{"id":18840657,"date":"2026-06-01T07:30:00","date_gmt":"2026-06-01T06:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/kapitalis.com\/tunisie\/?p=18840657"},"modified":"2026-05-31T13:29:03","modified_gmt":"2026-05-31T12:29:03","slug":"femmes-grecques-quand-la-philosophie-parlait-au-masculin-1-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kapitalis.com\/tunisie\/2026\/06\/01\/femmes-grecques-quand-la-philosophie-parlait-au-masculin-1-3\/","title":{"rendered":"Femmes Grecques | Quand la philosophie parlait au masculin (1\/3)"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>Pour aborder la question de l\u2019\u00e9mancipation de la femme dans toute sa profondeur, il nous a sembl\u00e9 n\u00e9cessaire de ne pas commencer par l\u2019actualit\u00e9 imm\u00e9diate, mais par l\u2019histoire longue des id\u00e9es. Nous proposons ainsi \u00e0 nos lectrices et lecteurs un triptyque de trois articles, publi\u00e9s \u00e0 raison d\u2019un article par semaine, selon un ordre volontairement pens\u00e9 pour replacer le sujet dans son contexte historique, philosophique, social et politique. Le premier article, <strong>\u00abQuand la philosophie parlait au masculin : femmes grecques, Socrate, Platon et Aristote\u00bb<\/strong>, reviendra sur les origines d\u2019une pens\u00e9e occidentale qui, tout en inventant la raison, a souvent maintenu la femme dans une position seconde. Le deuxi\u00e8me article, <strong>\u00abL\u2019\u00e9mancipation des femmes : quatre si\u00e8cles pour sortir de l\u2019ombre\u00bb<\/strong>, suivra les grandes \u00e9tapes qui ont permis, en Europe et en Am\u00e9rique, la conqu\u00eate progressive des droits civils, politiques, \u00e9ducatifs et sociaux. Le troisi\u00e8me article, <strong>\u00abLa citoyenne avant la croyante : femmes, textes sacr\u00e9s et fronti\u00e8re la\u00efque\u00bb<\/strong>, ouvrira la r\u00e9flexion sur la femme musulmane, et plus particuli\u00e8rement tunisienne, prise entre lectures religieuses, exigences de modernit\u00e9 et horizon citoyen.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Zouha\u00efr Ben Amor<\/strong> *<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"200\" height=\"200\" src=\"https:\/\/kapitalis.com\/tunisie\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Zouhair-Ben-Amor.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-17518909\" srcset=\"https:\/\/kapitalis.com\/tunisie\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Zouhair-Ben-Amor.jpg 200w, https:\/\/kapitalis.com\/tunisie\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Zouhair-Ben-Amor-150x150.jpg 150w, https:\/\/kapitalis.com\/tunisie\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Zouhair-Ben-Amor-120x120.jpg 120w\" sizes=\"auto, (max-width: 200px) 100vw, 200px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cet ordre n\u2019est pas fortuit : il vise \u00e0 montrer que la question f\u00e9minine ne peut \u00eatre comprise sans interroger d\u2019abord les repr\u00e9sentations anciennes, puis les luttes modernes, avant d\u2019aborder les tensions propres \u00e0 nos soci\u00e9t\u00e9s contemporaines. Il ne s\u2019agit pas d\u2019imposer une v\u00e9rit\u00e9 d\u00e9finitive, encore moins de provoquer inutilement, mais d\u2019inviter \u00e0 penser un probl\u00e8me soci\u00e9tal majeur avec s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, rigueur et responsabilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La question de la femme n\u2019est jamais seulement une question f\u00e9minine : elle r\u00e9v\u00e8le le rapport d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 la libert\u00e9, \u00e0 l\u2019\u00e9galit\u00e9, au corps, au sacr\u00e9 et au pouvoir. Nous savons que ce sujet peut susciter des r\u00e9actions diff\u00e9rentes, parfois passionn\u00e9es, parce qu\u2019il touche \u00e0 l\u2019intime autant qu\u2019au collectif. C\u2019est pourquoi nous invitons nos lectrices et nos lecteurs \u00e0 commenter librement, dans le respect des personnes, des convictions et du d\u00e9bat public.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Parler de la condition f\u00e9minine dans la Gr\u00e8ce ancienne, c\u2019est entrer dans une contradiction fondatrice de notre civilisation. Car cette Gr\u00e8ce que l\u2019on pr\u00e9sente souvent comme le berceau de la raison, de la d\u00e9mocratie, de la philosophie et du d\u00e9bat public fut aussi une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 la moiti\u00e9 de l\u2019humanit\u00e9 \u00e9tait tenue \u00e0 distance de la parole politique, de la d\u00e9cision civique et de l\u2019\u00e9galit\u00e9 juridique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ath\u00e8nes inventait l\u2019assembl\u00e9e, mais l\u2019assembl\u00e9e ne parlait pas au f\u00e9minin. Elle inventait la citoyennet\u00e9, mais cette citoyennet\u00e9 se transmettait par les femmes sans jamais vraiment leur appartenir. Elle faisait de la raison un id\u00e9al universel, mais cet universel avait presque toujours un visage d\u2019homme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il ne s\u2019agit pas ici de juger m\u00e9caniquement l\u2019Antiquit\u00e9 avec les cat\u00e9gories morales d\u2019aujourd\u2019hui. Il s\u2019agit plut\u00f4t de comprendre comment une civilisation capable d\u2019\u00e9laborer les plus hautes pens\u00e9es sur la justice, l\u2019\u00e2me, la v\u00e9rit\u00e9 et la cit\u00e9 a pu maintenir les femmes dans une position subalterne. La question est d\u2019autant plus importante que les philosophes grecs n\u2019ont pas seulement refl\u00e9t\u00e9 leur \u00e9poque : ils ont aussi contribu\u00e9 \u00e0 donner une forme intellectuelle durable \u00e0 certaines hi\u00e9rarchies.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Socrate, Platon et Aristote n\u2019ont pas parl\u00e9 des femmes de la m\u00eame mani\u00e8re. Mais tous trois permettent de mesurer la tension entre l\u2019ambition de penser l\u2019humain et la difficult\u00e9 de reconna\u00eetre pleinement l\u2019humanit\u00e9 f\u00e9minine.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La cit\u00e9 grecque : une d\u00e9mocratie sans les femmes<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans la cit\u00e9 grecque, surtout \u00e0 Ath\u00e8nes au V<sup>e<\/sup> et au IV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle avant notre \u00e8re, la femme libre appartient d\u2019abord \u00e0 l\u2019espace domestique. Elle est fille, \u00e9pouse, m\u00e8re, gardienne de la maison, responsable de la continuit\u00e9 familiale. Sa valeur sociale tient moins \u00e0 sa parole qu\u2019\u00e0 sa capacit\u00e9 \u00e0 assurer la descendance l\u00e9gitime.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La d\u00e9mocratie ath\u00e9nienne repose ainsi sur une s\u00e9paration nette : aux hommes, l\u2019agora, l\u2019assembl\u00e9e, le tribunal, la guerre, la philosophie publique ; aux femmes, l\u2019int\u00e9rieur, le foyer, la gestion silencieuse du quotidien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette s\u00e9paration n\u2019est pas seulement pratique. Elle est symbolique. La femme est li\u00e9e \u00e0 l\u2019<em>oikos<\/em>, la maison, tandis que l\u2019homme est li\u00e9 \u00e0 la <em>polis<\/em>, la cit\u00e9. Or, dans la culture grecque, la vraie dignit\u00e9 politique appartient \u00e0 celui qui participe \u00e0 la cit\u00e9. \u00catre humain pleinement reconnu, c\u2019est pouvoir parler, d\u00e9lib\u00e9rer, d\u00e9cider. La femme, elle, est n\u00e9cessaire \u00e0 la cit\u00e9 mais rarement reconnue comme sujet politique. Elle est au c\u0153ur de la reproduction sociale, mais \u00e0 la marge de la reconnaissance publique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nicole Loraux a bien montr\u00e9 que la citoyennet\u00e9 ath\u00e9nienne se construit sur une \u00e9trange dette envers les femmes : elles donnent naissance aux citoyens, mais restent exclues de la citoyennet\u00e9 active (Loraux, 1981).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette condition n\u2019est pas uniforme. Il existe des diff\u00e9rences entre Ath\u00e8nes, Sparte, les \u00eeles, les milieux riches ou pauvres, les femmes libres, les esclaves, les m\u00e9t\u00e8ques, les courtisanes cultiv\u00e9es. \u00c0 Sparte, les femmes semblent avoir joui d\u2019une plus grande libert\u00e9 physique et \u00e9conomique que les Ath\u00e9niennes. \u00c0 Ath\u00e8nes, certaines femmes pouvaient exercer une influence religieuse, familiale ou m\u00eame intellectuelle dans des cercles particuliers. Mais la r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale demeure : la femme n\u2019est pas pens\u00e9e comme un individu autonome. Elle d\u00e9pend d\u2019un homme, le <em>kyrios<\/em>, tuteur l\u00e9gal qui peut \u00eatre son p\u00e8re, son mari ou un parent masculin. Son mariage est une alliance entre familles plus qu\u2019un contrat entre deux libert\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce paradoxe est essentiel : les femmes ne sont pas absentes de la soci\u00e9t\u00e9 grecque ; elles y sont indispensables. Elles sont pr\u00e9sentes dans les rites, les cultes, les f\u00eates religieuses, les mythes, la trag\u00e9die. Antigone, M\u00e9d\u00e9e, Clytemnestre, H\u00e9l\u00e8ne ou P\u00e9n\u00e9lope occupent l\u2019imaginaire grec avec une force immense. Mais cette pr\u00e9sence dans les r\u00e9cits ne signifie pas \u00e9galit\u00e9 dans la r\u00e9alit\u00e9. La femme peut \u00eatre c\u00e9l\u00e9br\u00e9e comme figure mythique et r\u00e9duite comme personne sociale. Elle peut \u00eatre pr\u00eatresse, m\u00e8re de h\u00e9ros, symbole de f\u00e9condit\u00e9, mais cela ne lui donne pas la parole politique. Sarah Pomeroy a montr\u00e9 cette diversit\u00e9 de statuts, tout en soulignant que la structure fondamentale reste profond\u00e9ment patriarcale (Pomeroy, 1975).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Socrate : une pens\u00e9e universelle dans une ville masculine<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Socrate n\u2019a laiss\u00e9 aucun \u00e9crit. Nous le connaissons surtout \u00e0 travers Platon, parfois X\u00e9nophon, Aristophane et d\u2019autres t\u00e9moignages. Il faut donc \u00eatre prudent : le Socrate historique se cache derri\u00e8re le Socrate litt\u00e9raire. Pourtant, une chose frappe dans les dialogues socratiques : Socrate interroge l\u2019homme sur la justice, le courage, la vertu, l\u2019\u00e2me, mais le monde dans lequel il parle est presque enti\u00e8rement masculin. Ses interlocuteurs sont des jeunes hommes, des politiciens, des sophistes, des aristocrates, des citoyens. La philosophie na\u00eet dans la rue, sur la place publique, dans les banquets, dans les lieux o\u00f9 les femmes respectables ne sont presque jamais pr\u00e9sentes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Faut-il en conclure que Socrate m\u00e9prise les femmes ? Ce serait trop simple. On trouve chez lui, du moins dans le portrait platonicien, une ouverture remarquable. Dans <em>Le Banquet<\/em>, Socrate affirme tenir son savoir sur l\u2019amour d\u2019une femme, Diotime de Mantin\u00e9e, figure de sagesse qui lui enseigne l\u2019ascension de l\u2019amour sensible vers le beau en soi. M\u00eame si Diotime est peut-\u00eatre une construction litt\u00e9raire, sa pr\u00e9sence est symboliquement forte : au c\u0153ur d\u2019un dialogue masculin sur l\u2019amour, la plus haute le\u00e7on vient d\u2019une voix f\u00e9minine (Platon, 2008).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais cette exception ne doit pas masquer la r\u00e8gle. La philosophie socratique semble universelle parce qu\u2019elle interroge l\u2019\u00e2me humaine, non le sexe. Pourtant, dans sa mise en sc\u00e8ne sociale, elle demeure li\u00e9e au privil\u00e8ge masculin de parler en public.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Socrate demande : qu\u2019est-ce que la vertu ? Mais dans la cit\u00e9 r\u00e9elle, les femmes n\u2019ont pas les m\u00eames occasions de pratiquer cette vertu dans l\u2019espace commun. Il invite chacun \u00e0 examiner sa vie, mais toutes les vies ne disposent pas du m\u00eame droit \u00e0 l\u2019examen public. La femme ath\u00e9nienne peut \u00eatre moralement responsable, mais elle n\u2019est pas politiquement visible.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Socrate repr\u00e9sente donc une promesse inachev\u00e9e. Sa m\u00e9thode contient quelque chose de lib\u00e9rateur : elle suppose que la v\u00e9rit\u00e9 ne d\u00e9pend pas de la naissance, du rang ou de la richesse, mais de la capacit\u00e9 de l\u2019\u00e2me \u00e0 chercher. Cette id\u00e9e pourrait ouvrir la voie \u00e0 une \u00e9galit\u00e9 plus large. Cependant, Socrate ne transforme pas explicitement cette possibilit\u00e9 en revendication pour les femmes. Il fissure l\u2019ordre intellectuel de la cit\u00e9, mais il ne renverse pas l\u2019ordre sexu\u00e9 de cette cit\u00e9. Sa r\u00e9volution est morale et rationnelle ; elle n\u2019est pas encore sociale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Platon : l\u2019audace d\u2019une \u00e9galit\u00e9 surveill\u00e9e<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Avec Platon, la question devient plus complexe, car Platon est sans doute le philosophe grec qui a formul\u00e9 l\u2019une des propositions les plus \u00e9tonnantes de son temps concernant les femmes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans <em>La R\u00e9publique<\/em>, lorsqu\u2019il imagine la cit\u00e9 juste, il affirme que les femmes de la classe des gardiens doivent recevoir la m\u00eame \u00e9ducation que les hommes, pratiquer la gymnastique, apprendre la musique, participer \u00e0 la d\u00e9fense et m\u00eame gouverner si elles en ont les capacit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019id\u00e9e est r\u00e9volutionnaire pour l\u2019\u00e9poque : les fonctions politiques ne devraient pas d\u00e9pendre du sexe, mais de la nature de l\u2019\u00e2me et de l\u2019aptitude \u00e0 remplir une t\u00e2che (Platon, 2008).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Platon fait ici un raisonnement simple et puissant. Si une femme poss\u00e8de les qualit\u00e9s n\u00e9cessaires pour \u00eatre gardienne de la cit\u00e9, pourquoi l\u2019en emp\u00eacher au seul motif qu\u2019elle est femme ? Les diff\u00e9rences physiques existent, dit-il en substance, mais elles ne suffisent pas \u00e0 justifier l\u2019exclusion politique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce passage de <em>LaR\u00e9publique<\/em> demeure l\u2019un des moments les plus audacieux de la pens\u00e9e antique sur les femmes. Platon brise l\u2019\u00e9vidence sociale de son temps : il ose imaginer des femmes \u00e9duqu\u00e9es comme les hommes, engag\u00e9es dans la vie commune, associ\u00e9es au gouvernement des meilleurs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cependant, cette audace a ses limites. L\u2019\u00e9galit\u00e9 platonicienne ne concerne pas toutes les femmes, mais seulement celles de la classe dirigeante id\u00e9ale. Elle ne na\u00eet pas d\u2019un droit individuel des femmes \u00e0 la libert\u00e9, mais d\u2019un souci d\u2019efficacit\u00e9 politique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Platon ne dit pas : la femme m\u00e9rite l\u2019\u00e9galit\u00e9 parce qu\u2019elle est un sujet autonome. Il dit plut\u00f4t : la cit\u00e9 doit utiliser toutes les capacit\u00e9s disponibles, y compris celles des femmes, si elle veut \u00eatre parfaitement organis\u00e9e. C\u2019est une \u00e9galit\u00e9 fonctionnelle, presque administrative, plus qu\u2019une \u00e9galit\u00e9 existentielle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De plus, Platon conserve parfois des pr\u00e9jug\u00e9s de son \u00e9poque. Dans d\u2019autres textes, il reprend des repr\u00e9sentations hi\u00e9rarchiques o\u00f9 le f\u00e9minin peut appara\u00eetre comme inf\u00e9rieur, associ\u00e9 \u00e0 la faiblesse ou \u00e0 une forme de d\u00e9gradation de l\u2019\u00e2me.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il ne faut donc pas transformer Platon en f\u00e9ministe moderne. Il reste un penseur ancien, prisonnier de certaines images de son monde. Mais il faut reconna\u00eetre ceci : au sein d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 largement patriarcale, il a pos\u00e9 une question d\u00e9cisive que beaucoup refusaient m\u00eame d\u2019entendre : et si la diff\u00e9rence des sexes ne suffisait pas \u00e0 fonder l\u2019in\u00e9galit\u00e9 des fonctions ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est l\u00e0 que Platon devient pr\u00e9cieux pour notre r\u00e9flexion contemporaine. Il montre que l\u2019in\u00e9galit\u00e9 n\u2019est jamais seulement une coutume ; elle est une construction que la pens\u00e9e peut interroger. L\u00e0 o\u00f9 la cit\u00e9 disait : <em>\u00abLes femmes restent dedans parce qu\u2019elles sont femmes\u00bb<\/em>, Platon r\u00e9pondait : <em>\u00abDemandons d\u2019abord ce qu\u2019elles peuvent faire\u00bb<\/em>. M\u00eame limit\u00e9e, cette r\u00e9ponse ouvrait une br\u00e8che. Elle rappelait que le destin social n\u2019est pas forc\u00e9ment inscrit dans le corps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Aristote : la hi\u00e9rarchie devenue nature<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Avec Aristote, le mouvement semble se refermer. Aristote est un immense penseur de la logique, de la biologie, de la politique, de l\u2019\u00e9thique. Mais sur la question des femmes, son \u0153uvre a souvent servi \u00e0 donner une justification rationnelle \u00e0 la domination masculine. Dans <em>Les Politiques<\/em>, il affirme que la relation entre l\u2019homme et la femme rel\u00e8ve d\u2019une forme de commandement naturel : l\u2019homme serait naturellement plus apte \u00e0 gouverner, la femme naturellement destin\u00e9e \u00e0 \u00eatre gouvern\u00e9e. Elle poss\u00e8de la raison, mais selon lui une raison <em>\u00absans autorit\u00e9\u00bb<\/em> dans l\u2019ordre domestique et politique (Aristote, 1993).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette formule est terrible parce qu\u2019elle enferme l\u2019in\u00e9galit\u00e9 dans la nature. Ce n\u2019est plus seulement la cit\u00e9 qui exclut les femmes ; c\u2019est l\u2019ordre du monde qui semble l\u2019exiger.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aristote ne se contente pas de constater une domination sociale. Il la pense, l\u2019organise, lui donne une coh\u00e9rence philosophique. Pour lui, la maison est structur\u00e9e par des rapports hi\u00e9rarchiques : ma\u00eetre et esclave, mari et femme, p\u00e8re et enfants. Chacun a sa fonction. L\u2019homme libre adulte est l\u2019\u00eatre pleinement politique. La femme, elle, reste dans une rationalit\u00e9 subordonn\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette vision se prolonge dans sa pens\u00e9e biologique. Aristote d\u00e9crit souvent le m\u00e2le comme principe actif, donnant la forme, et la femelle comme principe mat\u00e9riel, fournissant la mati\u00e8re. M\u00eame si cette biologie appartient \u00e0 un autre \u00e2ge scientifique, elle a eu des cons\u00e9quences symboliques consid\u00e9rables. Le masculin devient associ\u00e9 \u00e0 l\u2019activit\u00e9, \u00e0 la forme, \u00e0 la finalit\u00e9 ; le f\u00e9minin \u00e0 la passivit\u00e9, \u00e0 la mati\u00e8re, \u00e0 l\u2019inach\u00e8vement. L\u2019in\u00e9galit\u00e9 sociale trouve alors un appui dans une pr\u00e9tendue diff\u00e9rence naturelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce qui frappe, chez Aristote, c\u2019est la force de syst\u00e9matisation. L\u00e0 o\u00f9 Socrate laisse une promesse ouverte, l\u00e0 o\u00f9 Platon introduit une br\u00e8che, Aristote referme la porte avec l\u2019autorit\u00e9 du raisonnement. Il ne dit pas seulement que les femmes sont domin\u00e9es ; il sugg\u00e8re qu\u2019elles doivent l\u2019\u00eatre pour que l\u2019ordre soit conforme \u00e0 la nature. Cette naturalisation de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 aura une longue post\u00e9rit\u00e9. Pendant des si\u00e8cles, des traditions philosophiques, juridiques et religieuses pourront puiser dans ce type de raisonnement pour justifier l\u2019inf\u00e9riorisation des femmes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il serait injuste de r\u00e9duire Aristote \u00e0 cela. Son \u0153uvre est vaste, complexe, parfois plus nuanc\u00e9e que les caricatures qu\u2019on en donne. Mais sur ce point pr\u00e9cis, il faut \u00eatre clair : sa pens\u00e9e politique ne reconna\u00eet pas aux femmes une pleine \u00e9galit\u00e9 de statut. Elle les inscrit dans l\u2019\u00e9conomie domestique, non dans la citoyennet\u00e9 accomplie. Elle leur accorde une place, mais cette place est fix\u00e9e d\u2019avance par un ordre masculin du monde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Ce que la Gr\u00e8ce nous apprend encore<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La condition f\u00e9minine dans la Gr\u00e8ce ancienne r\u00e9v\u00e8le une v\u00e9rit\u00e9 d\u00e9rangeante : une civilisation peut produire de la beaut\u00e9, de la pens\u00e9e, de la d\u00e9mocratie, tout en organisant l\u2019exclusion. Elle peut parler de justice sans \u00eatre juste envers tous. Elle peut inventer la raison tout en r\u00e9servant l\u2019usage public de cette raison \u00e0 une minorit\u00e9 d\u2019hommes libres. C\u2019est pourquoi il faut lire les Grecs avec admiration, mais aussi avec vigilance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Socrate nous rappelle que la philosophie commence par l\u2019examen. Mais il nous oblige aussi \u00e0 demander : qui avait le droit r\u00e9el de participer \u00e0 cet examen ? Platon nous montre qu\u2019une pens\u00e9e peut d\u00e9passer son \u00e9poque et imaginer des femmes gouvernantes, \u00e9duqu\u00e9es, utiles \u00e0 la cit\u00e9. Mais il nous rappelle aussi qu\u2019une \u00e9galit\u00e9 pens\u00e9e pour l\u2019\u00c9tat n\u2019est pas encore une libert\u00e9 pens\u00e9e pour la personne. Aristote, enfin, nous enseigne le danger des syst\u00e8mes brillants lorsqu\u2019ils transforment les pr\u00e9jug\u00e9s sociaux en v\u00e9rit\u00e9s naturelles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le probl\u00e8me n\u2019est donc pas seulement que les femmes grecques furent priv\u00e9es de pouvoir. Le probl\u00e8me est que cette privation fut souvent rendue raisonnable, normale, presque \u00e9vidente. L\u2019injustice devient plus solide lorsqu\u2019elle cesse d\u2019appara\u00eetre comme violence et se pr\u00e9sente comme ordre. On ne dit plus : <em>\u00abNous dominons les femmes\u00bb<\/em>. On dit : <em>\u00abChacune et chacun a sa nature\u00bb<\/em>. C\u2019est ainsi que les soci\u00e9t\u00e9s anciennes, et parfois modernes, r\u00e9ussissent \u00e0 faire durer l\u2019in\u00e9galit\u00e9 : elles la d\u00e9guisent en \u00e9quilibre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aujourd\u2019hui, relire Socrate, Platon et Aristote \u00e0 partir de la condition f\u00e9minine ne consiste pas \u00e0 br\u00fbler les classiques. Cela consiste \u00e0 les interroger vraiment. Car la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 la philosophie n\u2019est pas la r\u00e9p\u00e9tition respectueuse des ma\u00eetres ; elle est la continuation critique de leurs questions. Si Socrate nous a appris quelque chose, c\u2019est qu\u2019aucune autorit\u00e9 ne doit \u00e9chapper \u00e0 l\u2019examen. Pas m\u00eame celle de Socrate. Pas m\u00eame celle de Platon. Pas m\u00eame celle d\u2019Aristote.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La femme grecque ancienne n\u2019a pas re\u00e7u la place qu\u2019elle m\u00e9ritait. Elle a \u00e9t\u00e9 indispensable sans \u00eatre reconnue, c\u00e9l\u00e9br\u00e9e sans \u00eatre lib\u00e9r\u00e9e, repr\u00e9sent\u00e9e sans \u00eatre entendue. Et c\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 que se trouve la le\u00e7on la plus actuelle : une soci\u00e9t\u00e9 ne se mesure pas seulement \u00e0 ce qu\u2019elle admire, mais \u00e0 ceux et celles qu\u2019elle autorise \u00e0 parler.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les Grecs ont invent\u00e9 la grande question de la justice. Notre t\u00e2che est de leur r\u00e9pondre avec une exigence qu\u2019ils n\u2019ont pas toujours su porter jusqu\u2019au bout : aucune cit\u00e9 n\u2019est vraiment juste tant que la moiti\u00e9 de ses membres reste tenue au seuil de la parole.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lundi prochain : <strong><em><strong>\u00abL\u2019\u00e9mancipation des femmes : quatre si\u00e8cles pour sortir de l\u2019ombre\u00bb<\/strong><\/em><\/strong> (2\/3). <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>* Universitaire.<\/em><em><\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Bibliographie<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Platon, <em>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em>, sous la direction de Luc Brisson, Paris, Flammarion, 2008.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aristote, <em>Les Politiques<\/em>, traduction Pierre Pellegrin, Paris, GF Flammarion, 1993.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pomeroy, Sarah B., <em>Goddesses, Whores, Wives, and Slaves: Women in Classical Antiquity<\/em>, New York, Schocken Books, 1975.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Loraux, Nicole, <em>Les Enfants d\u2019Ath\u00e9na. Id\u00e9es ath\u00e9niennes sur la citoyennet\u00e9 et la division des sexes<\/em>, Paris, Maspero, 1981.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour aborder la question de l\u2019\u00e9mancipation f\u00e9minine dans toute sa profondeur, il convient de commencer par par l\u2019histoire longue des id\u00e9es. <\/p>\n","protected":false},"author":8,"featured_media":18840680,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[992,994,1000,2433],"tags":[128006,128558,128559,1289,14854,128560,121876,124757],"class_list":["post-18840657","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-a-la-une","category-culture","category-tribune","category-tunisie","tag-aristote","tag-condition-feminine","tag-emancipation","tag-femme","tag-philosophie","tag-platon","tag-socrate","tag-zouhair-ben-amor"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v26.6 - 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