{"id":176275,"date":"2018-10-01T07:39:53","date_gmt":"2018-10-01T06:39:53","guid":{"rendered":"http:\/\/kapitalis.com\/tunisie\/?p=176275"},"modified":"2018-09-30T08:49:30","modified_gmt":"2018-09-30T07:49:30","slug":"lorient-est-rouge-de-leila-sebbar-les-femmes-et-les-guerres-dorient","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kapitalis.com\/tunisie\/2018\/10\/01\/lorient-est-rouge-de-leila-sebbar-les-femmes-et-les-guerres-dorient\/","title":{"rendered":"\u2018\u2018L\u2019Orient est rouge\u2019\u2019 de Leila Sebbar : Les femmes et les guerres d\u2019Orient"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-176276\" src=\"http:\/\/kapitalis.com\/tunisie\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/Leila-Sebbar.jpg\" alt=\"\" width=\"626\" height=\"380\" \/><\/p>\n<p><em><strong>Comment dire l\u2019Orient qui \u00e9tait autrefois la Mecque des voyageurs, artistes et \u00e9crivains, devenu aujourd\u2019hui rouge, un th\u00e9\u00e2tre de guerres fratricides, de violences, et de terrorisme ? Leila Sebbar essaie de peindre cet Orient m\u00e9tamorphos\u00e9 \u00e0 travers douze nouvelles publi\u00e9es chez Elyzad Editions en Tunisie, cet autre pays qui lui est si cher et o\u00f9 sont r\u00e9\u00e9dit\u00e9s certains de ses ouvrages.<\/strong> <\/em><\/p>\n<p>Par <strong>Tawfiq Belfadel<\/strong> *<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-176277 alignleft\" src=\"http:\/\/kapitalis.com\/tunisie\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/Tewfik-Belfadel.jpg\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"231\" \/>Apr\u00e8s <em>\u2018\u2018La Seine \u00e9tait rouge\u2019\u2019<\/em>, Leila Sebbar publie <em>\u2018\u2018L\u2019Orient est rouge\u2019\u2019<\/em>, des nouvelles qui sont centr\u00e9es sur les guerres contemporaines d\u2019Orient. Les personnages principaux sont primordialement des femmes. Les unes sont victimes des ces guerres, alors que les autres ont choisi d\u2019\u00eatre des soldats de Dieu.<\/p>\n<h3>La femme et ses repr\u00e9sentations<\/h3>\n<p>La premi\u00e8re nouvelle<em> \u2018\u2018Femmes d\u2019Alger, filles de joie\u2019\u2019<\/em> emm\u00e8ne le lecteur dans un mus\u00e9e, La Maison des Arts, o\u00f9 est expos\u00e9e une toile qui attire la col\u00e8re d\u2019un pr\u00e9dicateur religieux. Le tableau repr\u00e9sente trois femmes d\u2019Alger, belles et sensuelles, dans un harem, servies par une femme \u00e0 la peau noire. Le pr\u00e9dicateur envoie ses soldats avec kalachnikovs pour d\u00e9truire cette toile en leur criant : <em>\u00abDieu n\u2019a pas permis que la cr\u00e9ation artistique existe avant le Livre et la parole du Livre. Vous savez tous cela. Que l\u2019\u0153uvre illicite doit \u00eatre d\u00e9truite. Mais l\u00e0, dans cette maison labyrinthique, vous devez arr\u00eater \u00e0 ces trois femmes dans une chambre orientale. Votre cible, ces Femmes d\u2019Alger\u00bb<\/em>. (p. 10).<\/p>\n<p>Dans cette nouvelle, l\u2019auteure fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la toile<em> \u2018\u2018Femmes d\u2019Alger dans leur appartement\u2019\u2019<\/em> d\u2019Eug\u00e8ne Delacroix (1798-1863), peintre qui inspira par la suite Assia Djebar (<em>\u2018\u2018Femmes d\u2019Alger dans leur appartement\u2019\u2019<\/em>), et Tahar Ben Jelloun (<em>\u2018\u2018Lettre \u00e0 Delacroix\u2019\u2019<\/em>). Le pr\u00e9dicateur poursuit : <em>\u00abUn infid\u00e8le s\u2019est obstin\u00e9 \u00e0 les peindre. (..) Jusqu\u2019o\u00f9 iraient-ils ces adorateurs du soleil qui se disent chr\u00e9tiens.\u00bb<\/em> (pp. 10-11).<\/p>\n<p>Loin des images de terrorisme qui menacent l\u2019art, Leila Sebbar offre des r\u00e9flexions sur cette toile en particulier, et sur d\u2019autres \u0153uvres orientalistes qui ont caus\u00e9 un essaim de pol\u00e9miques quant \u00e0 la repr\u00e9sentation d\u00e9valorisante de la femme alg\u00e9rienne, et sa r\u00e9duction \u00e0 un corps de plaisirs.<\/p>\n<h3>Les soldates d\u2019Allah dans leurs appartements<\/h3>\n<p>L\u2019auteure de <em>\u2018\u2018La Jeune fille au balcon\u2019\u2019<\/em> nous rappelle \u00e0 travers une autre nouvelle<em> \u2018\u2018Kahena\u2019\u2019<\/em> la reine berb\u00e8re qui lutta contre l\u2019invasion arabe. Mais le personnage de cette nouvelle n\u2019est pas une guerri\u00e8re berc\u00e9e par l\u2019amour de la patrie; c\u2019est une jeune fille qui r\u00eave d\u2019\u00eatre un soldat de Dieu. Elle rejoint Daech et \u00e9pouse un kamikaze qui donne la mort \u00e0 des innocents dans une attaque terroriste. <em>\u00abMaman, maman\u2026 il est mort. Il est mort en h\u00e9ros, je le sais. J\u2019aurais voulu mourir avec lui. Maman\u2026 au Bataclan. Des m\u00e9cr\u00e9ants sont morts. Il a r\u00e9ussi. Je l\u2019admire\u00bb<\/em> (p. 28), dit Kahena avec joie \u00e0 sa maman. Dans cette nouvelle, Leila Sebbar s\u2019inspire des attentats de novembre 2015 qui ont d\u00e9chiquet\u00e9 Paris et Saint-Denis.<\/p>\n<p>La nouvelle <em>\u2018\u2018Les trois s\u0153urs\u2019\u2019<\/em> relate l\u2019histoire de trois jeunes filles qui d\u00e9cident d\u2019aller chez un religieux qui leur apprend le Coran, la vie du Proph\u00e8te, et le Paradis. Un jour, elles sont enlev\u00e9es par des soldats pour servir dans les maquis terroristes parce qu\u2019elles sont <em>\u00abjeunes, jolies, sachant lire et \u00e9crire les versets du Livre. Un butin pr\u00e9cieux\u00bb<\/em> (p. 51).<\/p>\n<p>Dans la nouvelle <em>\u2018\u2018Fille criminelle\u2019\u2019,<\/em> une fille fugue pour rencontrer l\u2019homme qui l\u2019initiait sur Internet \u00e0 la guerre au nom de Dieu. Celui-ci n\u2019h\u00e9site pas de faire d\u2019elle une odalisque, un objet de plaisirs pour ses amis, eux aussi soldats de Dieu. <em>\u00abJe veux aller en Syrie avec vous. Je veux me battre l\u00e0-bas, sous vos ordres, pour le nouveau califat\u00bb<\/em> (p. 64), dit- elle \u00e0 son amant-ma\u00eetre.<\/p>\n<p>Leila Sebbar, dans sa nouvelle <em>\u2018\u2018Le jour o\u00f9 elle a parl\u00e9\u2019\u2019<\/em>, s\u2019inspire des r\u00e9volutions qui ont \u00e9branl\u00e9 le monde dit arabe, connues commun\u00e9ment sous le nom de Printemps Arabe. La fiction raconte le quotidien d\u2019une jeune fille muette, solitaire, qui descend un jour dans la rue pour participer \u00e0 la R\u00e9volution.<em> \u00abOn a regard\u00e9, on a entendu plusieurs fois un mot \u00e9tranger \u2018\u2019d\u00e9gage !\u2019\u2019 hurl\u00e9 par les hommes et les femmes\u00bb<\/em> (p. 93). Ce jour-l\u00e0, la jeune fille a parl\u00e9.<\/p>\n<p>L\u2019auteure de <em>\u2018\u2018Fatima ou les Alg\u00e9riennes au square\u2019\u2019<\/em> s\u2019inspire dans sa nouvelle <em>\u2018\u2018Le po\u00e8te assassin\u00e9\u2019\u2019<\/em> de la po\u00e9tesse l\u00e9gendaire Al-Khansaa. C\u2019est l\u2019histoire d\u2019une femme qui est enferm\u00e9e par des soldats de Dieu parmi d\u2019autres femmes. On les insulte, frappe, viole. Elle pleure son fr\u00e8re, un po\u00e8te assassin\u00e9 dont elle cherche le cadavre.<\/p>\n<p>La derni\u00e8re nouvelle <em>\u2018\u2018La vagabonde de Palmyre\u2019\u2019<\/em> est un hommage \u00e0 cette cit\u00e9 historique, greff\u00e9e par diverses influences, ce mus\u00e9e d\u2019Histoire \u00e0 ciel ouvert, qui a \u00e9t\u00e9 mutil\u00e9e par les terroristes en 2015. La fiction relate le destin tragique d\u2019une femme dont le mari s\u2019est install\u00e9 en Turquie, un fils-instituteur assassin\u00e9, et un autre fils devenu guerrier pour rejoindre le Paradis. Seule, elle se r\u00e9fugie dans la cit\u00e9 de ruines Palmyre. <em>\u00abUne explosion. Deux, trois explosions\u2026 Elle ne les compte plus. Depuis son arriv\u00e9e \u00e0 Palmyre, o\u00f9 elle s\u2019est r\u00e9fugi\u00e9e\u00bb<\/em> (p.127), sur ces phrases charg\u00e9es de violence, s\u2019ouvre la nouvelle.<\/p>\n<p>Ainsi, les nouvelles sont cousues par un fil commun : le destin des femmes pendant les guerres d\u2019Orient. Les personnages sont tr\u00e8s souvent d\u00e9pourvus de noms : une fa\u00e7on de rendre universel ce danger qui guette les femmes, qu\u2019elles soient victimes ou guerri\u00e8res; le lecteur peut s\u2019identifier et s\u2019investir librement dans les textes.<\/p>\n<p>Beaucoup de th\u00e8mes sont r\u00e9currents et dont certains constituent des mythes personnels pour Leila Sebbar comme le corps, la femme, la langue, et l\u2019exil. <em>\u00abMourir en terre \u00e9trang\u00e8re, non. Mourir dans la langue de l\u2019ennemi, non\u00bb<\/em> (p. 103), dit un personnage d\u00e9chir\u00e9 par la mort de sa m\u00e8re. En effet, l\u2019auteure a consacr\u00e9 deux c\u00e9l\u00e8bres textes aux myst\u00e8res de la langue et qui sont la clef de son \u0153uvre: <em>\u2018\u2018Je ne parle pas la langue de mon p\u00e8re\u2019\u2019<\/em> et <em>\u2018\u2018L\u2019arabe comme un chant secret\u2019\u2019<\/em>.<\/p>\n<p>F\u00e9rue de po\u00e9sie arabe, l\u2019\u00e9crivaine ins\u00e8re \u00e7\u00e0 et l\u00e0 des vers traduits de la po\u00e9sie arabe. L\u2019Histoire est omnipr\u00e9sente : on rencontre \u00e0 la fois Eug\u00e8ne Delacroix, G\u00e9rard de Nerval, Z\u00e9nobie la reine de Palmyre, et l\u2019amoureux d\u2019Istanbul Pierre Loti\u2026 Certaines nouvelles sont inspir\u00e9es par des faits r\u00e9els : les attaques du Bataclan, la fusillade des Juifs \u00e0 Paris, la destruction de ruines \u00e0 Palmyre. \u00c7\u00e0 et l\u00e0 se glissent des r\u00e9flexions et des critiques de l\u2019auteure sur des th\u00e8mes cruciaux comme l\u2019orientalisme, la guerre, la religion, pour d\u00e9noncer ces images rouges qui menacent la condition f\u00e9minine et souillent l\u2019Orient, terre de beaut\u00e9 et de soleil.<\/p>\n<p>Les nouvelles sont br\u00e8ves, racont\u00e9es souvent au pr\u00e9sent pour mieux actualiser les th\u00e8mes. Nourrie de labyrinthes s\u00e9mantiques, l\u2019\u00e9criture est simple, aiguis\u00e9e, dit beaucoup avec peu de mots.<\/p>\n<p>Enfin, dans ce recueil de nouvelles Leila Sebbar peint le nouveau monstre qui menace le deuxi\u00e8me sexe : les guerres contemporaines d\u2019Orient. C\u2019est aussi un cri pour d\u00e9noncer ces images sanglantes qui ont d\u00e9natur\u00e9 cette r\u00e9gion du soleil, autrefois carrefour des civilisations.<\/p>\n<p>N\u00e9e en 1941 en Alg\u00e9rie de p\u00e8re alg\u00e9rien et de m\u00e8re fran\u00e7aise, Leila Sebbar est une \u00e9crivaine de langue fran\u00e7aise. Elle est \u00e0 la lisi\u00e8re de divers genres litt\u00e9raires : romans, nouvelles, carnets de voyages, essais. Ses \u0153uvres sont centr\u00e9es sur l\u2019exil et la m\u00e9moire. Elle est passionn\u00e9e par le rapport Orient-Occident. Elle vit \u00e0 Paris.<\/p>\n<p><strong><em>* \u2018\u2018Leila Sebbar, L\u2019Orient est rouge\u2019\u2019, \u00e9d. Elyzad, Tunis, 2017, 140p.<\/em><\/strong><\/p>\n<p><em>* Ecrivain et chroniqueur alg\u00e9rien. Auteur de \u2018\u2018Kaddour le facebookiste\u2019\u2019 (2012), \u2018\u2018La Femme chez Maissa Bey\u2019\u2019 (2015) et \u2018\u2018Alg\u00e9rie, regards crois\u00e9s\u2019\u2019 (2016) et \u2018\u2018Sisyphe en Alg\u00e9rie\u2019\u2019 (2017).<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comment dire l\u2019Orient qui \u00e9tait autrefois la Mecque des voyageurs, artistes et \u00e9crivains, devenu aujourd\u2019hui rouge, un th\u00e9\u00e2tre de guerres fratricides, de violences, et de terrorisme ? 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