-Yahya.jpg" alt="" class="wp-image-335526"/></figure>
</div>


<p class="wp-block-paragraph">Il existe ainsi, dans la vie des nations, deux espèces d’erreurs. Les premières sont bruyantes — un coup d’État, une dévaluation, un défaut souverain, une guerre. Elles ont une date, un responsable ; on les juge et, parfois, on les répare. Les secondes ne font aucun bruit. Elles n’ont ni date ni coupable. Ce sont les erreurs de trajectoire, ces inflexions imperceptibles par lesquelles un pays cesse d’aller là où il croyait aller. Ce sont, de très loin, les plus coûteuses. Car on ne se remet pas aisément de ce que l’on n’a pas vu se produire.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Au tournant des années 1960, la Corée du Sud et le Ghana affichaient un revenu par habitant comparable, des structures économiques voisines, des perspectives que les experts du moment jugeaient, plutôt favorables au second. Deux générations plus tard, ils n’habitent plus le même siècle. Ils n’ont pas couru sur la même route à des vitesses différentes, ils ont pris, à un carrefour invisible, deux routes distinctes, vers deux destinations distinctes. La distance qui les sépare aujourd’hui n’est pas un retard. C’est une divergence. Et la première chose à comprendre, pour une nation qui veut se développer, c’est que ces deux mots – retard et divergence – ne désignent pas la même chose.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Notre vocabulaire politique ne dispose, pour penser l’échec, que du mot <em>retard</em> — comme s’il n’existait qu’une seule route, et que le développement consistât à la parcourir plus ou moins vite. Or il faut distinguer trois grandeurs que ce mot unique recouvre et confond.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il y a le retard véritable, on est sur le bon chemin, simplement en arrière, et l’effort rattrape la distance. Il y a le décrochage, la distance ne se résorbe plus, elle s’accroît parce que celui qui est devant accélère à mesure qu’il avance. Et il y a la bifurcation, on n’est plus sur le même chemin du tout, on se dirige vers une autre destination, et le verbe <em>«rattraper»</em> a cessé d’avoir un sens.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Une bifurcation nationale devient, pour le jeune diplômé, un emploi qui n’existe pas ; pour l’entrepreneur, une technologie qu’il faut importer et un financement inaccessible ; pour la famille, la conviction que l’avenir de ses enfants commence ailleurs.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les erreurs de trajectoire descendent toujours des tableaux macroéconomiques vers les existences. Elles deviennent de l’émigration, du déclassement, de la dépendance et, finalement, une perte collective de confiance dans la possibilité même du progrès.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Aujourd’hui, la prochaine divergence ne séparera pas les pays qui possèdent des ressources de ceux qui n’en possèdent pas, mais ceux qui auront appris à les transformer, à organiser les données, à maîtriser l’énergie et à intégrer les technologies nouvelles de ceux qui continueront à n’en exporter que la matière brute.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Les fenêtres de l’histoire ne restent jamais ouvertes</h2>



<p class="wp-block-paragraph">La tragédie des nations qui manquent leur développement n’est presque jamais d’avoir pris du retard. C’est d’avoir pris une bifurcation pour un retard — d’avoir cru qu’il leur suffisait de marcher plus vite sur une route qui, en réalité, ne menait nulle part où elles voulussent aller.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Cette confusion serait sans gravité si le monde était linéaire. Dans un monde linéaire, un écart de quinze ans reste un écart de quinze ans. Mais la frontière du développement — l’ensemble des capacités, des institutions, des complexités productives qu’il faut maîtriser pour demeurer une économie souveraine et prospère — ne se déplace pas à vitesse constante. Elle s’éloigne en accélérant.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le seuil pour entrer dans le club des nations qui comptent s’élève plus vite qu’une économie lente ne peut le gravir. Ce que l’on nomme <em>«l’avantage du retardataire»</em>, cette idée chère à Gerschenkron selon laquelle on peut sauter des étapes en empruntant aux pionniers leurs technologies déjà mûries, demeure vrai — mais seulement pour qui saisit le moment précis d’une mutation ou rupture. Le même basculement qui permet au tard-venu de bondir est celui qui, manqué, creuse l’écart pour de bon. Les fenêtres ouvrent dans les deux sens.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Car le développement n’arrive pas en flux continu. Il arrive par fenêtres. Il y a la fenêtre démographique — ces quelques décennies où une population compte beaucoup plus de bras actifs que de bouches dépendantes, dividende que l’Asie de l’Est a converti en miracle économique et que tant d’autres ont laissé se refermer sur une jeunesse sans emploi, devenue facteur d’instabilité. Il y a la fenêtre géopolitique — ces moments où le réagencement des chaînes de valeur mondiales, la recomposition des alliances, la nouvelle convoitise pour certaines ressources critiques offrent à un pays une place à prendre, qu’un autre prendra s’il hésite. Il y a la fenêtre financière — ces phases où le capital cherche des rendements et accepte des risques qu’il refusera demain. Chacune de ces fenêtres s’ouvre, demeure entrebâillée quelques années, puis se referme.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et la théorie économique nous dit pourquoi cette temporalité est implacable. Il existe, dans le développement, des seuils critiques. En deçà d’un certain niveau d’investissement coordonné — cette impulsion d’ensemble, massive et simultanée, que Rosenstein-Rodan appelait le <em>«big push»</em>, celle-là seule qui fait basculer une économie de son mauvais équilibre vers le bon (Murphy, Shleifer et Vishny) et lui permet d’échapper à la trappe où, sinon, elle s’enlise (Azariadis et Drazen) —, l’économie retombe inexorablement vers son équilibre bas, et chaque effort ultérieur est absorbé par la gravité du mauvais bassin d’attraction donc n’aura aucun effet.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La fenêtre, c&rsquo;est précisément la durée pendant laquelle le seuil est franchissable. La manquer, ce n&rsquo;est pas arriver en retard, c’est être condamné à un autre destin, où l’on consacrera désormais toute son énergie non plus à avancer, mais à ne pas sombrer.</p>



<figure class="wp-block-embed alignleft is-type-wp-embed is-provider-kapitalis wp-block-embed-kapitalis"><div class="wp-block-embed__wrapper">
<blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="wvfNMNmGgA"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2026/06/04/sortir-de-la-pauvrete-langle-mort-moral-de-leconomie-mondiale/">Sortir de la pauvreté | L’angle mort moral de l’économie mondiale</a></blockquote><iframe loading="lazy" class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« Sortir de la pauvreté | L’angle mort moral de l’économie mondiale » — Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2026/06/04/sortir-de-la-pauvrete-langle-mort-moral-de-leconomie-mondiale/embed/#?secret=d1LnQFgqZc#?secret=wvfNMNmGgA" data-secret="wvfNMNmGgA" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe>
</div></figure>



<h2 class="wp-block-heading">La rente n’est pas la puissance</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Il faut alors s’interroger sur ce que produit le mauvais chemin. Une trajectoire qui ne fabrique que ce qui peut être substitué ou contourné est une trajectoire sans souveraineté. Le pays qui ne vend au monde que des matières premières indifférenciées, détient une forme de levier, certes — mais le levier le plus fragile qui soit, car il existe toujours un autre gisement, un produit de remplacement, une route alternative. La véritable puissance ne réside pas dans la possession d’une ressource, mais dans la maîtrise d’un goulet d’étranglement enchâssé dans des capacités et des institutions que l’on ne peut ni copier ni délocaliser du jour au lendemain.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La rente brute s’évapore au premier choc de prix ou au premier embargo ; la capacité accumulée demeure. Se tromper de trajectoire, pour une nation riche en ressources, c’est confondre ces deux choses — prendre la rente pour de la puissance, et constater un matin qu’elle ne fixe plus rien, ni ses prix, ni ses lois, ni son avenir, suspendu1e au bon vouloir de marchés et de puissances pour qui elle n’est jamais qu’un levier.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Comment les décisions raisonnables fabriquent une catastrophe</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Une nation ne se trompe pas d’avenir le jour où elle prend une mauvaise décision ; elle s’en détourne lorsque toutes ses décisions raisonnables cessent de composer une direction.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Alors pourquoi des nations dérivent-elles ainsi vers des destins que personne ne souhaitait ? Il y a deux coupables. Les uns désignent l’extérieur — l’héritage colonial, la détérioration des termes de l’échange, les conditionnalités des bailleurs, les règles que les puissances imposent aux autres après s’en être affranchies, le libre-échange prêché avec un protectionnisme pratiqué. Les autres désignent l’intérieur — la prédation des élites, la corruption, la faiblesse de l’État et la confiscation des institutions. Ces deux réponses sont vraies, et toutes deux insuffisantes, car elles supposent une volonté, un dessein, un responsable. Or la vérité est qu’on ne décide jamais de se tromper de trajectoire.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La bifurcation commence lorsqu’on reporte une réforme scolaire parce que ses résultats n’apparaîtront qu’après le prochain mandat ; on exporte la matière brute parce que la transformer exige une énergie, une logistique et des compétences qui n’existent pas encore ; on disperse l’investissement entre cent projets visibles plutôt que d’en concentrer les moyens sur dix transformations décisives. Chaque arbitrage paraît prudent. Leur accumulation organise pourtant l’impuissance.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Chaque ministère optimise son budget annuel, chaque gouvernement son horizon électoral, chaque programme d’ajustement son équilibre comptable, chaque rente son statu quo — et chacune de ces décisions est, prise isolément, défendable. C’est leur somme qui est une catastrophe. Les exemples sont nombreux, une banque parfaitement solvable peut être emportée en une journée. Il suffit que chaque déposant, voyant les autres affluer au guichet, juge prudent de retirer ses fonds avant eux. Chacun a raison — mieux vaut être le premier servi que le dernier ruiné. Mais comme tous ont raison en même temps, ils vident en quelques heures des coffres qui eussent tenu un siècle. Nul n’a fauté, c’est la somme des décisions sensées qui a provoqué la faillite.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’horizon des incitations qui gouvernent les acteurs — cinq ans, un cycle budgétaire, une saison de financement — est désespérément plus court que la constante de temps de la transformation, qui se compte en décennies. Un système d’incitations bâti pour le court terme ne peut pas, même peuplé d’hommes intelligents et probes, valoriser le franchissement d’un seuil dont les bénéfices n’apparaîtront que dans vingt ans.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il n’y a pas de méchant dans cette histoire. Il y a un système qui répond correctement à des incitations qui n’étaient pas à la mesure de l’enjeu. C’est une vérité que personne ne veut entendre, car si elle est juste, il n’y a personne à haïr, et les peuples ont besoin de haïr quelqu’un.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les nations évaluent minutieusement leurs projets, mais presque jamais la direction dans laquelle leur addition les entraîne. Il leur faut donc des institutions qui contrôlent la dépense et des institutions qui interrogent la trajectoire future.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le déplacement intellectuel qu’exige notre époque est donc de passer de la question <em>«qui est coupable </em>?» à la question <em>«</em><em>quelles institutions peuvent donner au temps long le pouvoir de résister aux intérêts du présent ?</em><em>».</em></p>



<figure class="wp-block-embed alignleft is-type-wp-embed is-provider-kapitalis wp-block-embed-kapitalis"><div class="wp-block-embed__wrapper">
<blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="yaZGnxtmTp"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2026/05/29/nouveau-choc-mondial-argent-rare-pour-les-pays-en-developpement/">Nouveau choc mondial | Argent rare pour les pays en développement</a></blockquote><iframe loading="lazy" class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« Nouveau choc mondial | Argent rare pour les pays en développement » — Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2026/05/29/nouveau-choc-mondial-argent-rare-pour-les-pays-en-developpement/embed/#?secret=22ZNlEhb75#?secret=yaZGnxtmTp" data-secret="yaZGnxtmTp" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe>
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<h2 class="wp-block-heading">Choisir sa route avant que la dérive ne la choisisse</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Mais il manquerait encore l’essentiel, ce que l’économie ne sait pas produire : le courage et la vision.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le courage politique consiste à agir lorsque le danger est encore contestable, lorsque les preuves sont incomplètes et lorsque le coût de l’anticipation est immédiat tandis que son bénéfice demeure invisible. L’environnement politique n’est jamais prêt. La frontière du développement exige la lucidité de suspendre ou modifier nos grilles de pensée – puisque le bon sens a prouvé partout ses limites.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et la vision, ensuite. C’est ici que tant d’élites des nations émergentes ont failli. On sait dire ce que l’on perd ; on excelle dans le diagnostic négatif, dans l’inventaire de ce qui nous échappe. Mais on n’a jamais su offrir une vision positive — une image désirable de la destination, un avenir pour lequel il vaille la peine de consentir des années de privation. Or on ne mobilise pas un peuple par la peur du déclin. On ne lui demande pas d’endurer la dureté de la traversée au seul motif que <em>«sinon, ce sera pire»</em>. Il faut lui montrer la rive. Faute de cette vision, le terrain reste libre pour les deux seules passions qui sont la résignation et le ressentiment.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le développement n’est pas l’accumulation d’agrégats, c’est l’expansion des libertés réelles, l’élargissement de ce qu’un peuple peut être et faire. Voilà la destination qu’il faut savoir nommer — et qu’aucun tableau de bord ne nommera à notre place.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La bonne trajectoire n’est pas celle qui promet le plus fort taux de croissance l’année prochaine ; c’est celle qui accroît, décennie après décennie, ce que la nation sait produire, décider, financer, apprendre et défendre par elle-même.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Enfin, la fenêtre, pour bien des économies émergentes, est encore ouverte, leur démographie demeure favorable, les chaînes de valeur se recomposent, les ressources critiques sont de nouveau convoitées et le monde multipolaire rend aux pays longtemps périphériques une capacité de négociation. Mais cette conjoncture ne constitue pas encore un destin. Elle n’est qu’une possibilité.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le verbe décisif n’est donc pas <em>«rattraper»</em>. Rattraper suppose qu’il n’existe qu’une seule route, un seul modèle, une seule histoire déjà écrite par d’autres et que les nations retardataires n’auraient qu’à rejoindre. Le verbe décisif est <em>«choisir»</em>, choisir les capacités que l’on veut faire naître, les dépendances que l’on refuse de léguer, les savoirs que l’on veut inscrire dans la durée, les souverainetés que l’on veut rendre possibles, et la place que l’on entend occuper dans l’architecture mouvante du monde.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Que ceux qui gouvernent songent alors à la marée. Elle ne consulte personne, n’attend aucune majorité, ne revient pas sous la même forme parce qu’un peuple l’a manquée. Elle soulève les barques quelques heures, puis se retire, laissant sur le sable ceux qui confondaient l’attente avec la prudence.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il faut prendre la mer quand elle est haute, même froide, même incertaine, même dangereuse. Car l’histoire peut pardonner à une nation d’avoir avancé lentement ; elle pardonne rarement à ceux qui, voyant la fenêtre ouverte, auront préféré la sécurité trompeuse du rivage à l’audace d’un destin.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>* Economiste, banquier et financier.</em></p>
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		<title>Sortir de la pauvreté &#124; L’angle mort moral de l’économie mondiale</title>
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		<dc:creator><![CDATA[webmaster kapitalis]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 04 Jun 2026 07:16:46 +0000</pubDate>
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		<category><![CDATA[subventions]]></category>
		<category><![CDATA[Yahya Ould Amar]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Lorsque l’ordre économique mondial se dérègle, ce sont les familles les plus pauvres et les plus vulnérables qui absorbent le choc.</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph"><strong><em>Lorsque l’ordre économique mondial se dérègle — sous l’effet des tensions géopolitiques, des chocs énergétiques, de la rareté des financements, du ralentissement de la croissance et du retour des disciplines budgétaires imposées — </em></strong><strong><em>qui paiera le prix du grand désordre ?</em></strong><strong><em> On sait qu’à chaque vacillement des équilibres financiers, ce sont les corps les plus exposés, les salaires les plus faibles, les subventions les plus vitales, les familles les plus vulnérables qui absorbent le choc.</em></strong></p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Yahya Ould Amar *</strong></p>



<span id="more-18865771"></span>


<div class="wp-block-image">
<figure class="alignleft size-full"><img decoding="async" src="http://kapitalis.com/tunisie/wp-content/uploads/2021/02/Ould-Amar-Yahya.jpg" alt="" class="wp-image-335526"/></figure>
</div>


<p class="wp-block-paragraph">Quand les États revoient leurs priorités et que l’ajustement devient nécessaire, il faut se rappeler ce que l’économie moderne a toujours exclu de ses équations : <strong><em>les pauvres</em></strong>. Leur dignité est cette frontière morale qui interdit de traiter l’humain comme une variable d’équilibre, de sacrifier les vies au nom des comptes, et de transformer toute souffrance en simple ligne de coût.</p>



<p class="wp-block-paragraph">En effet, la <em>«pauvreté»</em> n’existe pas dans la vingtaine d’équations fondamentales de la théorie économique. On y trouve l’utilité, le bien-être, le revenu, la préférence, le surplus du consommateur &#8230; On y mesure tout, la propension à consommer, l’élasticité de la demande, la production, l’investissement, la consommation, la balance des paiements, la croissance, le taux d’intérêt&#8230; Mais nulle part, dans les manuels économiques enseignés qui forment les dirigeants d’entreprises, les banquiers et les gouvernants, n’apparaît le mot <em>«pauvreté». </em>Comme si l’absence de mesure valait absence d’existence.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est pourtant ce mot-là que portent, cinquante pour cent de la population mondiale qui vivant avec moins de cinq dollars et demi par jour et par personne – ceux que l’on appelle pauvres. Ils demandent que la pauvreté ne soit pas une humiliation quotidienne, qu’on cesse de les traiter comme des coûts budgétaires ou des lignes de bilan. Ils veulent être reconnus comme des vies humaines, des visages, des sujets.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Entre ce que l’économie sait compter et ce que les pauvres demandent de sauver, il y a un abîme, celui de l’angle mort moral de l’économie moderne.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Le pauvre comme variable d’ajustement</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Dans le langage économique, le pauvre n’apparaît jamais en tant que tel, il se dissous dans des agrégats. Il est le <em>«ménage à bas revenu»</em>, le <em>«secteur informel»</em>, parfois la <em>«population vulnérable»</em>. Ces mots ont une vertu apparente — la neutralité — et un vice profond, ils effacent le visage.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Car derrière l’abstraction se joue une inversion morale. Lorsqu’une économie est en difficulté, le modèle cherche la variable la plus <em>«flexible»</em>, celle qui peut absorber le choc au moindre coût pour l’équilibre d’ensemble. Or cette variable, presque toujours, c’est le pauvre, son salaire, sa subvention, sa retraite, son accès au soin et à l’eau potable, son éducation, sa sécurité.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le riche dispose de capital mobile, d’avocats, de frontières fiscales ; le pauvre n’a que sa subsistance, et c’est elle qu’on ajuste. L’ajustement <em>«par le bas»</em> est la conséquence logique d’un système qui mesure l’efficience globale et reste aveugle à la dignité particulière.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La pauvreté est d’abord une confiscation du temps. Le riche peut attendre, différer ses choix, investir, se tromper, recommencer. Le pauvre, lui, vit dans l’urgence. Il ne choisit pas entre plusieurs avenirs ; il tente d’empêcher l’effondrement du présent. C’est pourquoi l’économie se trompe lorsqu’elle parle de <em>«préférences»</em> là où il n’y a que la contrainte pour la moitié de l’humanité. Le pauvre ne préfère pas ; il est simplement privé du temps long qui rend ces choix possibles.</p>



<figure class="wp-block-embed alignleft is-type-wp-embed is-provider-kapitalis wp-block-embed-kapitalis"><div class="wp-block-embed__wrapper">
<blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="PQvAkKjnLO"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2026/05/23/fmi-le-medecin-qui-prescrit-lausterite-aux-malades-de-la-pauvrete/">FMI | Le médecin qui prescrit l’austérité aux malades de la pauvreté</a></blockquote><iframe loading="lazy" class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« FMI | Le médecin qui prescrit l’austérité aux malades de la pauvreté » — Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2026/05/23/fmi-le-medecin-qui-prescrit-lausterite-aux-malades-de-la-pauvrete/embed/#?secret=oYC3m1euHf#?secret=PQvAkKjnLO" data-secret="PQvAkKjnLO" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe>
</div></figure>



<h2 class="wp-block-heading">L’aberration des plans d’ajustement</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Pendant des décennies, sous le nom rassurant de <em>«programme d’ajustement»</em>, <em>«programme d’urgence»</em> ou autres dénominations équivalentes, on a appliqué à des dizaines de pays — singulièrement en Afrique et en Amérique latine — une même ordonnance, dévaluer, couper les dépenses publiques, supprimer les subventions sur le pain et le carburant, privatiser, comprimer les salaires, ouvrir les frontières &#8230; Le diagnostic était comptable ; le remède le fut aussi. Et le résultat, mesuré dans la seule langue du modèle — déficit, inflation, balance des paiements — pouvait parfois sembler bon.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Mais que disait ce résultat des milliers, parfois des millions de vies qui sont précipitées dans l’extrême pauvreté, l’insécurité alimentaire ou le dénuement total.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’aberration fut de croire que l’on pouvait assainir des finances publiques en laissant hors de l’équation le vrai coût humain de cet assainissement — et que l’on ait appelé <em>«rigueur»</em> ce qui était, pour des millions de gens, une cruauté administrée.</p>



<p class="wp-block-paragraph">On rétorquera que ces plans furent nécessaires, que des États endettés risquent de ne pas rembourser leurs créanciers. C’est exact, il y avait de vrais déséquilibres, de vraies gabegies, de vrais privilèges à défaire.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le scandale n’est pas qu’il ait fallu corriger ; c’est l’ordre des priorités — l’équilibre budgétaire d’abord, le corps humain ensuite, s’il en reste — et la certitude tranquille des décideurs que la douleur d’autrui était un paramètre, non une limite.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Libéralisme : la promesse et le glissement</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Soyons justes avec le libéralisme, à sa source, le libéralisme est une philosophie de la dignité, il affirme que l’individu a le droit de contracter, de posséder, d’entreprendre, de n’être pas soumis à l’arbitraire.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le glissement s’est produit lorsqu’on a fait du moyen une fin. La liberté économique est devenue la valeur suprême devant laquelle la dignité doit s’incliner. On est passé du <em>«marché pour les hommes»</em> au <em>«hommes pour le marché»</em>. Et dans sa version contemporaine, le libéralisme économique a enfanté une étrange créature, un individu réduit à son capital humain, sommé d’être <em>«entrepreneur de lui-même»</em>, responsable de tout — de son chômage comme de sa maladie. Le pauvre n’est alors plus une victime d’un ordre injuste ; il devient le gestionnaire défaillant de sa propre vie. C’est la forme la plus subtile du mépris, faire porter à l’écrasé la responsabilité de son écrasement.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Capitalisme : ce qu’il produit et ce qu’il ne voit pas</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Le capitalisme est sans doute la machine la plus efficace que l’humanité ait jamais construite pour produire de la richesse. Il a sorti des centaines de millions d’êtres humains de la misère absolue. Le capitalisme optimise une chose, le rendement du capital. Tout ce qui sert ce rendement, il le voit, le compte. Tout ce qui ne le sert pas — la dignité de celui qui ne <em>«rapporte»</em> rien — il le traite, au mieux, comme une externalité ; au pire, comme un obstacle.</p>



<p class="wp-block-paragraph">De là vient un paradoxe, celui qu’un système peut accumuler des richesses inouïes tout en appauvrissant moralement ceux qu’il enrichit, et matériellement ceux qu’il ignore. Le pauvre du capitalisme contemporain est celui qui est de trop — l’<em>«inemployable»</em>, le <em>«non-rentable»</em>, celui dont l’existence ne trouve aucune case dans la comptabilité du profit.</p>



<h2 class="wp-block-heading">L’enseignement économique ou la fabrique de l’aveuglement</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Comment des esprits brillants, en viennent-ils à administrer la douleur sans la voir ? On n’enseigne pas seulement des modèles ; on enseigne un <em>«regard»</em>. Pendant des années, on apprend au futur décideur que l’agent économique est rationnel et égoïste, que tout a un prix, que l’éthique relève de la sphère privée et n’a rien à faire dans l’analyse économique. On lui apprend, surtout, à raisonner <em>«toutes choses égales par ailleurs»</em> — formule innocente en apparence, et qui consiste à mettre méthodiquement entre parenthèses tout ce qui dérange le modèle, à commencer par la dignité des pauvres.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Une étude célèbre a montré que l’enseignement prolongée de l’économie rend plus enclin à des comportements intéressés et moins coopératif. Un certain enseignement économique peut, lorsqu’il se coupe de la philosophie morale, former des intelligences techniquement brillantes mais affectivement désarmées devant la souffrance sociale.</p>



<p class="wp-block-paragraph">On ne sort pas indemne d’avoir appris pendant des années que la générosité est <em>«irrationnelle»</em> et la dignité <em>«non quantifiable»</em>. Le diplômé en économie ne devient pas méchant ou cynique, il devient aveugle. Et un aveugle bienveillant qui tient les leviers d’une économie peut faire plus de dégâts qu’un cynique lucide. Voilà pourquoi réformer l’économie n’est pas d’abord une affaire de modèles, mais de <em>formation du regard</em>, on ne fera pas une économie de progrès avec des esprits dressés à ne pas voir la dignité humaine.</p>



<figure class="wp-block-embed alignleft is-type-wp-embed is-provider-kapitalis wp-block-embed-kapitalis"><div class="wp-block-embed__wrapper">
<blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="pbc4681ElA"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2026/05/29/nouveau-choc-mondial-argent-rare-pour-les-pays-en-developpement/">Nouveau choc mondial | Argent rare pour les pays en développement</a></blockquote><iframe loading="lazy" class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« Nouveau choc mondial | Argent rare pour les pays en développement » — Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2026/05/29/nouveau-choc-mondial-argent-rare-pour-les-pays-en-developpement/embed/#?secret=41llp0VQvH#?secret=pbc4681ElA" data-secret="pbc4681ElA" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe>
</div></figure>



<h2 class="wp-block-heading">Réinscrire la dignité dans l’équation</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Que faire ? Certes, les bons sentiments n’ont jamais nourri personne — mais exiger que l’économie élargisse son <em>regard </em>à la mesure de son pouvoir.</p>



<p class="wp-block-paragraph">D’abord, faire de la dignité une contrainte, non une variable d’ajustement.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ensuite, rendre compte de l’invisible. Mesurer ce que coûte vraiment un ajustement sur le plan social. Ce qui se compte finit toujours par compter. Tant que la souffrance des pauvres restera hors-bilan, elle restera la première variable que l’on sacrifie.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Enfin, rendre la parole à ceux que l’on chiffre. La dignité est aussi le droit d’être un sujet de sa propre histoire, et non l’objet des plans d’autrui. Aucun programme conçu sans les pauvres, sur les pauvres, n’a jamais respecté leur dignité — quelles qu’aient été ses bonnes intentions. Le paternalisme expert est encore une forme de mépris ; il décide du bien d’autrui sans lui demander son avis.</p>



<p class="wp-block-paragraph">On objectera que la dignité ne se met pas en équation. Une science qui ne sait mesurer que ce qui rapporte finira par ne servir que ceux à qui cela rapporte.</p>



<h2 class="wp-block-heading">La pauvreté est une confiscation de l’avenir</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Lutter contre la pauvreté au XXIᵉ siècle suppose de la comprendre comme une privation de <em>capacité productive</em> et de <em>pouvoir d’agir</em>. Le pauvre est celui qui ne peut pas produire, négocier, anticiper, se prémunir contre le risque. Or les pays en développement ont souvent réduit la misère sans construire les structures qui rendent la prospérité irréversible. La pauvreté y est devenue une oscillation permanente au bord du gouffre où la moindre sécheresse, maladie ou dévaluation reprécipite des millions de personnes dans l’insécurité vitale.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Penser la lutte contre la pauvreté, c’est donc penser la résilience structurelle bien plus que l&rsquo;aumône, et substituer à l’obsession du <em>«combien donner»</em>, celle de <em>«quelles capacités installer»</em>.</p>



<p class="wp-block-paragraph">En effet, la pauvreté est une <em>expropriation de l’avenir</em>, l’impossibilité faite à un être humain de se projeter. Un État ne peut pas être réduit à un arbitre de coûts, évalué uniquement à sa capacité à satisfaire des créanciers. Il doit être stratège, visionnaire et notamment bâtisseur de conditions durables d’émancipation.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ces conditions reposent d’abord sur des infrastructures matérielles, qui donnent accès à l’eau, à l’énergie, au logement, à la santé, au transport, au numérique et au financement&nbsp;; ensuite sur des infrastructures juridiques, qui sécurisent la propriété privée, protègent les contrats en sécurisant les relations économiques (pas de corruption pour obtenir un droit, pas de lenteur judiciaire coupable…), formalisent les activités sans les étouffer et garantissent l’égalité devant les opportunités&nbsp;; enfin sur des infrastructures éducatives, qui transforment l’école, la formation professionnelle, l’apprentissage technique et la culture numérique en moteur de mobilité sociale.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Vaincre la pauvreté, au fond, c&rsquo;est rendre aux pauvres le temps long, et avec lui la dignité d&rsquo;être les auteurs de leur histoire.</p>



<p class="wp-block-paragraph">En définitive, la grande erreur de l’économie moderne aura été de croire qu’une société peut sauver ses équilibres en mutilant ceux qui ont déjà tout perdu. On peut réduire un déficit, rassurer des créanciers ; mais si cette victoire se paie par l’humiliation des pauvres, par l’effacement des visages derrière les agrégats macroéconomiques, alors ce n’est plus une politique économique, c’est une abdication morale.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le XXIᵉ siècle ne pourra pas se contenter d’une économie qui ajuste plus vite les budgets qu’elle ne répare les destins, qui parle de soutenabilité financière en oubliant la soutenabilité humaine. Le premier devoir d’une pensée économique digne de ce siècle est donc de rendre aux pauvres ce qu’aucun modèle économique, ne devrait leur retirer, un visage, un temps et une place dans l’équation du monde<strong>.</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>* Economiste, banquier et financier.</em></p>



<figure class="wp-block-embed alignleft is-type-wp-embed is-provider-kapitalis wp-block-embed-kapitalis"><div class="wp-block-embed__wrapper">
<blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="VHVc94QlfI"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2026/04/01/choc-petrolier-quelle-reponse-des-pays-du-sud-global/">Choc pétrolier | Quelle réponse des pays du Sud Global ?</a></blockquote><iframe loading="lazy" class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« Choc pétrolier | Quelle réponse des pays du Sud Global ? » — Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2026/04/01/choc-petrolier-quelle-reponse-des-pays-du-sud-global/embed/#?secret=1proMa9WmG#?secret=VHVc94QlfI" data-secret="VHVc94QlfI" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe>
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		<title>Nouveau choc mondial &#124; Argent rare pour les pays en développement</title>
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		<dc:creator><![CDATA[webmaster kapitalis]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 29 May 2026 09:26:13 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Nous vivons dans un monde où le capital devient plus rare, plus cher et plus capté par les priorités du Nord aux dépens des pays en développement. </p>
<p>L’article <a href="https://kapitalis.com/tunisie/2026/05/29/nouveau-choc-mondial-argent-rare-pour-les-pays-en-developpement/">Nouveau choc mondial | Argent rare pour les pays en développement</a> est apparu en premier sur <a href="https://kapitalis.com/tunisie">Kapitalis</a>.</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph"><strong><em>Depuis plusieurs mois, un signal majeur traverse le marché obligataire américain — c’est-à-dire le marché de la dette des États-Unis — sans être encore pleinement déchiffré par les capitales du Sud global. Elles auraient pourtant tort de le considérer comme une affaire lointaine de banquiers centraux, de traders ou d’économistes spécialisés. Ce signal engage leur avenir financier plus directement, et plus durablement, que celui des États-Unis eux-mêmes.</em></strong></p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Yahya Ould Amar </strong>*</p>



<span id="more-18831054"></span>


<div class="wp-block-image">
<figure class="alignleft size-full"><img decoding="async" src="http://kapitalis.com/tunisie/wp-content/uploads/2021/02/Ould-Amar-Yahya.jpg" alt="" class="wp-image-335526"/></figure>
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<p class="wp-block-paragraph">Pour comprendre ce signal, il faut accepter d’entrer dans le langage technique des marchés parce que c’est précisément dans ces indicateurs, souvent réservés aux salles de marché, que se lit désormais la géopolitique réelle du développement.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il existe d’abord une courbe des taux classique, qui indique le coût de l’argent selon la durée de l’emprunt — deux ans, cinq ans, dix ans ou plus. Mais les marchés construisent aussi une courbe des taux <em>«forward»</em>, qui exprime non pas seulement les taux d’aujourd’hui, mais les taux implicites attendus pour des périodes futures.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le taux réel forward à <em>«dix ans dans dix ans»</em> des bons du Trésor américain correspond ainsi au taux d’intérêt réel que les marchés anticipent pour un prêt de dix ans commençant dans dix ans. Parce qu’il regarde au-delà des turbulences immédiates ou passagères, il est souvent lu comme un indicateur du niveau auquel les taux réels de long terme pourraient durablement se stabiliser.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Or ce taux réel vient d’atteindre son plus haut niveau depuis plus de vingt ans. Cela signifie que le mouvement actuel ne peut être réduit au choc pétrolier provoqué par la fermeture du détroit d’Ormuz, puisque l’effet de l’inflation est corrigé – le signal est plus profond. Il révèle une transformation structurelle du prix mondial du capital, dans un monde où les grandes puissances financent simultanément leur réindustrialisation, leur réarmement, leur transition énergétique et leur révolution technologique, tandis que l’épargne disponible demeure limitée.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pour le Sud global, l’enjeu est immense, car il risque de payer, par un argent plus rare et plus cher, la nouvelle puissance productive du Nord.</p>



<h2 class="wp-block-heading">La grande ruée vers le capital</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Pour saisir l’ampleur de ce qui se joue, il faut d’abord comprendre ce que les économistes appellent le taux d’intérêt réel neutre. Ce concept désigne le taux d’intérêt réel compatible avec une économie à son plein potentiel, sans surchauffe ni récession. C’est, en quelque sorte, le taux d’équilibre naturel du capital, ni trop cher pour décourager l’investissement, ni trop bas pour alimenter une bulle.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pendant trente ans — des années 1990 jusqu’à la pandémie — ce taux neutre mondial a chuté inexorablement. Les banquiers centraux, les fonds de pension et les trésoriers d’État du monde entier s’y sont adaptés, construisant leurs modèles budgétaires, leurs stratégies de dette et leurs projets d’investissement dans un monde structurellement à taux bas. Ce monde est terminé.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le taux réel forward à dix ans dans dix ans des bonds du Trésor constitue la meilleure approximation en temps réel, du taux d’intérêt réel neutre de long terme que les marchés anticipent. Quand il monte fortement — comme c’est le cas aujourd’hui — cela signifie que les investisseurs collectivement jugent que le taux neutre mondial s’est durablement réinstallé à un niveau structurellement plus élevé.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il est donc important de comprendre, pourquoi les forces profondes qui déterminent le coût à long terme du capital dans le monde ont changé de régime — et qui paiera le prix de ce changement&nbsp;?</p>



<figure class="wp-block-embed alignleft is-type-wp-embed is-provider-kapitalis wp-block-embed-kapitalis"><div class="wp-block-embed__wrapper">
<blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="MnZWN7YdOT"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2026/04/01/choc-petrolier-quelle-reponse-des-pays-du-sud-global/">Choc pétrolier | Quelle réponse des pays du Sud Global ?</a></blockquote><iframe loading="lazy" class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« Choc pétrolier | Quelle réponse des pays du Sud Global ? » — Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2026/04/01/choc-petrolier-quelle-reponse-des-pays-du-sud-global/embed/#?secret=kMkfn1Ll33#?secret=MnZWN7YdOT" data-secret="MnZWN7YdOT" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe>
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<h2 class="wp-block-heading">Quand le Nord aspire l’épargne du monde</h2>



<p class="wp-block-paragraph">La réponse tient à une réalité simple que les grandes puissances financent simultanément leur réindustrialisation, leur réarmement, leur transition énergétique et leur révolution technologique. Toutes ces priorités consomment l’épargne mondiale.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Aux États-Unis, les grands plans industriels, les dépenses de défense et les investissements massifs dans l’intelligence artificielle (IA) mobilisent des centaines de milliards de dollars. En Europe, la guerre en Ukraine a réveillé l’urgence énergétique et militaire. Partout, le rapatriement des chaînes de valeur — relocalisation industrielle de capacités autrefois transférées vers l’Asie — exige de reconstruire usines, infrastructures et compétences.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le choc de demande de capital est donc immense. Mais il est capté d’abord par les économies qui attirent déjà l’essentiel de l’épargne institutionnelle mondiale.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le Sud global entre dans cette compétition avec des monnaies plus fragiles, des marchés financiers moins profonds, des notations d’agences dégradées et des primes de risque plus lourdes. Il emprunte plus cher au moment même où le Nord aspire davantage de capital.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Quand la demande de capital augmente plus vite que l’épargne disponible, son prix monte. Ce prix, c’est le taux d’intérêt réel. Et pour les pays en développement, cette hausse survient au pire moment, lorsqu’ils doivent financer à la fois leur industrialisation, leur transition énergétique et leur souveraineté économique.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Le taux neutre, révélateur d’une fracture de croissance potentielle</h2>



<p class="wp-block-paragraph">La hausse du taux réel neutre révèle une fracture plus durable, celle de la croissance potentielle. Ce taux est lié à la capacité d’une économie à croître durablement sans inflation, grâce à sa démographie, son capital et sa productivité. Lorsqu’il augmente, les marchés anticipent donc, implicitement, une économie plus productive demain.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est là que l’IA change l’équation. Si elle produit ne serait-ce qu’une partie des gains annoncés, les pays qui en maîtrisent les infrastructures — puissance de calcul, semi-conducteurs, modèles de fondation, données, applications industrielles — verront leur croissance potentielle s’élever.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Mais le problème est géographique. L’essentiel des investissements de l’IA se concentre aux États-Unis, en Chine et dans quelques économies avancées. L’Afrique, l’Asie du Sud et l’Amérique latine risquent fortement de rester à la périphérie – non productrices de cette révolution, mais clientes de technologies conçues ailleurs.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le Sud global pourrait ainsi subir la hausse du coût mondial du capital sans bénéficier des gains de productivité qui la justifient. Il achèterait l’IA des autres, en paierait le prix financier, mais n’en capterait pas les dividendes.</p>



<figure class="wp-block-embed alignleft is-type-wp-embed is-provider-kapitalis wp-block-embed-kapitalis"><div class="wp-block-embed__wrapper">
<blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="2iEiTFLYzM"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2025/12/18/xxi%e1%b5%89-siecle-ce-que-nous-avons-appris-et-ce-qui-sannonce/">XXIᵉ siècle | Ce que nous avons appris, et ce qui s’annonce</a></blockquote><iframe loading="lazy" class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« XXIᵉ siècle | Ce que nous avons appris, et ce qui s’annonce » — Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2025/12/18/xxi%e1%b5%89-siecle-ce-que-nous-avons-appris-et-ce-qui-sannonce/embed/#?secret=21KZ5JZLn9#?secret=2iEiTFLYzM" data-secret="2iEiTFLYzM" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe>
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<h2 class="wp-block-heading">Quand la dette devient une mécanique de dépendance</h2>



<p class="wp-block-paragraph">La soutenabilité budgétaire obéit à une règle simple, formulée par Evsey Domar qui indique que lorsque le taux d’intérêt réel payé sur la dette publique dépasse durablement le taux de croissance réelle de l’économie, le ratio dette/PIB augmente mécaniquement, sauf à dégager des excédents budgétaires politiquement difficiles à maintenir (fiscalité…).</p>



<p class="wp-block-paragraph">Cette contrainte pèse déjà sur les États-Unis eux-mêmes. Un taux réel forward à dix ans dans dix ans de trois et demi pour cent est difficilement compatible avec une économie dont la croissance réelle de long terme est estimée autour de deux et demi pour cent.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est précisément pour cette raison que les marchés commencent à émettre des signaux sur la solvabilité américaine — dont le plus troublant est que les obligations souveraines chinoises libellées en dollars se négocient désormais quarante points de base <em>en dessous</em> des bons du Trésor américain de maturité comparable. Le marché dollar lui-même juge implicitement la Chine plus solvable que les États-Unis dans leur propre monnaie.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Mais pour le Sud global, l’équation est autrement plus insupportable. Une économie africaine qui croit à un taux réel de 4 %, mais empruntant en dollars à 6 ou 8 % en termes réels, voit sa dette diverger par simple mécanique financière. Ce n’est pas nécessairement une faute de gestion, c’est l’arithmétique.</p>



<h2 class="wp-block-heading">La contradiction fondamentale du financement climatique</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Ici réside une hypocrisie structurelle que la diplomatie internationale préfère ne pas formuler trop clairement, mais qui devient chaque année plus intenable.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les engagements de financement climatique du G7 — cent milliards de dollars par an dans un premier temps, trois cents milliards dans les engagements plus récents — ont été conçus dans un monde à taux zéro ou négatifs, où les institutions multilatérales pouvaient lever des fonds à très faible coût et les recycler en financements concessionnels (<em>prêts à taux inférieurs aux taux de marché</em>). Ce monde n&rsquo;existe plus. Les institutions de Bretton Woods — FMI, Banque mondiale et banques régionales de développement — opèrent sur des bilans et des mandats conçus dans l’ère de l’abondance monétaire post-2008. Leur capacité de prêt concessionnel est structurellement insuffisante face à l’ampleur des besoins dans un environnement de taux réels durablement élevés.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La transition énergétique que les pays du G7 demandent au Sud global — abandonner les énergies fossiles, sauter directement vers les renouvelables, atteindre la neutralité carbone selon des calendriers négociés dans des salles climatisées de Paris, Londres ou New York — coûtera, selon l’Agence internationale de l’énergie, plus de 2000 milliards de dollars par an dans les économies en développement d’ici 2030. À un taux réel de financement de six à huit pour cent, le coût actualisé de cet effort devient mathématiquement insoutenable pour la majorité des budgets souverains concernés.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pendant ce temps, le capital privé institutionnel — fonds de pension, compagnies d’assurance, véhicules d’infrastructure — qui était censé être mobilisé par effet de levier observe que le taux réel sans risque de référence américain est à trois et demi pour cent. Pour qu’il investisse dans une centrale solaire au Sahel, avec son risque de change (<em>la perte potentielle liée aux fluctuations de la monnaie locale face au dollar</em>), son risque politique, ses incertitudes réglementaires et son risque de construction, il faudra lui offrir un rendement ajusté du risque significativement supérieur. Ce rendement implique des tarifs d’électricité que les économies concernées ne peuvent pas absorber. Le bouclage financier est brisé — structurellement, pas accidentellement.</p>



<h2 class="wp-block-heading">La géographie du taux neutre comme nouvelle carte de la vulnérabilité</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Il faut insister sur un point que les économistes des institutions internationales tendent à oublier, le taux neutre mondial n’est pas une réalité unique que tous les pays subissent également.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le taux réel américain est le plancher implicite du système. Au-dessus, les marchés empilent des primes de risque (<em>des majorations de taux exigées pour compenser le risque supplémentaire perçu</em>) qui varient selon la solidité institutionnelle, la profondeur des marchés locaux, la liquidité des actifs, la crédibilité de la politique monétaire et la dynamique de la dette.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ce que la hausse actuelle du taux neutre américain fait, concrètement, c’est déplacer vers le haut toute cette architecture de primes. Un pays qui empruntait à quatre pour cent en réel emprunte désormais à six pour cent en réel, voire plus. La différence, sur un horizon de dix à vingt ans, est la différence entre une trajectoire de développement soutenable et une décennie perdue consacrée à rembourser — ou à renégocier — une dette excessive.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ce sont, ironiquement, les pays qui ont le mieux géré leur politique économique — ceux qui ont accédé aux marchés internationaux, réduit leur dépendance aux dons et aux prêts bilatéraux, développé leurs marchés obligataires domestiques — qui sont les plus directement exposés à cette transmission. Ils avaient joué selon les règles du système libéral. Le système vient de changer les règles.</p>



<figure class="wp-block-embed alignleft is-type-wp-embed is-provider-kapitalis wp-block-embed-kapitalis"><div class="wp-block-embed__wrapper">
<blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="jHa8u5CfAk"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2025/07/23/le-divorce-nord-sud-la-fracture-du-siecle/">Le divorce Nord-Sud | La fracture du siècle ?</a></blockquote><iframe loading="lazy" class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« Le divorce Nord-Sud | La fracture du siècle ? » — Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2025/07/23/le-divorce-nord-sud-la-fracture-du-siecle/embed/#?secret=2WeqA2PJ3P#?secret=jHa8u5CfAk" data-secret="jHa8u5CfAk" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe>
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<h2 class="wp-block-heading">Quatre réponses pour ne pas subir le nouvel ordre du capital</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Face à cette nouvelle géographie du capital, le Sud global ne peut se contenter de demander de meilleures conditions. Il doit imposer une autre architecture financière.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le premier impératif est d’exiger une recapitalisation massive des banques multilatérales de développement, assortie d’une réforme réelle de leur gouvernance. Le G7 ne peut mobiliser des milliers de milliards pour sa réindustrialisation et son réarmement tout en laissant sous-financées les institutions censées porter le développement, ni conserver des droits de vote hérités d’un ordre conçu avant la décolonisation d’une grande partie du Sud global.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le second est une indexation rigoureuse et contraignante des conditionnalités climatiques imposées au Sud global sur la réalité des conditions de financement. L’injonction d’abandonner le charbon d’ici 2030 formulée dans un monde à taux zéro n’a plus le même sens dans un monde à taux réel de plus de six pour cent. Les délais, les montants et les instruments doivent être recalibrés en conséquence — pas dans les discours, dans les engagements contractuels.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le troisième, relève de la souveraineté économique des pays concernés eux-mêmes. Le développement systématique des marchés obligataires en monnaie locale (<em>permettant à un État d’emprunter auprès d’investisseurs dans sa propre devise, éliminant le risque de change</em>), la réduction de l’exposition au financement externe en dollars, la construction de partenariats financiers diversifiés — incluant, avec discernement, les nouvelles institutions multilatérales non occidentales — ne sont plus des options idéologiques. Elles sont des nécessités prudentielles dans un monde où le coût de financement de référence vient d’être durablement réévalué à la hausse.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le quatrième impératif est de distinguer radicalement la dette qui entretient la dépendance de la dette qui construit la puissance. Dans un monde de taux réels élevés, chaque dollar emprunté doit être orienté vers des actifs capables d’accroître la productivité future : énergie, ports, logistique, irrigation, éducation technique, infrastructures numériques&#8230;</p>



<p class="wp-block-paragraph">Enfin, le Sud global doit comprendre que la hausse des taux réels américains n’est pas un simple accident de marché, c’est le signal d’un monde où le capital devient plus rare, plus cher et plus capté par les priorités du Nord — réindustrialisation, défense, IA, transition énergétique. Si rien ne change, les pays du Sud financeront indirectement la puissance des autres tout en voyant se refermer l’espace financier nécessaire à leur propre développement. La souveraineté économique se jouera dans la capacité à accéder à un capital long, stable et soutenable.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le Sud global doit dès lors cesser de subir le prix mondial de l’argent, il lui faut réformer l’ordre financier multilatéral, bâtir ses propres marchés de capitaux et refuser que l’accès au capital devienne le nouveau visage de l’inégalité mondiale.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>* Economiste, banquier et financier. </em><em></em></p>



<p class="wp-block-paragraph"></p>
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			</item>
		<item>
		<title>FMI &#124; Le médecin qui prescrit l’austérité aux malades de la pauvreté</title>
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		<dc:creator><![CDATA[webmaster kapitalis]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 23 May 2026 06:41:17 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[A LA UNE]]></category>
		<category><![CDATA[ECONOMIE]]></category>
		<category><![CDATA[TRIBUNE]]></category>
		<category><![CDATA[Tunisie]]></category>
		<category><![CDATA[austérité]]></category>
		<category><![CDATA[déficit budgétaire]]></category>
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		<category><![CDATA[FMI]]></category>
		<category><![CDATA[subventions]]></category>
		<category><![CDATA[Yahya Ould Amar]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Le FMI prescrit souvent la discipline budgétaire au mauvais moment, au mauvais patient et avec le mauvais diagnostic.</p>
<p>L’article <a href="https://kapitalis.com/tunisie/2026/05/23/fmi-le-medecin-qui-prescrit-lausterite-aux-malades-de-la-pauvrete/">FMI | Le médecin qui prescrit l’austérité aux malades de la pauvreté</a> est apparu en premier sur <a href="https://kapitalis.com/tunisie">Kapitalis</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph"><strong><em>Depuis huit décennies, le Fonds monétaire international (FMI) prétend soigner les crises de balance des paiements comme on traite une fièvre, par une réduction de la dépense, une compression de la demande et une discipline budgétaire présentée comme morale avant même d’être économique. Le problème est que la discipline est prescrite, trop souvent, au mauvais moment, au mauvais patient et avec le mauvais diagnostic. À un pays frappé par une flambée importée de l’énergie, une sécheresse, une guerre ou une panique des capitaux, on demande de couper dans les dépenses publiques, les subventions vitales, l’investissement et parfois la santé. Le médecin appelle cela stabilisation. Le malade, lui, appelle cela asphyxie.</em></strong></p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong><strong>Yahya</strong></strong> <strong>Ould Amar *</strong></p>



<span id="more-18802405"></span>


<div class="wp-block-image">
<figure class="alignleft size-full"><img decoding="async" src="http://kapitalis.com/tunisie/wp-content/uploads/2021/02/Ould-Amar-Yahya.jpg" alt="" class="wp-image-335526"/></figure>
</div>


<p class="wp-block-paragraph">La grande erreur du FMI est qu’il traite des économies pauvres comme si elles souffraient d’un excès de demande, alors qu’elles souffrent souvent d’un manque d’offre, d’un manque de devises, d’un manque d’infrastructures, d’un manque d’assurance contre les chocs et, surtout, d’un manque d’État. L’austérité peut corriger une économie en surchauffe. Elle devient destructrice lorsqu’elle est imposée à une économie déjà comprimée, où chaque unité monétaire publique retirée détruit plus d’une unité monétaire de revenu privé.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Le vice de diagnostic : confondre désordre budgétaire et choc de survie</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Lorsque le multiplicateur budgétaire – qui mesure l’effet d’une variation de la dépense publique ou de la fiscalité sur le Produit Intérieur Brut (PIB) &#8211; est supérieur à 1, la réduction de la dépense publique fait baisser le PIB plus vite qu’elle ne réduit le déficit. Autrement dit, une coupe budgétaire réduit l’activité plus fortement que l’économie initialement recherchée, rendant l’austérité contre-productive. L’endettement du pays mesuré par le ratio dette sur PIB se détériore, puisque la dette baisse peu et le PIB s’effondre.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’austérité prétend sauver la solvabilité ; elle peut fabriquer l’insolvabilité. C’est l’ironie centrale, on administre un traitement censé rassurer les créanciers, mais qui détruit la capacité future de remboursement.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’erreur est de croire que la soutenabilité se mesure seulement par la coupe budgétaire, alors qu’elle dépend d’abord de la croissance économique, de la cohésion sociale, des recettes futures et de la capacité productive.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le FMI a lui-même reconnu, à travers les travaux de Blanchard et Leigh, que les multiplicateurs budgétaires utilisés dans plusieurs programmes avaient été sous-estimés. Cette reconnaissance aurait dû conduire à une révolution de méthode en calibrant les programmes selon l’état réel de l’économie, la profondeur de la récession, la structure des importations, la capacité de protection sociale, le niveau d’informalité, et non selon une feuille de calcul universelle.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans les pays riches, une crise systémique déclenche des plans de soutien, des garanties, des stabilisateurs automatiques, parfois des politiques monétaires non conventionnelles.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans les pays pauvres, la même crise déclenche fréquemment une mission du FMI, puis des objectifs de déficit, puis des coupes. Autrement dit, les économies qui disposent le moins d’amortisseurs sont celles auxquelles on demande de se priver d’amortisseurs. C’est une inversion de la logique de l’assurance, plus le risque est élevé, moins la protection est permise.</p>



<h2 class="wp-block-heading">La pauvreté n’est pas une variable d’ajustement</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Une économie pauvre n’est pas une petite économie riche. C’est un système à seuils, où la moindre coupe peut provoquer des pertes irréversibles, un enfant retiré de l’école, un traitement médical interrompu, une entreprise informelle qui ferme, un agriculteur qui vend son outil de production, une famille qui bascule vers la pauvreté chronique. Les modèles qui raisonnent seulement en agrégats voient une dépense diminuée ; la réalité sociale voit un capital humain détruit.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’austérité imposée aux pays pauvres réduit la croissance potentielle. Elle produit de <em>«l’hystérèse»</em>, le choc d’aujourd’hui devient une faiblesse permanente, irratrapable. Un État qui coupe dans la santé affaiblit la productivité future ; un État qui coupe dans l’éducation réduit les recettes fiscales de demain ; un État qui coupe dans l’investissement énergétique reste dépendant des importations qui provoqueront la prochaine crise. La vraie question est combien coûtera l’absence d’une dépense publique.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le FMI raisonne trop souvent comme si toute dépense était suspecte et toute coupe vertueuse. Une macroéconomie moderne doit distinguer la dépense qui nourrit la rente de la dépense qui achète du temps, protège le capital humain et accroît la capacité productive. Une subvention universelle mal ciblée peut être inefficace ; un transfert ciblé aux ménages vulnérables peut empêcher l’effondrement de la demande intérieure. Un déficit destiné à financer des importations courantes peut accroître la vulnérabilité extérieure ; un déficit orienté vers l’énergie solaire, l’irrigation, la logistique ou autres investissements similaires peut, au contraire, constituer un véritable actif souverain.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La discipline budgétaire intelligente consiste à couper ce qui entretient la rente, protéger ce qui évite l’effondrement, et investir dans ce qui réduit la dépendance au prochain choc.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Lorsqu’un pays importateur de pétrole subit une flambée internationale des prix, son déficit augmente mécaniquement. Exiger alors le même objectif nominal de déficit revient à punir un pays pour un prix mondial qu’il ne contrôle pas. Une macroéconomie sérieuse doit raisonner en déficit structurel, corrigé du cycle et des termes de l’échange. Ce que les pays avancés revendiquent pour eux-mêmes doit cesser d’être refusé aux pays en développement.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’enjeu est aussi politique. Une réforme économiquement correcte peut devenir économiquement fausse si elle détruit la confiance sociale nécessaire à son application. Supprimer les subventions sans mécanisme crédible de compensation est une rupture de contrat social. Un programme qui stabilise les comptes au prix d’une explosion sociale est un programme mal conçu, car l’instabilité politique détruit à son tour l’investissement, les recettes et la monnaie.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Le cœur du problème : une institution d’assurance devenue tribunal de discipline</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Le FMI devait être l’assureur de dernier ressort du système monétaire international. Dans une architecture juste, il mutualiserait les chocs, prêterait contra-cycliquement et empêcherait qu’un choc externe ne devienne une dépression interne. Mais l’institution s’est souvent comportée comme un tribunal de discipline budgétaire, où le prêt arrive avec une présomption de culpabilité. Le pays en crise doit prouver qu’il n’a pas mérité sa crise.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Cette présomption est économiquement contestable. Dans un monde de taux d’intérêt mondiaux déterminés hors des frontières des pays en développement, de prix alimentaires et énergétiques fixés sur des marchés oligopolistiques, de chaînes logistiques fragiles et de monnaies faibles face au dollar, une large part de la crise est importée. Faire porter tout l’ajustement au budget national revient à demander au patient de payer pour la maladie du système.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’asymétrie est d’autant plus forte que la gouvernance du Fonds reflète encore l’ordre économique d’après-guerre. Les pays qui subissent le plus les programmes ne disposent pas du pouvoir de les redéfinir. Ce déséquilibre transforme la technique en politique, derrière une cible de déficit se cache une certaine vision de l’État, de la protection sociale, du rythme des réformes et de la souveraineté économique.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le débat oppose deux conceptions de la responsabilité : la responsabilité comptable, qui exige de couper aujourd’hui, et la responsabilité historique, qui refuse de détruire les capacités de demain.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La question des surcharges révèle cette contradiction morale et économique. Faire payer plus cher les pays qui empruntent davantage et plus longtemps peut sembler logique dans une banque commerciale ; cela devient absurde dans une institution de stabilisation. C’est comme augmenter la prime d’assurance au moment précis où la maison brûle. Ces pénalités retirent des ressources aux pays quand leur besoin de liquidité est maximal, aggravent la contrainte extérieure et nourrissent le ressentiment politique contre l’ordre multilatéral.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il faut cesser de confondre conditionnalité et punition. Une conditionnalité intelligente devrait protéger les dépenses critiques, imposer la transparence, combattre les rentes, élargir l’assiette fiscale, améliorer les entreprises publiques, moderniser la gestion de la dette, mais elle ne devrait jamais transformer un choc exogène en cure d’appauvrissement collectif.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ce que l’économie du développement enseigne, c’est que les pays ne sortent pas de la pauvreté par la contraction permanente de leur demande intérieure. Ils en sortent par l’accumulation de capital humain, l’apprentissage productif, la diversification, la montée en gamme, la stabilité institutionnelle et l’accès au financement. L’austérité peut être un pont temporaire vers la crédibilité ; elle devient une prison lorsqu’elle empêche de construire des hôpitaux, routes, écoles, ports, réseaux électriques, systèmes d’irrigation, &#8230;.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Pour une nouvelle doctrine : soigner la solvabilité par la croissance</h2>



<p class="wp-block-paragraph">La refondation du FMI devrait partir d’un principe simple, la dette d’un pays pauvre ne se stabilise durablement ni par l’écrasement social ni par l’illusion comptable, mais par l’augmentation de sa capacité à produire, exporter, taxer équitablement et protéger sa population contre les chocs. La solvabilité est une croissance rendue crédible.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il faut distinguer deux austérités. L’austérité corrective, lorsqu’elle réduit les rentes, les privilèges fiscaux, les dépenses improductives et les déficits de convenance. Et l’austérité primitive, lorsqu’elle coupe dans les dépenses qui permettent à une société de rester productive, instruite, soignée, nourrie et stable. La première peut être nécessaire. La seconde est une destruction de capital déguisée en discipline.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Une nouvelle doctrine pourrait reposer sur cinq règles.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Premièrement, toute crise exogène &#8211; choc énergétique, pandémie, catastrophe climatique, guerre régionale &#8211; devrait déclencher automatiquement une clause de suspension ou d’assouplissement des objectifs nominaux.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Deuxièmement, les cibles budgétaires devraient être structurelles et non mécaniques, corrigées du cycle, de l’inflation importée et des termes de l’échange.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Troisièmement, les dépenses de protection du capital humain devraient être sanctuarisées : santé primaire, éducation de base, nutrition, transferts ciblés et sécurité alimentaire.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Quatrièmement, les investissements réduisant la vulnérabilité externe &#8211; énergie renouvelable, eau, agriculture, logistique, … &#8211; devraient bénéficier d’une règle d’or, car ils diminuent le risque futur.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Cinquièmement, chaque programme devrait comporter une clause de révision du multiplicateur, si la contraction est plus forte que prévu, les objectifs s’ajustent automatiquement au réel.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Cette doctrine exigerait de mesurer les effets réels, distinguer la dépense utile de la dépense clientéliste, publier les écarts entre prévisions et résultats, rendre les gouvernements responsables de la qualité de l’investissement, et rendre le FMI responsable de la qualité de ses diagnostics. La vraie rigueur est l’obligation de résultat.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les pays en développement doivent aussi changer de posture. Ils ne doivent pas arriver à Washington en simples demandeurs de décaissement, mais avec une stratégie de négociation, des scénarios macroéconomiques alternatifs, estimation nationale des multiplicateurs, cartographie sociale des coupes, hiérarchisation des dépenses productives, plan de compensation ciblée et coalition régionale lorsque les chocs sont communs. Un pays qui négocie avec des chiffres subit moins les chiffres des autres.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le XXI<sup>e</sup> siècle a besoin d’un FMI capable de distinguer l’austérité qui corrige d’une austérité qui tue, la dépense qui gaspille d’une dépense qui sauve, la discipline qui bâtit d’une discipline qui brise.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’enjeu touche à la légitimité même du multilatéralisme. Si l’ordre international demande aux pays pauvres de rester ouverts aux chocs mondiaux – souvent provoqués par les puissants &#8211; il doit leur offrir autre chose que des leçons de frugalité lorsque ces chocs les frappent.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le FMI fut une invention nécessaire du monde de 1944. Mais le monde de 2026 n’est plus celui de Bretton Woods. Il est plus jeune, plus endetté, plus climatique, plus fragmenté, plus multipolaire. Il exige une institution qui ne soigne pas la dette en détruisant la croissance économique, qui ne confonde pas pauvreté et indiscipline, qui ne prescrive pas la saignée à ceux qui manquent déjà de sang.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il faut donc le dire sans nuance inutile, l’austérité n’est pas une science quand elle ignore le cycle économique, les chocs, les seuils sociaux et les pertes irréversibles. Elle devient une morale déguisée en modèle. Un médecin digne de ce nom ne récite pas un protocole ; il regarde le patient, comprend la maladie et adapte le traitement. Le monde émergent ne demande pas l’impunité budgétaire. Il demande une médecine économique qui restaure les capacités vitales au lieu d’épuiser les dernières réserves du patient.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>* Economiste, banquier et financier.</em><em></em></p>
<p>L’article <a href="https://kapitalis.com/tunisie/2026/05/23/fmi-le-medecin-qui-prescrit-lausterite-aux-malades-de-la-pauvrete/">FMI | Le médecin qui prescrit l’austérité aux malades de la pauvreté</a> est apparu en premier sur <a href="https://kapitalis.com/tunisie">Kapitalis</a>.</p>
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		<title>Le siècle des «impuissances» ou le nouvel Atlas</title>
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		<dc:creator><![CDATA[webmaster kapitalis]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 02 May 2026 07:29:13 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[A LA UNE]]></category>
		<category><![CDATA[POLITIQUE]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Après l’échec américain en Iran, le monde entre dans une ère où les grandes puissances ont la capacité de détruire, mais plus celle d’ordonner.</p>
<p>L’article <a href="https://kapitalis.com/tunisie/2026/05/02/le-siecle-des-impuissances-ou-le-nouvel-atlas/">Le siècle des «impuissances» ou le nouvel Atlas</a> est apparu en premier sur <a href="https://kapitalis.com/tunisie">Kapitalis</a>.</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph"><strong><em>Après l’échec américain en Iran, le monde entre dans une ère de recomposition et d’instabilité où les grandes puissances conservent la capacité de détruire, mais perdent celle d’ordonner. </em></strong><strong><em>Il y eut un temps où la puissance était capable </em></strong><strong><em>d’engendrer l’ordre par la seule menace de sa force. </em></strong><strong><em>Puis vint un temps plus impérial, où elle </em></strong><strong><em>devint architecte, bâtissant des systèmes stables sur les ruines des vaincus. </em></strong><strong><em>Nous entrons désormais dans un troisième âge, celui des puissances du désordre, qui excellent </em></strong><strong><em>à détruire, à sanctionner, à paralyser le monde </em></strong><strong><em>—incapables de produire autre chose que l’incertitude et le chaos. </em></strong><strong><em>La force demeure ; l’autorité s’est évaporée. Et dans ce vide, l’Histoire ne s’arrête pas, elle redevient imprévisible et conflictuelle.</em></strong></p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Yahya Ould Amar</strong> *</p>



<span id="more-18721180"></span>


<div class="wp-block-image">
<figure class="alignleft size-full"><img decoding="async" src="http://kapitalis.com/tunisie/wp-content/uploads/2021/02/Ould-Amar-Yahya.jpg" alt="" class="wp-image-335526"/></figure>
</div>


<p class="wp-block-paragraph">La puissance n’est pas l’autorité. La puissance contraint ; l’autorité fait consentir. La puissance impose un comportement ; l’autorité fonde une durée. Pendant longtemps, l’Occident a confondu les deux parce que sa supériorité matérielle semblait produire naturellement de la légitimité. Cette illusion est morte. Ce qui s’effondre aujourd’hui est la croyance selon laquelle la victoire militaire peut encore se transformer en obéissance politique.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ce n’est plus la puissance qui ordonne le chaos ; c’est le chaos qui révèle l’impuissance souveraine de la puissance. Nous assistons à l’usure intérieure de l’empire américain, plus une grande puissance dépense d’énergie pour imposer son ordre, plus cet ordre se dissout en désordre.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le nouvel Atlas est un monde sans puissance capable de le porter sur ses épaules. Les États-Unis ne soutiennent plus l’ordre qu’ils prétendent défendre ; ils le déchirent. La Chine ne veut pas encore porter ce fardeau ; elle préfère en observer l’usure. La Russie n’a ni les moyens ni le désir de stabiliser. Le monde entre dans un âge où personne ne veut payer le prix de le gouverner.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Entre Iran et États-Unis, aucun des belligérants n’a été battu au sens classique du terme. Les guerres contemporaines ne se gagnent que rarement. L’échec est ailleurs, dans l’écart devenu béant entre la performance tactique et le résultat stratégique. Washington et ses alliés peuvent dégrader des capacités militaires, imposer des coûts ; mais ils ne peuvent ni fabriquer un ordre régional accepté, ni garantir la docilité d’un État, ni empêcher un adversaire affaibli de rendre la victoire politiquement toxique.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Ormuz ou la revanche de la vulnérabilité </h2>



<p class="wp-block-paragraph">L’Iran a montré qu’il pouvait imposer des coûts durables aux marchés énergétiques mondiaux par des moyens limités — drones, mines, missiles — tandis que les États-Unis se retrouvent pris dans une forme de<em> «piège de crédibilité»</em>, soit escalader au risque d’enlisement, soit temporiser au risque d’apparaître impuissants.</p>



<p class="wp-block-paragraph">En poursuivant le blocus, les Etats-Unis exercent bien plus de pression sur leur propre économie que sur l’Iran qui a prouvé qu’il pouvait endurer la douleur économique — il le fait depuis 47 ans. Alors que les familles américaines n’ont qu’environ 40 secondes de patience pour de l’essence aujourd’hui à 6 $ le gallon.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ormuz est le symbole d’une démocratisation de la vulnérabilité. Un État moyen, sans flotte, sans armée de haute technologie, peut désormais tenir en otage l’économie planétaire avec quelques drones et un savoir-faire asymétrique.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La globalisation, qui devait être l’arme ultime des puissants, s’est retournée contre eux, elle a multiplié les points de pression que les faibles peuvent actionner. En fait, la vraie dissuasion est logistique et temporelle.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La mondialisation a multiplié les points de strangulation. Elle a rendu le monde plus intégré, donc plus exposé et moins résilient. L’ancien monde craignait l’invasion de ses frontières. Le nouveau craint l’interruption de ses flux. Ce qui fait la souveraineté aujourd’hui, ce sont les câbles, les ports, les détroits, les satellites, les semi-conducteurs, les assurances maritimes, les marchés de l’énergie. La géopolitique devient l’art d’interrompre la circulation.</p>



<h2 class="wp-block-heading">La dissuasion change de camp</h2>



<p class="wp-block-paragraph">La première conséquence de l’impuissance souveraine des puissances sera le changement de camp de la dissuasion. La leçon à retenir est qu’il n’est pas nécessaire de vaincre les États-Unis ; il suffit de rendre leur victoire trop chère et trop longue. C’est la revanche du politique sur le militaire.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La nouveauté est que les faibles peuvent rendre la victoire des forts inutilisable. Ils n’ont pas besoin de conquérir ; il leur suffit de contaminer le sens de la victoire. Une victoire qui ruine les finances, fracture les alliances, épuise les opinions publiques et ne produit aucun ordre stable cesse d’être une victoire. Elle devient un événement militaire sans traduction historique.</p>



<figure class="wp-block-embed alignleft is-type-wp-embed is-provider-kapitalis wp-block-embed-kapitalis"><div class="wp-block-embed__wrapper">
<blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="MHKZOvhbUp"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2026/03/07/la-guerre-des-illusions-au-moyen-orient/">La guerre des illusions au Moyen-Orient</a></blockquote><iframe loading="lazy" class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« La guerre des illusions au Moyen-Orient » &#8212; Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2026/03/07/la-guerre-des-illusions-au-moyen-orient/embed/#?secret=QtNpqR3yYJ#?secret=MHKZOvhbUp" data-secret="MHKZOvhbUp" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe>
</div></figure>



<h2 class="wp-block-heading">États affaiblis, autonomies de fait et fédéralisations contraintes</h2>



<p class="wp-block-paragraph">La deuxième conséquence sera territoriale. L’impuissance souveraine des puissances ne produit pas immédiatement l’éclatement généralisé des États ; elle produit d’abord leur délitement intérieur – cas de l’Irak, la Syrie, le Liban, le Yémen ou la Lybie.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Demain, cette logique peut s’étendre. En Iran même, le scénario le plus probable n’est pas une indépendance immédiate des minorités kurdes, baloutches, arabes ou azéries. Le nationalisme iranien reste profond et ancien. Mais le durcissement du régime, la crise économique, la militarisation de la société et l’affaiblissement du centre peuvent ouvrir la voie à des autonomies de fait. L’éclatement juridique est peu probable à court terme ; la fédéralisation de facto l’est davantage.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ce modèle de transformation en fédération pourrait devenir la forme dominante de la crise étatique au XXI<sup>e</sup> siècle. Le Pakistan, l’Irak, la Syrie résiduelle, la Libye, le Soudan, le Liban, le Yémen, certains pays africains, voire demain des États plus solides mais ethniquement ou régionalement tendus, peuvent connaître cette évolution : une capitale, un drapeau, un siège à l’Onu — et, sous cette surface, des souverainetés négociées, armées, concurrentes.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ce seront des États spectraux, visibles dans les institutions internationales, absents dans une partie de leur propre territoire ; souverains en droit, partagés en fait ; reconnus à l’extérieur, contestés à l’intérieur. Le XXI<sup>e</sup> siècle ne verra peut-être pas seulement la multiplication des nouveaux États, mais la prolifération d’États diminués, survivant par leur façade juridique alors que leur substance politique se disperse entre milices, régions, clans, partis armés, puissances étrangères et économies parallèles.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La troisième conséquence sera la montée des autonomies sans indépendance. Car l’indépendance coûte cher. Elle suppose une reconnaissance internationale, une monnaie, des frontières défendables, des parrains extérieurs. L’autonomie, elle, peut être conquise sans proclamation. Le Kurdistan irakien l’a compris depuis longtemps. Les entités kurdes de Syrie l’ont pratiqué. Des pouvoirs locaux au Yémen, en Libye ou au Soudan le démontrent chaque jour.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans un monde où les grandes puissances ne peuvent plus imposer de règlements définitifs, les acteurs locaux n’attendent plus la permission de l’histoire.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pendant longtemps, les grandes puissances se sont arrogé le monopole de l’avenir, elles décidaient quels États devaient survivre, quels régimes devaient tomber, quelles frontières devaient être intangibles, quelles révolutions étaient légitimes. Ce monopole est terminé. L’avenir se localise. Il se fabrique désormais dans des périphéries armées, des provinces oubliées, des ports secondaires, des montagnes, des déserts.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il faut donc s’attendre à moins de traités de paix et à plus d’arrangements, moins de frontières nouvelles et plus de frontières intérieures.</p>



<h2 class="wp-block-heading">L’Occident exposé, la Russie attentive, la Chine calculatrice</h2>



<p class="wp-block-paragraph">La quatrième conséquence sera la crise de l’alliance occidentale. L’Europe a subi les impacts économiques d’un conflit qu’elle n’avait ni initié ni souhaité, tandis que la fermeture d’Ormuz et la hausse des prix de l’énergie ravivent sa dépendance stratégique. L’Europe reste divisée sur la légalité de l’opération et la perspective d’une <em>«coalition de volontaires»</em> pour l’ouverture du détroit d’Ormuz.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’autonomie stratégique européenne devient une question de survie politique. Si l’Europe suit l’Amérique, elle paie des guerres qu’elle n’a pas décidées. Si elle s’en sépare, elle découvre l’insuffisance de ses moyens militaires. Si elle tergiverse, elle devient un théâtre secondaire où les autres puissances testent leurs rapports de force. L’impuissance souveraine américaine ne libère pas automatiquement l’Europe ; elle l’expose.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’Europe découvre ainsi sa propre contradiction. Elle a voulu être une puissance normative, elle a cru que le droit pouvait remplacer la force, que le commerce pouvait désarmer la géographie, que l’interdépendance pouvait abolir les tragédies. L’Europe n’est pas faible parce qu’elle manque seulement d’armes. Elle est faible parce qu’elle peine encore à penser politiquement l’usage de la force.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La cinquième conséquence concerne la Russie et la Chine. Moscou n’a pas besoin que l’Iran triomphe ; il lui suffit que les États-Unis s’usent. La Russie cherche à exploiter le chaos, à pousser Washington à disperser ses ressources et à observer les méthodes militaires américaines pour en tirer des leçons. La guerre d’Iran devient ainsi une annexe indirecte de la guerre d’Ukraine, dans la mesure où elle disperse l’attention, les ressources et la volonté stratégique de l’Occident.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Quant à la Chine, elle ne souhaite pas l’effondrement complet des pays du Golfe, dont elle dépend économiquement, mais elle étudie la fatigue américaine, la réaction des alliés, la vulnérabilité énergétique de Taïwan, le comportement des marchés et la solidité des bases américaines. Pékin peut tirer des bénéfices de court terme de la diversion américaine, tout en redoutant les conséquences économiques d’une crise prolongée au Moyen-Orient.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La Chine pratique une stratégie de la patience prédatrice. Elle n’a pas besoin de provoquer chaque crise ; il lui suffit d’apprendre de celles que l’Amérique s’inflige ou ne parvient plus à résoudre. Là où Washington consume de la crédibilité, Pékin accumule des observations dans la durée. La puissance chinoise se mesure à ce qu’elle laisse les autres s’auto-affaiblir eux-mêmes.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est là toute la nouveauté, les rivaux des États-Unis, au lieu de les affronter, préfèrent les regarder échouer dans des guerres qu’ils ont encore les moyens de commencer, mais plus toujours les moyens de conclure.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Le siècle des guerres ingagnables</h2>



<p class="wp-block-paragraph">La sixième conséquence sera intérieure. Les guerres modernes se perdent dans les stations-service, les supermarchés, les sondages, les parlements – pas seulement sur le champ de bataille. Les conséquences économiques, politiques et géopolitiques de la guerre d’Iran pourraient durer plusieurs années, notamment par le choc énergétique, l’inflation et leurs effets électoraux dans les démocraties.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’impuissance souveraine des puissances est aussi démocratique. Les opinions publiques occidentales ne croient plus aux guerres pour défendre un quelconque droit des peuples. Elles rejettent l’engagement long, coûteux, ambigu. Or les adversaires l’ont compris. Ils ne visent plus seulement les bases militaires ; ils visent le consentement social. Ils frappent l’énergie, les chaînes logistiques, les infrastructures, l’attention médiatique.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les régimes autoritaires ont compris que la faiblesse des démocraties est leur vulnérabilité au temps. Une démocratie supporte mal les coûts diffus, prolongés. Ses citoyens demandent une justification, ses marchés exigent une visibilité, ses élections imposent une échéance, ses médias transforment la durée en usure. Les adversaires des démocraties cherchent plus à survivre jusqu’à ce que la patience démocratique se défasse.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Que faut-il donc attendre ? Trois scénarios se dessinent.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le premier est celui de la <strong>restauration autoritaire des États fragiles</strong>. Face au désordre, des pouvoirs centraux durcis — en Iran, en Égypte, en Turquie, dans le Golfe, au Sahel — peuvent renforcer leur appareil sécuritaire et neutraliser toute revendication autonomiste. Ce scénario ne produit pas la paix et repousse les fractures sans les résoudre.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le deuxième est celui de la <strong>fédéralisation contrainte</strong>. Des États officiellement unitaires pourraient être forcés d’accepter des autonomies pour survivre avec un partage des revenus, un contrôle local de la sécurité, une reconnaissance communautaire, des administrations parallèles. Ce scénario est le plus réaliste dans plusieurs pays fragmentés. Il évite l’éclatement, mais institutionnalise la faiblesse.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le troisième est celui de la <strong>sécession par effondrement</strong>. Il reste moins probable, mais plus dangereux. Il suppose la combinaison de trois facteurs : faillite économique du centre, militarisation des périphéries, parrainage extérieur. Là où ces trois conditions se réuniront, des indépendances pourront émerger — comme sous-produit d’une incapacité générale à gouverner au sens large.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le paradoxe est que les grandes puissances redoutent l’éclatement des États tout en l’alimentant par leurs propres impasses. Elles sanctionnent, bombardent, financent des alliés locaux, puis appellent à l’intégrité territoriale. Elles dénoncent les milices après avoir sous-traité la sécurité. Elles invoquent l’ordre international quand elles ne peuvent plus le faire respecter.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’échec américain en Iran n’annonce donc pas simplement le déclin des États-Unis. Ce serait une lecture trop courte. Il révèle que la force demeure, mais elle ne fonde plus l’autorité.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Notre monde sera polycentrique, transactionnel, travaillé par des souverainetés incomplètes et des conflits sans conclusion.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Car la grande inversion est accomplie, les puissants n’écrivent plus l’Histoire, ce sont ceux qui ont compris que la seule force réelle est la résilience existentielle. Les arsenaux grossissent, les empires s’essoufflent, et l’Histoire de mépris et d’humiliation, ironique, se met à sourire à ceux qui n’ont jamais cru qu’elle avait une fin.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est peut-être là la vraie leçon iranienne, la puissance ne sait plus produire la paix. Or, lorsque la force ne parvient plus à engendrer l’ordre, l’histoire cesse d’obéir à ceux qui frappent le plus fort ; elle se déplace vers ceux qui savent durer dans le désordre.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>* Economiste, banquier et financier.</em></p>



<figure class="wp-block-embed alignleft is-type-wp-embed is-provider-kapitalis wp-block-embed-kapitalis"><div class="wp-block-embed__wrapper">
<blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="DxBc60Kuhy"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2026/04/09/liran-a-tenu-la-fin-de-lere-americaine/">L’Iran a tenu | La fin de l’ère américaine</a></blockquote><iframe loading="lazy" class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« L’Iran a tenu | La fin de l’ère américaine » &#8212; Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2026/04/09/liran-a-tenu-la-fin-de-lere-americaine/embed/#?secret=vKgac5XYQp#?secret=DxBc60Kuhy" data-secret="DxBc60Kuhy" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe>
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		<title>L’Iran a tenu &#124; La fin de l’ère américaine</title>
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		<dc:creator><![CDATA[webmaster kapitalis]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 09 Apr 2026 09:30:00 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>La guerre contre l'Iran a pulvérisé l’illusion d’une Amérique encore capable de dicter seule ce qui est permis, puni ou toléré. </p>
<p>L’article <a href="https://kapitalis.com/tunisie/2026/04/09/liran-a-tenu-la-fin-de-lere-americaine/">L’Iran a tenu | La fin de l’ère américaine</a> est apparu en premier sur <a href="https://kapitalis.com/tunisie">Kapitalis</a>.</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph"><strong><em>Il est des guerres qui rasent des villes. Et il en est d’autres – comme celle que les Etats-Unis et Israël viennent de livrer à l’Iran – qui rasent des hiérarchies. En quelques semaines, cette guerre a pulvérisé l’illusion la plus tenace du XXI<sup>e</sup> siècle, celle d’une Amérique encore capable de dicter seule ce qui est permis, puni ou toléré. Ce qui s’est joué n’est pas une simple bataille de plus au Moyen-Orient. C’est la fin d’une ère.</em></strong></p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Yahya Ould Amar *</strong></p>



<span id="more-18604472"></span>


<div class="wp-block-image">
<figure class="alignleft size-full"><img decoding="async" src="http://kapitalis.com/tunisie/wp-content/uploads/2021/02/Ould-Amar-Yahya.jpg" alt="" class="wp-image-335526"/></figure>
</div>


<p class="wp-block-paragraph">Cette guerre a certes ravagé des infrastructures, bouleversé les flux énergétiques et mis en tension tout le Moyen-Orient et l’économie à l’échelle du globe, mais elle a révélé la distribution réelle de la puissance dans cette partie du monde.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les gagnants ne sont pas ceux que l’on désigne spontanément. Les perdants non plus. Car, dans les guerres modernes, le vainqueur n’est pas celui qui frappe le plus fort, mais celui qui modifie à son avantage la perception du possible, du durable et du coûteux. La victoire n’y est pas seulement militaire. Elle est politique, psychologique et civilisationnelle.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Le premier gagnant</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Le premier gagnant est l’Iran – même s’il a payé un prix élevé. Une puissance ne se juge pas seulement à l’étendue des destructions subies, mais à sa capacité à empêcher l’adversaire d’atteindre ses objectifs. Or les objectifs américains n’étaient pas seulement de punir l’Iran. Ils étaient principalement de le faire plier au dictat des Etats-Unis, de reprendre la maîtrise du détroit d’Ormuz, de protéger sans faille ses alliés, d’imposer à Téhéran une capitulation stratégique.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Rien de cela n’a été obtenu. Le cessez-le-feu lui-même a été suspendu à la réouverture du détroit par l’Iran – il avait toujours été ouvert gratuitement à la navigation avant les hostilités – et les discussions ont fait émerger jusqu’à l’acceptation de la question de compensations et de frais de passage pour les réparations des préjudices subis par l’Iran, signe qu’Ormuz n’est pas redevenu un espace organisé par Washington, mais un levier dont Téhéran demeure le seul vrai arbitre.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est là le fait majeur. L’Iran confirme qu’une puissance sous sanctions, isolée, visée depuis près d’un demi-siècle par une pression militaire, financière et diplomatique continue, peut encore faire échec à l’entreprise américaine de domination régionale. Il démontre qu’à l’âge des missiles, des drones, des capacités de déni d’accès et de la vulnérabilité des routes énergétiques, la supériorité technologique ne suffit plus à produire la soumission politique. Il suffit de tenir, de durer, d’absorber le choc et de rendre le coût de la victoire adverse supérieur à ses bénéfices. C’est une nouvelle dissuasion qui n’est pas celle des puissants. C’est celle du faible qui a compris que, à l’âge des drones et des missiles hypersoniques, tenir suffit parfois à vaincre.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Sun Tzu l’avait déjà murmuré il y a vingt-cinq siècles : <em>«La victoire suprême est de briser la volonté de l’ennemi sans combattre»</em>. L’Iran n’a pas brisé l’Amérique, il a simplement montré qu’elle pouvait être contrainte. Et cela change tout.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La leçon dépasse l’Iran. Elle concerne tous les États qui observent le système international se transformer. La force n’y disparaît pas, elle change de rendement. Elle détruit encore, mais elle convainc moins, elle ouvre des fronts qu’elle ne referme pas.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Le second gagnant</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Le second gagnant est Israël, l’initiateur de cette guerre. Vu de Jérusalem, le résultat stratégique de celle-ci est limpide. Israël n’a jamais recherché seulement des trêves. Il a recherché une architecture régionale dans laquelle son utilité sécuritaire deviendrait indispensable aux monarchies arabes et, pourquoi pas au-delà, à une partie du monde sunnite. Or les frappes iraniennes contre des sites du Golfe et l’incapacité du parapluie américain à garantir une invulnérabilité réelle produisent exactement cet effet.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Cette dynamique ne relève pas uniquement du calcul stratégique. Elle s’inscrit aussi dans une vision du monde où la menace iranienne est érigée en péril existentiel. Depuis des décennies, Benjamin Netanyahu porte cette lecture et n’a cessé d’en convaincre Washington, jusqu’à peser décisivement dans l’engagement américain. Cette vision trouve un écho puissant aux États-Unis auprès des milieux évangélistes, pour lesquels le destin d’Israël s’inscrit dans une lecture quasi prophétique de l’histoire.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Entre stratégie, croyance et projection, la guerre s’est aussi jouée dans cet espace où l’irrationalité se mêle à la conviction.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La nouveauté n’est donc pas seulement militaire, elle est psychologique. Pendant des années, les monarchies ont cru acheter la sécurité en important des armes, en finançant des partenariats occidentaux et en s’abritant sous la bannière américaine. Cette guerre leur révèle qu’on peut acheter des systèmes d’armement sophistiqués, mais on n’achète ni la décision politique de se battre jusqu’au bout pour vous, ni la certitude d’un ciel hermétique.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Entre la richesse et la sécurité, il y a un vide que les gros contrats d’armements et les investissements des recettes pétrolières des monarchies dans l’économie américaine ne comblent pas.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Israël, lui, vend moins une promesse qu’une compétence sur la défense antimissile, le renseignement, la guerre électronique, les frappes préventives, la profondeur stratégique partagée avec les monarchies. Dans le nouvel imaginaire sécuritaire de celles-ci, cela compte davantage que les déclarations solennelles de Washington.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Cette angoisse sécuritaire rencontre un vieux soubassement historique. Dans l’imaginaire politique du Golfe, la rivalité avec la puissance perse n’est jamais tout à fait dissociable de la vieille fracture entre univers chiite et monde sunnite – la guerre Iran/Irak en est un exemple.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Le premier perdant</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Les États-Unis, eux, sortent de cette séquence comme le premier grand perdant. Ils ont perdu sur le terrain de la dissuasion. Une puissance dissuade lorsqu’elle persuade l’adversaire que résister est inutile. Or l’Iran a résisté. Il a encaissé, répliqué, tenu le verrou d’Ormuz et imposé la perspective d’une guerre longue, coûteuse, politiquement corrosive.</p>



<p class="wp-block-paragraph">À partir de là, l’Amérique a cessé d’être une puissance qui impose pour redevenir une puissance qui menace puis négocie.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le recours à une médiation extérieure, en l’occurrence pakistanaise, dit beaucoup. On n’est plus dans l’âge du commandement, on entre dans celui des transactions sous contrainte.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les États-Unis ont perdu aussi sur le terrain du leadership. Cette guerre le montre avec force en rappelant la dévaluation ancienne de la parole américaine, de la rupture de tous les traités avec les nations amérindiennes aux retraits contemporains d’accords majeurs, qu’il s’agisse du traité sur les missiles antibalistiques, de l’accord nucléaire iranien, du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, de l’accord de Paris ou d’autres encore.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Une puissance qui fait de l’engagement une option finit par transformer sa propre signature en instrument provisoire. Or une signature provisoire ne fonde aucun ordre international. Elle produit de la méfiance, puis de la distance, puis des stratégies de contournement. C’est ainsi que les empires cessent d’être des centres de gravité pour devenir des facteurs d’incertitude.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Aujourd’hui, l’Amérique populiste a accentué dans l’arrogance ce constat, elle ne structure plus l’ordre international, elle l’expose à l’aléa – devenant ainsi une puissance du désordre. Le leadership appartient à celui qui rétablit l&rsquo;ordre et non le contraire.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Washington n’a pas seulement été incapable de rétablir à lui seul la liberté de navigation, demandant sans succès une aide des puissances alliées – on se rappelle des insultes proférées contre Macron après son refus d’envoyer la marine française dans le détroit d’Ormuz pour ne pas cautionner une guerre illégale.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Washington a dû également constater qu’au Conseil de sécurité, la volonté américaine ne suffisait plus, puisque la Russie et la Chine ont bloqué une résolution, tandis que d’autres acteurs se sont installés dans la médiation et la gestion de crise.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’ordre international ne répond plus à une seule capitale. Il se fragmente autour de centres de décision concurrents.</p>



<p class="wp-block-paragraph">À cela s’ajoute une défaite morale. Lorsqu’une grande puissance en vient à menacer l’anéantissement d’une civilisation, à banaliser l’idée de frapper des infrastructures civiles et à laisser prospérer une rhétorique d’éradication, elle détruit le socle de légitimité dont elle avait besoin pour se présenter comme gardienne d’un ordre mondial. La condamnation de ces menaces par des voix internationales de premier plan (à commencer par le Pape) a montré qu’une ligne rouge avait été franchie.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Une puissance qui prétend défendre le droit tout en parlant le langage de l’anéantissement ne fait plus peur seulement à ses ennemis. Elle inquiète le monde entier. Et ce que le monde a entendu du Président Trump, c’est la fin de l’Amérique comme référence éthique. Il ne reste plus qu’une superpuissance… imprévisible, et désormais dangereuse pour tous, y compris pour ses propres alliés.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Le second perdant</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Les monarchies du Golfe, elles aussi, comptent parmi les perdants. Leur faiblesse n’est pas seulement militaire. Elle est structurelle. Elles ont découvert que des économies prospères, des infrastructures ultramodernes et des budgets de défense massifs ne suffisent pas à fabriquer une autonomie stratégique. Leurs ports, leurs installations énergétiques, leurs réseaux vitaux et jusqu’à leurs horizons urbains dépendent d’un environnement régional qu’elles ne contrôlent pas. Leur vulnérabilité n’est pas un accident de parcours. Elle tient à leur position même dans le système régional. Elles sont riches, mais exposées. Centrales pour les marchés, mais périphériques dans la décision stratégique. Redoutées pour leur influence financière, mais incapables d’imposer seules une dissuasion crédible à leurs frontières.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les frappes ayant visé des infrastructures du Golfe (pétrolières, de dessalement d’eau de mer…) &nbsp;l’ont rendu visible au grand jour. Sachant que le bombardement des installations nucléaires iraniennes par les Etats-Unis et Israël, pourra empoisonner tout le Golfe Persique avec des matériaux radioactifs. Cela mettrait instantanément hors service les usines de dessalement dans les monarchies qui fournissent 100 % de l’eau potable, même si ces usines peuvent éliminer les éléments radioactifs avec une efficacité de 90 %, mais les risques à long terme pour l’approvisionnement alimentaire (poissons) et les sédiments resteront radioactifs pendant au moins un siècle voire plus.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les monarchies ne peuvent ni rompre avec Washington sans risque, ni continuer à s’en remettre exclusivement à lui sans naïveté. Elles ne peuvent pas davantage ignorer Israël, dès lors que la protection américaine a montré ses limites et que l’Iran s’est affirmé comme menace concrète pour leurs équilibres internes et leurs intérêts vitaux.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ce que cette guerre installe, c’est moins une alliance sentimentale qu’une convergence de nécessité. Les monarchies du Golfe se rapprochent inexorablement d’Israël non parce qu’elles l’auraient soudainement souhaité, mais parce qu’elles ne peuvent plus penser leur sécurité comme avant.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La marge pour les monarchies est réduite, se soumettre à Israël ou à l’Iran qui était – pour sa survie – obligé de les bombarder.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Cette guerre leur a rappelé la loi implacable de l’histoire que la richesse sans puissance est une invitation au chantage. Et le chantage, Israël et l’Iran le maîtrisent à la perfection.</p>



<h2 class="wp-block-heading">La fin du pouvoir d’organiser le monde</h2>



<p class="wp-block-paragraph">C’est pourquoi cette guerre marque un basculement. Le passage vers un ordre multipolaire est la traduction politique d’un ensemble de bouleversements déjà à l’œuvre comme la diffusion irréversible des capacités militaires de précision, la montée des puissances intermédiaires, l’érosion du leadership américain, le retour de la géographie contre les empires de projection, l’affaiblissement du monopole occidental sur les normes, la contestation croissante de la centralité du dollar, la fragmentation des chaînes logistiques.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La multipolarité ne signifie pas l’avènement d’un nouvel ordre stable. Elle signifie d’abord qu’aucune puissance ne peut plus convertir seule sa supériorité militaire en obéissance régionale durable. Elle signifie aussi que les médiations se diversifient, que les dépendances monétaires se relativisent, que les routes commerciales deviennent des instruments de négociation, et que la géographie reprend ses droits contre les empires de projection.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Aucune puissance, désormais, n’est assez forte pour organiser seule le monde. Plusieurs le sont assez pour empêcher les autres de l’organiser.</p>



<h2 class="wp-block-heading">L’équilibre iranien-israélien au Moyen-Orient </h2>



<p class="wp-block-paragraph">Dans cette nouvelle configuration, un équilibre régional se dessine. D’un côté, l’Iran s’impose comme la puissance qui a opposé à l’hégémonie américaine une résistance suffisamment efficace pour imposer le respect de ses lignes rouges et porter à la table des discussions des exigences de non-agression, de compensation et de contrôle politique accru sur Ormuz. De l’autre, Israël consolide sa place comme pivot sécuritaire pour les monarchies du Golfe et, par extension, pour une partie du système sunnite.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ce face-à-face n’est pas la paix. Mais c’est un équilibre. Or, dans l’histoire du Moyen-Orient, les équilibres comptent souvent davantage que les proclamations, parce que la stabilité n’y naît pas des discours, mais de l’acceptation contrainte, parfois tacite, d’un rapport de forces que nul ne peut abolir sans risquer l’embrasement général.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Paradoxalement, cet équilibre peut rouvrir l’espace d’un règlement de la question palestinienne. Non par générosité soudaine, mais par logique stratégique.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les monarchies qui se rapprocheront davantage d’Israël auront besoin de présenter à leurs opinions publiques et au monde arabe un dividende politique, et aucun dividende n’est plus structurant que la perspective d’un règlement négocié de la question palestinienne. Car aucune architecture régionale ne sera durable si elle prétend intégrer Israël dans la sécurité du monde arabe tout en laissant en suspens la question qui structure depuis des décennies la conscience politique de la région.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Israël, de son côté, découvrira qu’une intégration régionale durable ne peut reposer sur la seule force militaire, surtout dans un environnement où la profondeur des menaces s’est élargie.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Quant à l’Iran, s’il veut convertir sa résilience en rang durable, il lui faudra montrer qu’il peut être autre chose qu’une puissance de perturbation, et que sa capacité d’empêchement peut aussi servir une stabilisation négociée.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Lorsque les rapports de force se clarifient, les guerres par procuration perdent une partie de leur utilité. Elles ne disparaissent pas par enchantement. Mais elles deviennent plus coûteuses politiquement pour des acteurs désormais contraints de composer dans un espace moins unipolaire, plus interdépendant, plus surveillé par les marchés, les opinions et les puissances rivales.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La vraie lecture de cette guerre est là. Elle ne consacre pas la toute-puissance d’un camp. Elle enterre une illusion. Celle d’une Amérique capable de punir sans limite, de protéger sans faille, de dicter les termes de l’ordre et de rester, malgré tout, le centre moral du système international. Cette illusion s’est brisée sur l’Iran. Et, dans le même mouvement, elle a rapproché Israël du cœur de la sécurité arabe.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Au terme de cette séquence, le bilan est net. L’Iran a gagné en statut et en respect. Israël a gagné en centralité stratégique. Les États-Unis ont perdu en dissuasion, en crédibilité et en autorité morale. Les monarchies du Golfe ont perdu leur dernière illusion d’invulnérabilité. </p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est ainsi que s’achèvent les cycles impériaux. Ils ne se ferment pas dans l’effacement de la puissance, mais dans son incapacité à produire de l’ordre. Les armes peuvent continuer de frapper, elles ne suffisent plus à convaincre, ni à soumettre, ni à stabiliser.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’Amérique ne disparaît pas ; elle change de nature et glisse d’un centre organisateur vers une force de désordre qui dérègle ce qu’elle prétendait structurer. Car une puissance cesse de dominer lorsque se fissurent les garanties qui fondaient sa légitimité : la sécurité des routes maritimes, le respect du droit, la solidité de la parole donnée, la protection effective des alliés. À cet instant, elle ne façonne plus l’histoire ; elle y prend place, comme l’une de ces puissances qui ont perdu la capacité de l’organiser.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>* Economiste, banquier et financier.</em></p>
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		<title>Les monarchies du Golfe à l’heure du choix stratégique</title>
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		<dc:creator><![CDATA[webmaster kapitalis]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 16 Mar 2026 07:45:00 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[A LA UNE]]></category>
		<category><![CDATA[POLITIQUE]]></category>
		<category><![CDATA[TRIBUNE]]></category>
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		<category><![CDATA[Moyen-Orient]]></category>
		<category><![CDATA[pétrodollar]]></category>
		<category><![CDATA[Yahya Ould Amar]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Pour les monarchies du Golfe, la guerre contre l’Iran a mis fin à la fiction de la protection américaine. </p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph"><strong><em>La guerre contre l’Iran a déplacé les lignes militaires mettant fin à la fiction de la protection américaine qui repose sur un calcul de priorités, de coûts, de risques. Or un calcul se révise. Pendant des décennies, les monarchies du Golfe ont cru pouvoir convertir leur rente en sécurité durable en achetant des armes, hébergeant des bases, déléguant l’essentiel de la dissuasion à Washington. La guerre des Etats-Unis et Israël contre l’Iran a révélé la faiblesse de ce modèle. Le parapluie sécuritaire cesse d’être un bouclier lorsqu’il transforme le territoire qu’il couvre en cible avancée.</em></strong></p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Yahya Ould Amar</strong> *</p>



<span id="more-18480820"></span>


<div class="wp-block-image">
<figure class="alignleft size-full"><img decoding="async" src="http://kapitalis.com/tunisie/wp-content/uploads/2021/02/Ould-Amar-Yahya.jpg" alt="" class="wp-image-335526"/></figure>
</div>


<p class="wp-block-paragraph">Cette dépendance est aussi monétaire et financière. Le pétrole des monarchies du Golfe est vendu en dollars et leurs excédents sont largement placés dans des actifs libellés dans cette devise, au premier rang desquels les obligations du Trésor américain.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les monnaies de la région sont arrimées au dollar avec une parité quasi-fixe ; leurs fonds souverains déploient l’essentiel de leurs portefeuilles sur les marchés financiers américains ; leurs importations stratégiques — de l’armement aux technologies — se règlent dans cette même monnaie, tandis que de grands fonds américains détiennent des participations dans une partie du système bancaire régional. Autrement dit, une part significative de la richesse du Golfe est structurellement dollarisée.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Cette architecture du pétrodollar a longtemps reposé sur un pacte implicite, les monarchies du Golfe fournissent l’énergie et recyclent leurs excédents financiers dans des actifs en dollars renforçant de facto la demande en cette devise, tandis que les États-Unis garantissent la stabilité du système et la sécurité des routes maritimes par lesquelles transitent pétrole et commerce international, eux-mêmes largement libellés en dollars.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Mais lorsque la garantie sécuritaire devient incertaine, l’équilibre se fragilise. La dollarisation des richesses expose ces économies à des arbitrages stratégiques qu’elles ne maîtrisent pas entièrement, tandis que les investissements et engagements internationaux au Moyen-Orient pourraient être réévalués – fortement à la baisse – à la lumière d’un risque géopolitique désormais plus direct.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les monarchies du Golfe découvrent qu’en s’insérant trop profondément dans l’architecture de défense des intérêts d’une puissance extérieure, elles entrent aussi dans la logique de ses conflits. Dès lors, la dépendance apparaît comme une perte de maîtrise de sa propre sécurité.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ces pays importent ainsi des ennemis, un calendrier, parfois des guerres. Car dans un conflit majeur entre puissances, les petits États riches cessent rapidement d’être maîtres de leur position, leurs ports, leurs infrastructures, leurs capitaux et leurs territoires deviennent des enjeux que l’un des protagonistes cherchera à contrôler afin d’empêcher qu’ils ne renforcent le camp adverse.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est là le vrai tournant. La guerre contre l’Iran leur a appris qu’ils étaient faibles ; elle leur a appris que la richesse ne dispense jamais de penser sa propre survie.</p>



<h2 class="wp-block-heading">La révélation de la guerre</h2>



<p class="wp-block-paragraph">La guerre contre l’Iran a révélé trois faits que les pays du Golfe ne peuvent plus contourner.</p>



<p class="wp-block-paragraph">D’abord, les limites de la protection extérieure, même la première puissance militaire du monde ne peut garantir, à coût supportable, l’inviolabilité d’un espace saturé de missiles, de drones, de frappes indirectes et de menaces sur les infrastructures critiques.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ensuite, la guerre moderne a surtout consacré l’usage massif des technologies de détection, de guidage, de drones, de missiles, de guerre électronique, tandis qu’elle relègue les chars lourds et une large part des quincailleries héritées du siècle précédent au rang d’armes obsolètes, coûteuses et inadaptés.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Enfin, acheter des armes n’équivaut pas à maîtriser la guerre. Un arsenal importé ne remplace ni une doctrine, ni une industrie, ni une compétence, ni une autonomie de décision.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le diagnostic est implacable, les pays du Golfe sont confrontés à un problème de souveraineté stratégique. Tant que la sécurité reposait sur la rente, les bases alliées et la supériorité technologique occidentale, cette dépendance pouvait sembler rationnelle. Mais dès lors que le territoire peut être frappé vite, à bas coût, en profondeur et de façon répétée, la logique change. Une raffinerie, un port, un aéroport ou un site vital de dessalement d’eau deviennent des points de pression permanents.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le vrai sujet des guerres asymétriques est d’être résilient, de posséder les moyens industriels, scientifiques, humains et institutionnels de faire durer plus longtemps une confrontation.</p>



<h2 class="wp-block-heading"><strong>Premier choix : la soumission stratégique </strong></h2>



<p class="wp-block-paragraph">Le premier choix des pays du Golfe est celui de l’alignement assumé sur le bloc américano-israélien. Il a sa logique, et il faut la prendre au sérieux.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans un environnement instable, marqué par la prolifération des missiles, la guerre électronique, les drones et l’incertitude nucléaire, s’adosser à la seule architecture militaire encore capable d’intégrer renseignement, défense antimissile, supériorité aérienne, cyberdéfense et profondeur logistique peut sembler rationnel. Pour les pays du Golfe, cette option offre l’accès à des technologies avancées, garanties politiques, coopération sécuritaire, protection diplomatique et insertion dans un système de puissance déjà organisé.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Vue sous cet angle, la dépendance n’apparaît pas comme une faiblesse, mais comme une méthode de survie à court terme dans un monde hiérarchisé où les puissances moyennes n’ont pas toujours les moyens de leur autonomie.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Mais cette stratégie a un prix, et ce prix finit par peser sur la substance même de la souveraineté. Ce prix est aussi politique, historique et symbolique. L’alignement sur le bloc américano-israélien entraîne une reconfiguration de la position arabe sur la question palestinienne. Les accords de normalisation ont déjà déplacé le centre de gravité régional, la cause palestinienne, longtemps présentée comme le socle du consensus diplomatique arabe, tend à devenir une variable secondaire dans une architecture de sécurité dominée par d’autres priorités, au premier rang desquelles l’endiguement de l’Iran chiite et l’intégration technologique et militaire avec Israël.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Mais cette évolution s’inscrit dans un processus plus large de recomposition du Moyen-Orient où certains projets stratégiques — intégration économique régionale, corridors énergétiques et sécuritaires, redéfinition des équilibres territoriaux — pourraient progressivement reléguer les droits nationaux palestiniens à la périphérie du nouvel ordre régional.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans ce contexte, l’idée d’un <em>«remodelage»</em> du Moyen-Orient renvoie à la possibilité d’un système régional stabilisé autour de rapports de puissance assumés et de faits accomplis.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pour les monarchies du Golfe, la difficulté est donc profonde. En se rapprochant d’Israël pour des raisons stratégiques, elles risquent d’apparaître comme les partenaires d’une transformation régionale qui marginalise une cause demeurée centrale dans les opinions arabes et musulmanes. La sécurité obtenue à court terme s’accompagnerait ainsi d’un coût plus diffus de l’érosion progressive de la légitimité politique et symbolique des monarques dans leur propre environnement.</p>



<p class="wp-block-paragraph">S’aligner sur Washington et Tel-Aviv c’est entrer dans une chaîne de dépendance technique, doctrinale et politique dont il devient difficile de sortir. On reçoit des systèmes, mais on ne maîtrise ni leur architecture profonde, ni leur maintenance complète, ni les conditions réelles de leur emploi. Surtout, on hérite d’un agenda stratégique qui n’est pas le sien. L’alliance dissuade certains adversaires, mais elle en désigne d’autres. À terme, le risque est de ne plus être un acteur qui choisit ses engagements, mais un territoire intégré à la logique de guerre d’autrui. Le confort de la protection se transformerait alors en servitude.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ainsi, un pouvoir cesse d’être pleinement souverain lorsqu’il ne définit plus seul la hiérarchie de ses menaces, la limite de ses concessions. À ce stade, il ne protège plus ses intérêts ; il administre localement un ordre stratégique conçu par d’autres. La dépendance devient alors plus profonde que la simple alliance, car elle finit par paraître naturelle.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La vraie servitude moderne est là, pas dans la disparition des formes de l’État, mais dans l’aliénation de sa volonté.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Deuxième choix : la neutralité armée</h2>



<p class="wp-block-paragraph">L’autre voie est celle de la neutralité armée. Elle part de l’idée que dans un monde instable, un État ne demeure libre qu’à la condition de ne dépendre d’aucun protecteur unique pour sa survie. La neutralité armée signifie donc le refus de l’alignement exclusif. Elle vise à parler à tous, commercer avec plusieurs pôles de puissance, diversifier les partenariats, tout en bâtissant une capacité propre de dissuasion, de résilience et de décision.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pour les pays du Golfe, ce choix offrirait un avantage décisif de réduction du risque d’être entraînés dans des conflits qui ne sont pas les leurs tout en augmentant leur marge de manœuvre face aux Etats-Unis, la Chine, l’Europe, l’Inde, la Turquie ou l’Iran.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Mais la neutralité n’a de sens que si elle est adossée à une force réelle. Sans cela, elle n’est qu’un mot commode pour désigner l’impuissance. Être neutre dans une région saturée d’armements suppose bien davantage que l’achat d’équipements sophistiqués. Il faut une base industrielle capable de produire, entretenir et adapter les systèmes militaires, un tissu scientifique et technologique solide, des infrastructures protégées, une doctrine claire et une chaîne de commandement efficace.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La véritable question, est-ce que les monarchies du Golfe disposent du vivier scientifique, des institutions académiques et de la culture stratégique nécessaires pour soutenir une telle ambition ? Une base industrielle de défense ne s’achète pas sur étagère. Elle se construit dans le temps long, à travers l’éducation, la recherche, la formation des élites techniques et la capacité de l’État à porter des programmes complexes sur plusieurs décennies. C’est à ce niveau que se joue la possibilité réelle d’une neutralité armée.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Une autre trajectoire théorique existerait pourtant. Autour du Golfe s’étend un vaste bassin de compétences scientifiques et techniques, de l’Afrique du Nord à l’Égypte, jusqu’au Pakistan, où se trouvent des universités anciennes, des écoles d’ingénieurs de haut niveau, des chercheurs et des élites techniques capables d’alimenter un écosystème régional d’innovation et de production. En s’ouvrant davantage, ce qui est peu probable, à ces ressources humaines et en organisant une coopération scientifique et industrielle à l’échelle de cet espace, les monarchies du Golfe pourraient progressivement renforcer la base intellectuelle et technologique nécessaire à une forme de neutralité armée crédible. Une telle stratégie supposerait toutefois un changement d’échelle dans la conception de leur environnement régional.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Jusqu’à présent, malgré l’ampleur de leurs capacités financières, les investissements du Golfe dans la structuration industrielle et scientifique de cet espace sont restés limités. Les flux financiers ont souvent pris la forme de soutiens ponctuels ou d’initiatives répondant aux cadres des institutions internationales de développement plutôt que celle d’une politique durable de co-construction économique et technologique avec les sociétés de leur voisinage.</p>



<p class="wp-block-paragraph">En réalité, la neutralité armée suscite une objection immédiate, les monarchies du Golfe sont trop peu peuplées, trop dépendantes et trop liées aux circuits occidentaux pour prétendre à une autonomie stratégique réelle. Ils n’ont ni la culture stratégique ni la profondeur historique nécessaires pour soutenir une telle trajectoire.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Certes, la culture stratégique n’existe pas à l’état naturel, elle se construit sous la pression du risque, les épreuves, par l’éducation, les institutions, l’expérience, la formation des élites civiles et militaires.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La neutralité armée coûte chère, prend du temps, impose de rompre avec la facilité des achats clés en main et avec l’illusion selon laquelle la richesse dispense de produire sa propre sécurité.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Entre la neutralité stricte et l’alignement servile, on peut imaginer qu’il existe une voie praticable, celle d’une autonomie relative, imparfaite, mais suffisante pour empêcher que la prospérité du Golfe reste à jamais suspendue à la volonté, aux priorités et aux guerres des autres.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Or c’est précisément la masse stratégique qui fait défaut. Les projets évoquant la constitution d’une armée commune des monarchies du Golfe, d’une centaine de milliers d’hommes relèvent davantage de la mise en scène politique que d’une capacité militaire décisive.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans une région saturée de missiles balistiques, de drones longue portée, de forces terrestres et de puissances disposant de centaines de milliers de soldats équipés et entrainés, une force régionale de cent mille hommes pèserait peu dans l’équation stratégique. Elle ne disposerait ni de l’autonomie satellitaire, ni du renseignement global, ni de la profondeur logistique, ni des architectures intégrées de défense antimissile qui constituent aujourd’hui le véritable cœur de la puissance militaire moderne.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Autrement dit, même armée, cette neutralité resterait dépendante.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les monarchies du Golfe incarnent une forme paradoxale de puissance, une richesse financière considérable, mais sans la masse démographique, industrielle et scientifique qui transforme l’argent en puissance stratégique durable. Elles sont des puissances de capitaux, non des puissances de guerre.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans ces conditions, la neutralité armée apparaît moins comme une stratégie que comme une aspiration. Faute de pouvoir produire seules leur sécurité dans un environnement géopolitique aussi complexe, les monarchies du Golfe demeurent structurellement ramenées vers l’option qui leur garantit la survie immédiate, c’est-à-dire&nbsp; l’arrimage au système de sécurité dominé par les États-Unis et Israël, au risque d’entamer l’érosion de la légitimité des monarques aux yeux de leurs propres sociétés, où la cause palestinienne demeure un horizon moral que les calculs politiques ne parviennent jamais tout à fait à dissoudre.</p>



<h2 class="wp-block-heading">L’extension asiatique</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Ce qui s’y joue concerne toutes les puissances moyennes qui vivent sous protection extérieure tout en redoutant d’en payer le prix. De Taipei à Tokyo, de Séoul à Manille, une même interrogation, jusqu’où une grande puissance peut-elle encore protéger ses alliés sans les mettre en premières lignes d’un affrontement qui les dépasse ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le Golfe fonctionne ici comme un laboratoire. Il montre qu’un dispositif de sécurité peut rassurer en temps de paix, puis devenir, en temps de crise, un mécanisme d’exposition. Il rappelle qu’adosser sa défense à une puissance, c’est aussi entrer dans sa géographie de guerre, dans ses priorités, dans ses seuils d’escalade, dans ses arbitrages.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’Asie regarde donc le Golfe comme une préfiguration. Le XXI<sup>e</sup> siècle ne laissera pas beaucoup de place aux puissances moyennes passives. Il les forcera à choisir entre deux positions : rester des partenaires protégés, mais stratégiquement dépendants, ou construire une autonomie relative, coûteuse mais durable.</p>



<p class="wp-block-paragraph">En ce sens, de Riyad à Taipei, une même question s’impose, sur deux fronts distincts, que vaut une alliance lorsque le prix de la protection devient voisin du prix de l’exposition ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le Golfe devient ainsi un miroir stratégique dans lequel les alliés asiatiques de Washington observent leur propre avenir.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Enfin, les monarchies du Golfe ont bâti un système fondé sur la rente et la protection extérieure. Tant que l’ordre international restait stable, ce compromis pouvait fonctionner. Mais dans un monde de frappes à longue portée, de rivalités entre puissances et de guerres hybrides, ce modèle montre ses limites pour des petits pays riches.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’alignement garantit une protection mais entraîne dans les logiques de conflit des autres et de soumission. L’autonomie promet la souveraineté mais exige un effort historique de transformation scientifique, industrielle et stratégique.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est là que se joue l’avenir du Golfe. Les monarchies disposent du capital et de la stabilité politique nécessaires pour engager cette transformation, mais elles ne disposent pas encore de la masse stratégique qui la rend crédible à court terme et moyen termes. Elles resteront donc, pour un temps, arrimées à l’architecture de sécurité américano-israélienne.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pourtant la question posée par la guerre dépasse la seule région. Elle concerne toutes les puissances moyennes qui prospèrent sous protection extérieure. Le XXIᵉ siècle les place devant une alternative simple. Accepter une sécurité dépendante et les contraintes qui l’accompagnent, ou entreprendre la construction lente et coûteuse d’une puissance propre.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le Golfe entre dans ce moment où la richesse ne suffit plus et où l’histoire demande autre chose qu’un équilibre financier. Elle demande une stratégie.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>* Economiste, banquier et financier.</em></p>



<figure class="wp-block-embed is-type-wp-embed is-provider-kapitalis wp-block-embed-kapitalis"><div class="wp-block-embed__wrapper">
<blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="QROQnmmE34"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2026/03/15/un-homme-daffaires-des-emirats-nous-ne-servirons-pas-de-chair-a-canon-dans-les-guerres-dautrui/">Un homme d’affaires des Emirats | «Nous ne servirons pas de chair à canon dans les guerres d’autrui»</a></blockquote><iframe loading="lazy" class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« Un homme d’affaires des Emirats | «Nous ne servirons pas de chair à canon dans les guerres d’autrui» » &#8212; Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2026/03/15/un-homme-daffaires-des-emirats-nous-ne-servirons-pas-de-chair-a-canon-dans-les-guerres-dautrui/embed/#?secret=pvQ3j8M7Yt#?secret=QROQnmmE34" data-secret="QROQnmmE34" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe>
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		<title>La guerre des illusions au Moyen-Orient</title>
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		<dc:creator><![CDATA[webmaster kapitalis]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 07 Mar 2026 07:30:00 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[A LA UNE]]></category>
		<category><![CDATA[POLITIQUE]]></category>
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		<category><![CDATA[Yahya Ould Amar]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>La guerre israélo-américaine contre l'Iran met en lumière une chaîne d’illusions — américaines, israéliennes, régionales et internationales. </p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph"><strong><em>Il est des guerres qui naissent d’une nécessité stratégique, et d’autres qui prennent forme dans l’ombre des illusions. La campagne militaire américano-israélienne contre l’Iran qui s’est ouverte semble appartenir à cette seconde catégorie. À peine déclenchée, elle révèle déjà une accumulation de certitudes fragiles, de paris stratégiques hasardeux et de doctrines héritées d’un autre temps. Washington poursuit l’objectif d’une transformation politique imposée par la force en espérant provoquer un changement de régime à Téhéran, tandis qu’Israël agit au nom d’une refonte durable de son environnement régional.</em></strong></p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Yahya Ould Amar *</strong></p>



<span id="more-18443057"></span>


<div class="wp-block-image">
<figure class="alignleft size-full"><img decoding="async" src="http://kapitalis.com/tunisie/wp-content/uploads/2021/02/Ould-Amar-Yahya.jpg" alt="" class="wp-image-335526"/></figure>
</div>


<p class="wp-block-paragraph">Le Moyen-Orient a toujours été le théâtre de projets géopolitiques visant à le transformer ou le redessiner. La guerre actuelle met en lumière une chaîne d’illusions — américaines, israéliennes, régionales et même internationales — qui, combinées, transforment un calcul de puissance en un conflit dont nul ne semble aujourd’hui maîtriser les conséquences.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Comme jadis l’Empire perse — vaste puissance s’étendant de l’Inde à la Méditerranée — se dressa face à l’ambition d’Alexandre Le Grand, comme l’Empire ottoman résista aux entreprises britanniques, comme l’Amérique s’est heurtée aux montagnes afghanes, l’Orient rappelle sans cesse la même leçon, qu’il n’est pas un échiquier que l’on redessine à volonté. C’est une terre ancienne, faite d’empires, de peuples et de mémoires profondes — un sable mouvant qui finit toujours par engloutir ceux qui croient pouvoir le dompter.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Illusion américaine du changement de régime par la force</h2>



<p class="wp-block-paragraph">La première illusion est américaine. Elle s’inscrit dans une conviction que l’usage de la force provoque un changement politique rapide et fait naître spontanément des <em>«démocraties»</em> dociles.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Depuis l’Irak en 2003 jusqu’à la Libye en 2011, l’hypothèse implicite est la même, il suffit de frapper un régime autoritaire suffisamment fort pour le désorganiser, et les sociétés locales finiront par produire d’elles-mêmes un nouvel ordre politique plus favorable aux Etats-Unis.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Malgré les prétextes évoqués pour déclencher la guerre contre l’Iran, rien ne prouve que le président Trump se soucie de la démocratie ou du peuple iranien, ou des peuples d’autres pays opprimés par des autocrates ou des dictateurs dont certains comptent parmi ses amis.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’idée que la décapitation du pouvoir iranien, combinée à des frappes massives et à une pression économique extrême – depuis près de cinquante ans – pourrait provoquer une crise interne majeure du régime, a constitué l’un des paris implicites de l’escalade.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Mais la réalité au Moyen Orient est presque inverse. Les sociétés confrontées à une attaque extérieure ont souvent tendance à se rallier à l’État, même lorsque ce dernier est contesté. En Iran, les premiers effets du conflit semblent confirmer ce schéma. Les bombardements n’ont pas provoqué l’effondrement du régime ; ils ont au contraire marginalisé l’opposition interne et renforcé le réflexe de défense nationale.</p>



<p class="wp-block-paragraph">À cette première illusion s’en ajoute une seconde, plus lourde de conséquences, la croyance que la guerre peut rester un instrument politique contrôlable.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Toute stratégie militaire repose sur une hypothèse implicite de sortie. Or la confrontation actuelle révèle l’érosion profonde de la confiance iranienne dans tout processus de négociation avec les Etats-Unis. Les cycles répétés de pourparlers, brusquement interrompus par des actions militaires de Washington, ont laissé une empreinte durable, aux yeux de Téhéran, la parole américaine n’est plus crédible.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans ces conditions, toute tentative de dialogue peut être interprétée comme une manœuvre tactique plutôt que comme une véritable ouverture diplomatique.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ainsi se met en place un mécanisme redouté, plus la guerre se prolonge, plus il devient difficile de trouver un interlocuteur crédible pour y mettre fin, les principaux dirigeants ayant été éliminés physiquement, le vide politique rend toute négociation non seulement improbable, mais suspecte par avance. Trump peut toujours siffler la fin de la partie, en déclarant <em>«sa»</em> victoire.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Illusion israélienne de remodeler le Moyen-Orient par la force</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Du côté israélien, l’illusion est d’une autre nature, plus ancienne et plus ambitieuse. Elle relève d’une doctrine stratégique profondément ancrée, la conviction que le pays peut, par une série d’attaques militaires décisives portées aux autres, transformer durablement son environnement régional et <em>«changer le visage du Moyen-Orient»</em>, selon la formule récurrente de Netanyahu. Cette vision remonte aux analyses formulées dans les années 1980 et 1990, depuis les réflexions d’Oded Yinon jusqu’au rapport <em>A Clean Break</em>. Elle repose sur l’idée que l’affaiblissement militaire de ce que certains qualifient d’<em>«axe de la résistance»</em> pourrait, à terme, ouvrir la voie à un nouvel équilibre régional plus favorable à Israël.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans cette lecture, le Moyen-Orient demeure marqué par la fragilité de structures étatiques souvent issues des héritages coloniaux et traversées par de profondes lignes de fracture ethniques, religieuses ou communautaires. L’hypothèse implicite est que l’exploitation ou l’accentuation de ces dynamiques internes pourrait contribuer à redessiner l’environnement géopolitique régional de manière à réduire durablement les menaces pesant sur la sécurité d’Israël.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans une telle logique, cela pourrait susciter l’inquiétude d’autres puissances régionales, qui pourraient redouter qu’une dynamique de recomposition ne finisse par affecter l’ensemble du Moyen-Orient.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Des États comme l’Égypte ou la Turquie, dont la stabilité repose sur des équilibres politiques et territoriaux complexes, pourraient difficilement rester indifférents à toute dynamique régionale qui banaliserait l’idée d’une recomposition des États du Moyen-Orient le long de lignes identitaires ou confessionnelles.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pourtant, cette ambition porte en elle des risques abyssaux et des limites structurelles, car la supériorité technologique et aérienne peut briser des armées, paralyser des infrastructures et éliminer des chefs ; elle ne refaçonne pas les nations ni les âmes. Le risque majeur est celui du boomerang stratégique, un Iran humilié mais uni dans le martyre, un Hezbollah régénéré, une radicalisation régionale qui alimentera de nouvelles générations de résistance asymétrique.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les limites sont plus profondes encore, les bombardements n’ont jamais, depuis la Seconde Guerre mondiale, renversé durablement un régime déterminé ni fait naître l’ordre espéré. Ils durcissent au contraire les sociétés, transforment les dictatures en symboles nationaux et épuisent l’agresseur lui-même.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’histoire géopolitique est impitoyable, aucun empire n’a jamais réussi à imposer durablement sa volonté à l’Orient, par la seule force des armes.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Car frapper l’Iran aujourd’hui, c’est réveiller la Perse éternelle, celle qui a vu passer Cyrus, Darius, les Sassanides, les Safavides… et qui sourit encore devant les empires éphémères.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le Moyen-Orient n’est pas seulement un espace stratégique ; c’est aussi un espace de mémoires, d’identités et de récits historiques profondément enracinés. Les guerres y modifient les équilibres de puissance, mais elles ne transforment pas les imaginaires collectifs qui structurent les sociétés.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans une région façonnée par des siècles de conflits et de rivalités, la paix n’est pas une concession mais l’expression la plus élevée de la stratégie. Les guerres peuvent déplacer des frontières, elles ne transforment jamais les sociétés. Seule la paix a la capacité de modifier les perceptions, de reconstruire les imaginaires politiques et de créer les conditions d’un ordre durable.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans un Moyen-Orient épuisé par les cycles de violence, la véritable audace est bien de rendre enfin possible la prochaine paix.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Illusion du parapluie sécuritaire américain</h2>



<p class="wp-block-paragraph">La guerre révèle également les failles d’un autre pilier de l’ordre régional, la sécurité garantie par des alliances avec les Etats-Unis. Depuis plusieurs décennies, les monarchies du Golfe ont construit leur stabilité autour d’un partenariat sécuritaire étroit avec les États-Unis, complété par l’acquisition de systèmes de défense avancés mais technologiquement bridés par rapport à ceux fournis à Israël.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ce modèle repose sur une double hypothèse que la présence américaine dissuade les adversaires, et la technologie peut neutraliser la plupart des menaces, ce qui n’a pas été observé lors de l’attaque israélienne sur le Qatar en 2025. Mais la guerre actuelle expose les failles de cette architecture. Les bases américaines installées dans la région constituent certes un instrument de dissuasion, mais elles deviennent aussi des cibles dans un conflit ouvert. Quant aux systèmes antimissiles, ils restent confrontés à une limite de saturation ou de stock disponible localement ou produit aux Etats-Unis. Dans une guerre prolongée mêlant drones, missiles balistiques et attaques asymétriques, la défense technologique se révèle bien vulnérable que coûteuse.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Une autre illusion se dissipe à mesure que le conflit se prolonge qui est celle d’une guerre régionale maîtrisable. Les marchés financiers ont immédiatement réagi aux premières frappes par une volatilité brutale et des pertes massives, révélant la sensibilité extrême de l’économie mondiale à toute perturbation dans une région qui concentre encore une part importante de l’approvisionnement énergétique mondial. Les premières estimations évoquent déjà des pertes de plusieurs milliers de milliards de dollars sur les marchés internationaux dans les premiers jours du conflit, sans compter les impacts sur la croissance et l’inflation.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans un système économique profondément interconnecté, une guerre régionale au Moyen-Orient devient rapidement un choc systémique pour l’ensemble de l’économie mondiale.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La guerre, qui semblait au départ un calcul stratégique régional, devient ainsi un facteur d’instabilité systémique.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Illusion confessionnelle et mémoire des quatorze siècles</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Une autre illusion, plus ancienne et profondément enracinée, tient à la lecture confessionnelle du Moyen-Orient. Depuis quatorze siècles, la fracture entre sunnites et chiites nourrit l’imaginaire politique et alimente périodiquement, dans les Etats sunnites du Moyen Orient, la crainte d’une influence iranienne s’exerçant à travers les communautés chiites présentes. Ces dernières vivent pourtant depuis des siècles au cœur de ces sociétés — du Liban à l’Irak, du Koweït à l’Arabie Saoudite — où les loyautés nationales, sociales et politiques se révèlent bien plus complexes que ne le suggère la seule grille confessionnelle. Mais l’attaque récente de bases américaines et autres lieux dans le Golfe par l’Iran a ravivé des peurs anciennes, réveillant le spectre d’un clivage qui traverse l’histoire islamique depuis près de quatorze siècles. Ainsi, derrière l’affrontement géopolitique ressurgissent des inquiétudes historiques qui continuent de façonner les perceptions stratégiques de la région.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Illusion iranienne</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Il serait toutefois erroné de considérer que seules les Etats-Unis et Israel nourrissent des illusions stratégiques, l’Iran lui-même fonde sa stratégie sur un pari inverse, celui de la résilience. Depuis plusieurs décennies, la doctrine militaire iranienne repose sur la conviction qu’un adversaire technologiquement supérieur peut être épuisé dans une guerre longue, grâce à la profondeur territoriale, à la dispersion des infrastructures et à l’usage de moyens asymétriques. Cette stratégie n’est pas sans rationalité. Mais elle comporte elle aussi des dangers telles que la destruction progressive des infrastructures et la pression économique interne. La résilience peut prolonger une guerre mais ne garantit pas nécessairement une victoire.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Illusion de la protection Russe ou chinoise</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Une autre illusion selon laquelle la Chine ou la Russie pourraient offrir aux États menacés un véritable contrepoids face à la puissance occidentale.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Depuis une décennie, l’affirmation de Pékin et le retour militaire de Moscou ont nourri l’idée que l’érosion de l’hégémonie américaine ouvrirait un nouvel espace pour ces puissances. Mais l’expérience récente invite à la prudence. De l’Irak à la Libye, de la Syrie au Venezuela, et aujourd’hui à l’Iran, le soutien des grandes puissances rivales de Washington reste diplomatique, économique ou technologique. Lorsque le risque d’une confrontation directe avec les États-Unis apparaît, les solidarités proclamées cèdent toujours devant les calculs stratégiques.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La guerre actuelle rappelle cependant une réalité constante que la Chine et la Russie ne risquent jamais une confrontation directe pour défendre des partenaires lorsque leurs intérêts vitaux ne sont pas en jeu. Ces partenariats ou alliances sont souvent solides dans les discours et beaucoup plus incertaines lorsque les risques d’escalade deviennent existentiels.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Illusion de l’Onu comme gardienne de la paix</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Mais la désillusion la plus profonde concerne un autre pilier de l’ordre international contemporain, la croyance que le droit international et les institutions multilatérales pouvaient offrir une protection minimale aux États.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Depuis 1945, l’architecture construite autour de l’Onu portait l’ambition d’un système où la force serait, sinon abolie, du moins encadrée par des règles collectives. Pour les États l’existence d’un droit international, d’instances de médiation et d’un Conseil de sécurité chargé de préserver la paix représentait l’espoir d’un monde où la puissance brute ne serait plus l’unique arbitre des conflits. Or les guerres du XXI<sup>e</sup> siècle ont révélé l’écroulement de cet édifice normatif.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les résolutions paralysées par les rivalités entre grandes puissances, les vetos successifs qui neutralisent toute action collective, ont neutralisé les mécanismes de sécurité conduisant à une Onu devenue simple observateur des crises. Là où les États les plus fragiles espéraient trouver un bouclier juridique, ils découvrent aujourd’hui un système incapable de contraindre les puissances lorsqu’elles décident d’agir.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Aux yeux du Sud global, le droit international n’apparaît plus comme une protection effective mais comme un langage moral incapable de résister aux logiques de puissance. Quant à l’Onu, elle ressemble aujourd’hui à une architecture diplomatique héritée d’un monde disparu.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’une des conséquences les plus inquiétantes de cette évolution est le retour progressif d’un système international où la sécurité repose avant tout sur la capacité des États à se défendre eux-mêmes. Dans ce monde qui réapparaît, les garanties juridiques se révèlent inopérantes, les alliances incertaines et les institutions internationales impuissantes.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Lorsque les rapports de force deviennent l’arbitre des crises, l’ordre international cesse d’être véritablement juridique pour redevenir essentiellement militaire.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Au fond, les guerres fondées sur des illusions commencent souvent par la promesse d’une victoire rapide ou d’un nouvel ordre régional. Elles se terminent plus fréquemment par des compromis tardifs, négociés après des destructions immenses et des équilibres encore plus fragiles.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le Moyen-Orient, qui a déjà vu passer tant d’empires et de projets géopolitiques, pourrait bien rappeler une fois de plus à ceux qui prétendent le transformer que la puissance militaire peut briser des États, mais qu’elle ne suffit jamais à refaçonner durablement les sociétés.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>* Economiste, banquier et financier.</em></p>



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<blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="3Ggg87ATjE"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2026/03/06/loncle-sam-entraine-le-monde-vers-le-desastre-humanitaire/">L’Oncle Sam entraîne le monde vers le désastre humanitaire</a></blockquote><iframe loading="lazy" class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« L’Oncle Sam entraîne le monde vers le désastre humanitaire » &#8212; Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2026/03/06/loncle-sam-entraine-le-monde-vers-le-desastre-humanitaire/embed/#?secret=to8znjP8L8#?secret=3Ggg87ATjE" data-secret="3Ggg87ATjE" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe>
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