{"id":19123399,"date":"2026-07-03T10:17:33","date_gmt":"2026-07-03T09:17:33","guid":{"rendered":"https:\/\/kapitalis.com\/tunisie\/?p=19123399"},"modified":"2026-07-03T10:17:35","modified_gmt":"2026-07-03T09:17:35","slug":"ibn-al-haythem-ou-la-fin-de-lillusion-egocentrique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kapitalis.com\/tunisie\/2026\/07\/03\/ibn-al-haythem-ou-la-fin-de-lillusion-egocentrique\/","title":{"rendered":"Ibn Al Haythem ou la fin de l\u2019illusion \u00e9gocentrique"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>Il y a des d\u00e9couvertes scientifiques qui ne se contentent pas d\u2019ajouter une connaissance \u00e0 d\u2019autres connaissances. Elles d\u00e9placent silencieusement le centre du monde. Elles retirent \u00e0 l\u2019homme une vieille certitude, presque une consolation, celle de croire que l\u2019univers fonctionne autour de lui, pour lui, \u00e0 partir de lui. La d\u00e9couverte d\u2019Ibn al-Haytham, connu en Occident sous le nom d\u2019Alhazen, appartient \u00e0 cette famille rare des id\u00e9es qui changent notre mani\u00e8re de voir, au sens propre comme au sens moral du terme.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Zouha\u00efr Ben Amor *<\/strong><\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"200\" height=\"200\" src=\"https:\/\/kapitalis.com\/tunisie\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Zouhair-Ben-Amor.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-17518909\" srcset=\"https:\/\/kapitalis.com\/tunisie\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Zouhair-Ben-Amor.jpg 200w, https:\/\/kapitalis.com\/tunisie\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Zouhair-Ben-Amor-150x150.jpg 150w, https:\/\/kapitalis.com\/tunisie\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Zouhair-Ben-Amor-120x120.jpg 120w\" sizes=\"auto, (max-width: 200px) 100vw, 200px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dire que la lumi\u00e8re entre dans l\u2019\u0153il au lieu d\u2019en sortir para\u00eet aujourd\u2019hui \u00e9vident, presque banal. Pourtant, cette \u00e9vidence fut une r\u00e9volution. Elle a renvers\u00e9 une intuition ancienne : l\u2019\u0153il humain ne projette pas sa puissance sur le monde ; il re\u00e7oit, il accueille, il interpr\u00e8te. Ce que nous voyons ne jaillit pas de nous. Il vient \u00e0 nous.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pendant longtemps, l\u2019homme a imagin\u00e9 le regard comme une sorte de fl\u00e8che invisible. On ouvrait les yeux et le monde devenait visible, comme si l\u2019\u0153il envoyait quelque chose vers les choses pour les \u00e9clairer et les poss\u00e9der. Cette id\u00e9e, que l\u2019on appelle la th\u00e9orie de l\u2019\u00e9mission visuelle, avait quelque chose de s\u00e9duisant. Elle donnait au regard une force active, presque souveraine. Voir, c\u2019\u00e9tait atteindre. Voir, c\u2019\u00e9tait toucher \u00e0 distance. Voir, c\u2019\u00e9tait, d\u2019une certaine fa\u00e7on, dominer. Or Ibn al-Haytham rompt avec cette illusion. Il montre, par l\u2019observation, par l\u2019exp\u00e9rience, par le raisonnement, que l\u2019\u0153il n\u2019est pas une lampe qui \u00e9claire le monde. Il est une fen\u00eatre fragile par laquelle le monde entre en nous.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce renversement est beaucoup plus profond qu\u2019une correction d\u2019optique. Il touche \u00e0 notre orgueil. Car l\u2019homme aime se croire source, centre, origine. Il aime penser que le monde attend son regard pour exister pleinement. Il confond souvent perception et possession, pr\u00e9sence et ma\u00eetrise, connaissance et domination.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019histoire des sciences, pourtant, est une longue \u00e9cole d\u2019humilit\u00e9. Chaque grande d\u00e9couverte nous rappelle que nous sommes moins centraux que nous ne le pensions, mais plus responsables que nous ne le croyions. Ibn al-Haytham, bien avant les r\u00e9volutions astronomiques, biologiques et \u00e9cologiques, nous oblige \u00e0 reconna\u00eetre une v\u00e9rit\u00e9 simple : le r\u00e9el ne sort pas de nous ; il nous pr\u00e9c\u00e8de, nous entoure, nous d\u00e9passe.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Quand la lumi\u00e8re a cess\u00e9 d\u2019ob\u00e9ir \u00e0 notre regard<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au XI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, dans un monde savant travers\u00e9 par les h\u00e9ritages grecs, les d\u00e9bats philosophiques, les connaissances m\u00e9dicales et les traditions math\u00e9matiques, Ibn al-Haytham entreprend une \u0153uvre majeure, le <em>Kitab al-Manazir<\/em>, ou <em>Livre de l\u2019optique<\/em>. Ce livre n\u2019est pas seulement un trait\u00e9 technique sur les rayons lumineux, les miroirs, les reflets ou les erreurs de perception. Il est aussi une le\u00e7on de m\u00e9thode. Ibn al-Haytham ne se contente pas de r\u00e9p\u00e9ter les Anciens, m\u00eame lorsqu\u2019il les respecte. Il interroge, v\u00e9rifie, compare, observe. Il sait que l\u2019autorit\u00e9 d\u2019un nom ne suffit pas \u00e0 faire une v\u00e9rit\u00e9. Il faut l\u2019\u00e9preuve des faits.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Son raisonnement contre la lumi\u00e8re qui sortirait de l\u2019\u0153il est d\u2019une grande simplicit\u00e9 apparente. Si l\u2019\u0153il \u00e9mettait r\u00e9ellement une lumi\u00e8re capable d\u2019atteindre les objets, comment expliquer que nous soyons aveugl\u00e9s par le soleil ou par une source lumineuse trop intense ? Comment comprendre que la nuit, en ouvrant les paupi\u00e8res, nous ne projetions pas instantan\u00e9ment notre regard jusqu\u2019aux \u00e9toiles pour les saisir ? Pourquoi l\u2019\u0153il serait-il bless\u00e9 par la lumi\u00e8re s\u2019il \u00e9tait lui-m\u00eame l\u2019origine de cette lumi\u00e8re ? Ces questions ont une puissance lib\u00e9ratrice. Elles montrent que le regard humain n\u2019est pas un pouvoir absolu, mais une fonction d\u00e9pendante d\u2019un monde ext\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ibn al-Haytham propose alors un autre mod\u00e8le : les objets visibles re\u00e7oivent ou \u00e9mettent de la lumi\u00e8re, et cette lumi\u00e8re voyage vers l\u2019\u0153il. Nous ne voyons pas parce que nous lan\u00e7ons quelque chose hors de nous, mais parce que quelque chose nous atteint. Le monde ne se laisse pas voir parce que nous l\u2019ordonnons, mais parce que des conditions physiques rendent la vision possible. Il faut une source lumineuse, un objet, un trajet, un \u0153il, un cerveau. La vision devient une rencontre, non une conqu\u00eate. Et dans cette rencontre, l\u2019homme n\u2019est plus roi ; il est participant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette id\u00e9e para\u00eet aujourd\u2019hui tellement naturelle qu\u2019on oublie ce qu\u2019elle a de d\u00e9rangeant. Elle d\u00e9centre l\u2019homme. Elle transforme le regard en r\u00e9ception. Elle remplace l\u2019illusion d\u2019une projection par la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019une relation. Elle apprend \u00e0 l\u2019homme que voir ne signifie pas imposer son \u00eatre au monde, mais accepter que le monde imprime quelque chose en lui. Nous sommes travers\u00e9s par la lumi\u00e8re avant de la comprendre. Nous recevons avant de juger. Nous d\u00e9pendons avant de d\u00e9cider. Voil\u00e0 peut-\u00eatre la grande sagesse cach\u00e9e dans une th\u00e9orie de l\u2019optique.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le vieux r\u00eave d\u2019un monde \u00e0 notre mesure<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019illusion combattue par Ibn al-Haytham n\u2019a pas disparu. Elle a simplement chang\u00e9 de langage. Nous ne croyons plus, bien s\u00fbr, que nos yeux envoient des rayons lumineux pour \u00e9clairer les objets. Mais nous continuons souvent \u00e0 penser comme si le monde \u00e9tait naturellement organis\u00e9 autour de notre confort, de nos d\u00e9sirs, de nos urgences. Nous voulons que la nature nous nourrisse sans s\u2019\u00e9puiser, que la mer absorbe nos d\u00e9chets sans se troubler, que la ville r\u00e9ponde \u00e0 nos caprices sans d\u00e9sordre, que la technique r\u00e9alise nos r\u00eaves sans cons\u00e9quences. Nous avons abandonn\u00e9 l\u2019ancienne erreur optique, mais nous conservons parfois son noyau moral : croire que tout commence par nous et revient \u00e0 nous.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019homme moderne a multipli\u00e9 les moyens de voir. Satellites, \u00e9crans, microscopes, cam\u00e9ras, r\u00e9seaux sociaux, imagerie m\u00e9dicale, t\u00e9lescopes, drones : jamais l\u2019humanit\u00e9 n\u2019a autant regard\u00e9. Pourtant, regarder davantage ne signifie pas toujours voir mieux. Il est possible d\u2019accumuler des images et de perdre le sens du r\u00e9el. Il est possible de photographier la plan\u00e8te et de ne pas entendre sa fatigue. Il est possible de filmer les guerres et de s\u2019habituer \u00e0 la douleur. Il est possible de voir les for\u00eats br\u00fbler, les esp\u00e8ces dispara\u00eetre, les mers se r\u00e9chauffer, et continuer \u00e0 vivre comme si ces images ne nous concernaient pas vraiment. Le probl\u00e8me n\u2019est plus l\u2019absence de lumi\u00e8re. Le probl\u00e8me est notre mani\u00e8re de la recevoir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La vieille illusion \u00e9gocentrique se reconna\u00eet \u00e0 un signe : elle transforme le monde en d\u00e9cor. La montagne devient carte postale, la mer devient station baln\u00e9aire, l\u2019animal devient ressource, l\u2019arbre devient bois, le sol devient terrain \u00e0 vendre, le temps devient argent, l\u2019autre devient obstacle ou public. Tout ce qui existe est r\u00e9duit \u00e0 son utilit\u00e9 pour nous. Nous ne demandons plus : qu\u2019est-ce que cette chose est en elle-m\u00eame ? Nous demandons : \u00e0 quoi peut-elle me servir ? Cette mani\u00e8re de voir est peut-\u00eatre la forme contemporaine de l\u2019\u0153il qui pr\u00e9tend \u00e9clairer le monde. Elle ne re\u00e7oit plus le r\u00e9el ; elle le force \u00e0 entrer dans nos cat\u00e9gories d\u2019int\u00e9r\u00eat.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ibn al-Haytham nous invite indirectement \u00e0 une discipline inverse. Voir, c\u2019est commencer par reconna\u00eetre que quelque chose vient du dehors. Le r\u00e9el n\u2019est pas une invention de notre d\u00e9sir. Il r\u00e9siste. Il a ses lois, ses rythmes, ses limites. La lumi\u00e8re n\u2019ob\u00e9it pas \u00e0 notre vanit\u00e9 ; elle suit des chemins. La nature n\u2019ob\u00e9it pas \u00e0 nos slogans ; elle r\u00e9pond \u00e0 des \u00e9quilibres. Le corps n\u2019ob\u00e9it pas toujours \u00e0 nos ambitions ; il rappelle sa fragilit\u00e9. La soci\u00e9t\u00e9 n\u2019ob\u00e9it pas \u00e0 nos simplifications ; elle porte des m\u00e9moires, des blessures, des contradictions. Voir vraiment, c\u2019est donc accepter d\u2019\u00eatre instruit par ce qui n\u2019est pas nous.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les grandes humiliations f\u00e9condes<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On pourrait lire l\u2019histoire de la connaissance comme une succession de pertes apparentes. L\u2019homme a d\u2019abord cru que la Terre occupait la place centrale de l\u2019univers. Puis l\u2019astronomie l\u2019a d\u00e9plac\u00e9e. Il a cru que son esp\u00e8ce \u00e9tait s\u00e9par\u00e9e radicalement du vivant. Puis la biologie l\u2019a replac\u00e9e dans une histoire commune avec les autres formes de vie. Il a cru que sa conscience gouvernait totalement ses actes. Puis la psychologie, la psychanalyse, les neurosciences et l\u2019\u00e9tude des comportements ont montr\u00e9 la complexit\u00e9 des d\u00e9terminations invisibles qui nous traversent. Il a cru que la nature \u00e9tait un stock infini. Puis l\u2019\u00e9cologie lui a pr\u00e9sent\u00e9 la facture. Chaque fois, l\u2019homme a perdu un tr\u00f4ne imaginaire. Chaque fois, il a gagn\u00e9 une possibilit\u00e9 de lucidit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La r\u00e9volution d\u2019Ibn al-Haytham appartient \u00e0 cette lign\u00e9e. Elle est plus discr\u00e8te que celle de Copernic ou de Darwin, mais elle pr\u00e9pare le m\u00eame mouvement int\u00e9rieur. Elle dit : ton regard n\u2019est pas le ma\u00eetre du visible. Tu ne fabriques pas le monde en le regardant. Tu d\u00e9pends de conditions que tu ne cr\u00e9es pas seul. Cette le\u00e7on est essentielle aujourd\u2019hui, car l\u2019\u00e9poque nous pousse souvent \u00e0 confondre visibilit\u00e9 et v\u00e9rit\u00e9. Ce qui appara\u00eet sur nos \u00e9crans semble exister plus fortement que ce qui demeure silencieux. Ce qui attire notre attention semble plus important que ce qui nourrit r\u00e9ellement la vie. Nous croyons parfois que ce que nous ne voyons pas n\u2019existe pas. C\u2019est une erreur dangereuse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les microbes existaient avant que le microscope ne les rende visibles. Les fonds marins souffraient avant que des cam\u00e9ras ne descendent les filmer. Les injustices existaient avant que les r\u00e9seaux sociaux ne les rendent virales. Les pollutions invisibles circulaient avant que les analyses chimiques ne les nomment. L\u2019invisible n\u2019est pas le n\u00e9ant. Il est souvent la part la plus d\u00e9cisive du r\u00e9el. L\u00e0 encore, la le\u00e7on optique devient une le\u00e7on civique : l\u2019homme ne doit pas mesurer l\u2019importance des choses \u00e0 la seule intensit\u00e9 de son regard. Il doit apprendre \u00e0 penser ce qui lui \u00e9chappe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y a une humilit\u00e9 f\u00e9conde dans cette reconnaissance. \u00catre d\u00e9centr\u00e9 ne signifie pas \u00eatre humili\u00e9 au sens vulgaire du terme. Cela signifie \u00eatre d\u00e9livr\u00e9 d\u2019un mensonge. Le centre imaginaire fatigue l\u2019homme. Il l\u2019oblige \u00e0 se croire propri\u00e9taire de tout, responsable de tout au mauvais sens, autoris\u00e9 \u00e0 tout. L\u2019humilit\u00e9 scientifique, au contraire, peut l\u2019apaiser. Elle lui dit : tu n\u2019es pas le soleil, mais tu peux comprendre la lumi\u00e8re. Tu n\u2019es pas le ma\u00eetre de la Terre, mais tu peux en prendre soin. Tu n\u2019es pas s\u00e9par\u00e9 du vivant, mais tu peux devenir le gardien de certaines fragilit\u00e9s. Tu n\u2019es pas l\u2019origine du r\u00e9el, mais tu peux r\u00e9pondre \u00e0 son appel.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Retrouver notre place sans perdre notre dignit\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La fin de l\u2019illusion \u00e9gocentrique ne doit pas conduire \u00e0 m\u00e9priser l\u2019homme. Il ne s\u2019agit pas de remplacer un orgueil par une haine de soi. Ce serait une autre erreur. L\u2019homme n\u2019est pas tout, mais il n\u2019est pas rien. Il n\u2019est pas le centre absolu, mais il est un \u00eatre capable de conscience, de m\u00e9moire, de responsabilit\u00e9, de beaut\u00e9, de r\u00e9paration. Sa grandeur ne r\u00e9side pas dans la domination du monde, mais dans la capacit\u00e9 de comprendre qu\u2019il n\u2019en est qu\u2019une partie. Sa dignit\u00e9 commence peut-\u00eatre au moment pr\u00e9cis o\u00f9 il renonce \u00e0 se croire seul.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est ici que la d\u00e9couverte d\u2019Ibn al-Haytham peut devenir une m\u00e9taphore pour notre temps. Voir juste, aujourd\u2019hui, ce n\u2019est pas seulement corriger une th\u00e9orie ancienne de la vision. C\u2019est corriger notre posture devant le monde. C\u2019est cesser d\u2019agir comme si la plan\u00e8te \u00e9tait un prolongement de notre volont\u00e9. C\u2019est comprendre que la lumi\u00e8re qui entre dans l\u2019\u0153il nous oblige \u00e0 une forme d\u2019\u00e9coute. Voir un arbre, ce n\u2019est pas seulement identifier un objet vert. C\u2019est recevoir une histoire de sol, d\u2019eau, de saison, de carbone, d\u2019oiseaux, d\u2019ombre et de patience. Voir la mer, ce n\u2019est pas seulement admirer une surface bleue. C\u2019est recevoir une respiration plan\u00e9taire, une m\u00e9moire biologique, une promesse menac\u00e9e. Voir un autre \u00eatre humain, ce n\u2019est pas le r\u00e9duire \u00e0 son apparence, \u00e0 son accent, \u00e0 son origine, \u00e0 son opinion. C\u2019est accepter qu\u2019il porte une lumi\u00e8re que nous n\u2019avons pas produite.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans nos soci\u00e9t\u00e9s satur\u00e9es d\u2019images, il devient urgent de distinguer voir et consommer. L\u2019image consomm\u00e9e dispara\u00eet aussit\u00f4t apr\u00e8s avoir servi notre curiosit\u00e9. La vision v\u00e9ritable, elle, transforme celui qui regarde. Elle le rend plus attentif, plus prudent, plus responsable. Le photographe le sait peut-\u00eatre mieux que d\u2019autres : regarder n\u2019est pas prendre, c\u2019est attendre que quelque chose se donne. Le biologiste le sait aussi : observer demande de la patience, du doute, de la pr\u00e9cision, parfois de la modestie devant ce qui ne se laisse pas comprendre tout de suite. Le citoyen devrait l\u2019apprendre \u00e0 son tour : juger une soci\u00e9t\u00e9 exige de recevoir ses complexit\u00e9s avant de lancer des condamnations faciles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La science ne d\u00e9truit pas la po\u00e9sie du monde. Elle d\u00e9truit seulement certaines illusions. Elle ne retire pas la beaut\u00e9 du ciel lorsqu\u2019elle explique les \u00e9toiles. Elle ne retire pas la merveille du regard lorsqu\u2019elle explique la lumi\u00e8re. Au contraire, elle agrandit l\u2019\u00e9merveillement en le lib\u00e9rant de la na\u00efvet\u00e9. Savoir que la lumi\u00e8re vient \u00e0 l\u2019\u0153il n\u2019appauvrit pas la vision ; cela la rend plus bouleversante. \u00c0 chaque instant, le monde nous atteint. \u00c0 chaque instant, nous sommes ouverts \u00e0 ce qui n\u2019est pas nous. \u00c0 chaque instant, notre conscience na\u00eet d\u2019une rencontre entre une r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure et une int\u00e9riorit\u00e9 vivante. Il y a l\u00e0 une le\u00e7on de science, mais aussi une le\u00e7on de civilisation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nos crises contemporaines viennent peut-\u00eatre de ce que nous avons \u00e9norm\u00e9ment d\u00e9velopp\u00e9 nos instruments de puissance sans d\u00e9velopper au m\u00eame rythme notre sagesse de r\u00e9ception. Nous savons capter, extraire, acc\u00e9l\u00e9rer, calculer, diffuser. Nous savons moins accueillir, limiter, \u00e9couter, transmettre. Nous avons perfectionn\u00e9 l\u2019\u0153il technique, mais pas toujours le regard moral. Nous voyons plus loin, mais pas forc\u00e9ment plus profond\u00e9ment. Nous voulons des r\u00e9ponses imm\u00e9diates, alors que le r\u00e9el demande souvent une lente fr\u00e9quentation. Le monde n\u2019est pas un \u00e9cran que l\u2019on balaie du doigt. Il est une pr\u00e9sence dense, ancienne, vuln\u00e9rable, qui demande autre chose que notre impatience.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La fin de l\u2019illusion \u00e9gocentrique commence donc par une conversion du regard. Non pas un regard faible, r\u00e9sign\u00e9 ou coupable, mais un regard adulte. Un regard qui sait que l\u2019homme n\u2019\u00e9claire pas tout depuis son centre suppos\u00e9. Un regard qui sait recevoir la lumi\u00e8re des choses, la lumi\u00e8re des autres, la lumi\u00e8re du vivant. Un regard qui accepte que la v\u00e9rit\u00e9 ne soit pas une production de notre orgueil, mais une rencontre exigeante avec ce qui existe. Cette conversion est n\u00e9cessaire dans l\u2019\u00e9cole, dans la politique, dans l\u2019\u00e9conomie, dans l\u2019administration, dans la culture, dans notre rapport quotidien \u00e0 la nature et aux \u00eatres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Peut-\u00eatre est-ce cela, finalement, la modernit\u00e9 la plus profonde d\u2019Ibn al-Haytham. Il ne nous apprend pas seulement comment nous voyons. Il nous apprend \u00e0 nous m\u00e9fier de ce que nous croyons \u00e9vident. Il nous rappelle que l\u2019intelligence commence quand l\u2019homme cesse de confondre son impression avec la v\u00e9rit\u00e9. Il nous montre qu\u2019une id\u00e9e juste peut faire reculer une illusion vieille de plusieurs si\u00e8cles. Et il nous offre une image magnifique : l\u2019\u0153il humain, loin d\u2019\u00eatre une torche orgueilleuse lanc\u00e9e sur le monde, est une chambre ouverte, fragile et merveilleuse, o\u00f9 la lumi\u00e8re du r\u00e9el vient d\u00e9poser ses formes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 l\u2019heure o\u00f9 l\u2019humanit\u00e9 doit choisir entre continuer \u00e0 se comporter comme propri\u00e9taire de la Terre ou devenir partenaire du vivant, cette image m\u00e9rite d\u2019\u00eatre m\u00e9dit\u00e9e. Nous ne sommes pas la lumi\u00e8re qui sort pour conqu\u00e9rir. Nous sommes aussi, et peut-\u00eatre d\u2019abord, l\u2019\u0153il qui re\u00e7oit. Recevoir n\u2019est pas subir. Recevoir, c\u2019est reconna\u00eetre. Reconna\u00eetre, c\u2019est commencer \u00e0 respecter. Et respecter, aujourd\u2019hui, est peut-\u00eatre l\u2019acte le plus r\u00e9volutionnaire qui nous reste. Dans le regard d\u00e9centr\u00e9 commence une nouvelle responsabilit\u00e9. Dans la fin d\u2019une illusion commence peut-\u00eatre la possibilit\u00e9 d\u2019une civilisation plus juste, plus sobre et plus fraternelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>* Universitaire.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>R\u00e9f\u00e9rences bibliographiques<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>Ibn al-Haytham<\/em><\/strong><em>. <\/em><em>The Optics of Ibn al-Haytham: Books I-III: On Direct Vision. Traduction et \u00e9dition critique par A. I. Sabra, The Warburg Institute, University of London, 1989.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>Smith, A. Mark<\/em><\/strong><em>. Alhacen\u2019s Theory of Visual Perception: A Critical Edition, with English Translation and Commentary, of the First Three Books of Alhacen\u2019s De Aspectibus. American Philosophical Society, 2001.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>Lindberg, David C<\/em><\/strong><em>. Theories of Vision from Al-Kindi to Kepler. University of Chicago Press, 1976.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>Tbakhi, Abdelghani, et Samir S<\/em><\/strong><em>. <strong>Amr.<\/strong> \u201cIbn Al-Haytham: Father of Modern Optics.\u201d Annals of Saudi Medicine, vol. 27, no. 6, 2007, p. 464-467.<\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed alignleft is-type-wp-embed is-provider-kapitalis wp-block-embed-kapitalis\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<blockquote class=\"wp-embedded-content\" data-secret=\"U1bAesbZFi\"><a href=\"https:\/\/kapitalis.com\/tunisie\/2026\/06\/24\/la-contribution-des-arabes-a-la-civilisation-humaine-selon-lia\/\">La contribution des Arabes \u00e0 la civilisation humaine, selon l\u2019IA<\/a><\/blockquote><iframe loading=\"lazy\" class=\"wp-embedded-content\" sandbox=\"allow-scripts\" security=\"restricted\" style=\"position: absolute; visibility: hidden;\" title=\"\u00ab\u00a0La contribution des Arabes \u00e0 la civilisation humaine, selon l\u2019IA\u00a0\u00bb \u2014 Kapitalis\" src=\"https:\/\/kapitalis.com\/tunisie\/2026\/06\/24\/la-contribution-des-arabes-a-la-civilisation-humaine-selon-lia\/embed\/#?secret=IGYzRBW6rf#?secret=U1bAesbZFi\" data-secret=\"U1bAesbZFi\" width=\"600\" height=\"338\" frameborder=\"0\" marginwidth=\"0\" marginheight=\"0\" scrolling=\"no\"><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La d\u00e9couverte d\u2019Ibn al-Haytham, ou Alhazen, au x1e si\u00e8cle, en mati\u00e8re d&rsquo;optique, est de ces id\u00e9es qui changent notre mani\u00e8re de voir, au propre comme au figur\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"author":8,"featured_media":19123799,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[992,994,2433],"tags":[129112,129108,129107,129111,129110,129109,124757],"class_list":["post-19123399","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-a-la-une","category-culture","category-tunisie","tag-alhazen","tag-emission-visuelle","tag-ibn-al-haytham","tag-kitab-al-manazir","tag-oeil","tag-optique","tag-zouhair-ben-amor"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v26.6 - 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