{"id":19485675,"date":"2026-08-25T07:49:00","date_gmt":"2026-08-25T06:49:00","guid":{"rendered":"https:\/\/kapitalis.com\/tunisie\/?p=19485675"},"modified":"2026-08-24T07:26:17","modified_gmt":"2026-08-24T06:26:17","slug":"zerda-de-radhia-toumi-murmures-du-corps-et-des-absents","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kapitalis.com\/tunisie\/2026\/08\/25\/zerda-de-radhia-toumi-murmures-du-corps-et-des-absents\/","title":{"rendered":"\u2018\u2018Zerda\u2019\u2019 de Radhia Toumi | Murmures du corps et des absents"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>Publi\u00e9 vers la fin de l\u2019ann\u00e9e 2024 aux \u00c9ditions Khayal, \u2018\u2018Zerda\u2019\u2019 est un recueil de po\u00e9sie en langue fran\u00e7aise de la po\u00e9tesse alg\u00e9rienne Radhia Toumi. En feuilletant et en lisant ce livre, on entre dans une po\u00e9sie contemporaine en vers libres, intime et visc\u00e9rale, o\u00f9 chaque mot semble taill\u00e9 dans la chair et la m\u00e9moire. Le corps, l\u2019\u00e2me, la solitude, la guerre, l\u2019exil : tout est l\u00e0, inscrit dans la tension fragile de l\u2019existence.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Djamal Guettala<\/strong><\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e8s <em>\u00abADN\u00bb<\/em>, la douleur devient g\u00e9n\u00e9tique. La double h\u00e9lice <em>\u00ab\u00e9tourdie\u00bb<\/em> \u00e9gare son <em>\u00ab\u00e9charpe h\u00e9lic\u00e9e\u00bb<\/em>, et l\u2019ADN lui-m\u00eame vacille. Le corps devient un champ de bataille intime, o\u00f9 chaque cellule porte le poids de l\u2019histoire et de la souffrance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans <em>\u00abAide-moi \u00e0 trouver mon corps\u00bb<\/em>, la trag\u00e9die prend la mer pour d\u00e9cor : corps engloutis, \u00e2mes s\u00e9par\u00e9es, disparition et exil se transforment en un <em>\u00abventre immense d\u2019eau et de sel\u00bb<\/em>. La po\u00e9sie devient alors cri et t\u00e9moignage, \u00e0 la fois intime et collectif.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le corps entre identit\u00e9, m\u00e9moire, absence et exil<\/h2>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La po\u00e9sie de Radhia Toumi repose sur le vers libre, sans rimes ni m\u00e9trique r\u00e9guli\u00e8re, mais aussi sur une succession d\u2019images, de m\u00e9taphores, d\u2019ellipses et de silences qui donnent au texte son rythme particulier. Des formules comme <em>\u00abla mer m\u2019a pris les jambes\u00bb<\/em> ou <em>\u00ables miroirs ne connaissent plus mon histoire\u00bb<\/em> ne cherchent pas seulement l\u2019effet po\u00e9tique : elles d\u00e9placent le r\u00e9el et le chargent d\u2019une dimension symbolique. Le corps devient alors identit\u00e9, m\u00e9moire, absence et exil. Chaque image semble ouvrir une seconde lecture derri\u00e8re le r\u00e9cit apparent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette \u00e9criture reste pourtant accessible. Toumi ne s\u2019enferme ni dans une po\u00e9sie herm\u00e9tique ni dans une exp\u00e9rimentation formelle gratuite. Ses textes poss\u00e8dent souvent une dimension narrative : ils racontent une situation, une rencontre, une s\u00e9paration, une douleur ou un souvenir, avant de basculer vers l\u2019\u00e9motion et le symbole. La po\u00e9sie na\u00eet pr\u00e9cis\u00e9ment de cette transformation du quotidien en exp\u00e9rience int\u00e9rieure. Certaines chutes reconfigurent ainsi le sens des vers pr\u00e9c\u00e9dents et laissent au lecteur un \u00e9cho qui d\u00e9passe le po\u00e8me lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La solitude s\u2019invite \u00e9galement dans les espaces domestiques. Dans <em>\u00abLa chambre des invit\u00e9s\u00bb<\/em>, les chaises de bois et de cuir vides, le silence et l\u2019absence transforment la pi\u00e8ce en miroir de la vacuit\u00e9 int\u00e9rieure.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u00abRegard furtif\u00bb<\/em> saisit l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re d\u2019un d\u00e9sir timide qui s\u2019\u00e9teint dans l\u2019ab\u00eeme : chambres fant\u00f4mes secou\u00e9es par le vent, m\u00e9lancolie saccad\u00e9e, c\u0153ur <em>\u00ab\u00e0 bout de force\u00bb<\/em> qui crie sa fatigue. Le quotidien devient un territoire de m\u00e9moire et de contemplation, o\u00f9 le vent, l\u2019espace et le silence traduisent la fragilit\u00e9 des liens humains.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">De l\u2019amour virtuel aux blessures du monde<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Toumi m\u00eale aussi la modernit\u00e9 \u00e0 son souffle po\u00e9tique. Dans <em>\u00ab\u00c0 mon ch\u00e9ri \/ \u00c0 ma ch\u00e9rie\u00bb<\/em>, l\u2019amour circule par Viber et par \u00e9mojis : un <em>\u00abJe t\u2019aime\u00bb<\/em> devient un <em>\u00abcolis virtuel instantan\u00e9\u00bb<\/em>, tandis que la distance se transforme en chewing-gum que l\u2019on peut \u00e9tirer et rouler \u00e0 volont\u00e9. L\u2019humour, tendre et doux-amer, souligne la fragilit\u00e9 des relations contemporaines tout en c\u00e9l\u00e9brant leur capacit\u00e9 \u00e0 se r\u00e9inventer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais la gravit\u00e9 r\u00f4de toujours. Dans le po\u00e8me de la page 43, l\u2019un contemple un rayon sur sa chemise tandis que l\u2019autre vit la guerre au quotidien. Les c\u0153urs virtuels deviennent alors des symboles de r\u00e9sistance : <em>\u00abY a-t-il un espace bleu qui voudrait abriter nos familles ?\u00bb<\/em> Une question suspendue, un cri pour la paix, la recherche d\u2019un abri qui semble ne pas exister.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La langue de Toumi est claire, \u00e9pur\u00e9e, mais charg\u00e9e de musique et de chair. Ses images sont \u00e0 la fois organiques et surr\u00e9alistes : l\u2019ADN qui perd son \u00e9charpe, les poissons autour d\u2019une chaise, la distance transform\u00e9e en chewing-gum. Les po\u00e8mes courts frappent comme des scalpels, tandis que les textes plus longs explorent les tensions entre d\u00e9sir, m\u00e9moire et douleur. L\u2019\u00e9criture avance ainsi par fragments, silences et associations d\u2019images, sans jamais perdre le fil \u00e9motionnel qui relie les textes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le titre lui-m\u00eame m\u00e9rite que l\u2019on s\u2019y arr\u00eate. En Alg\u00e9rie, la <em>zerda<\/em> (\u0632\u0631\u062f\u0629) d\u00e9signe traditionnellement un festin communautaire ou une c\u00e9r\u00e9monie d\u2019hommage \u00e0 un saint local. On y partage un repas en signe de gratitude apr\u00e8s une \u00e9preuve ou pour c\u00e9l\u00e9brer un bienfait. Par extension, le mot renvoie aussi \u00e0 un grand banquet convivial, \u00e0 un moment collectif o\u00f9 les individus se retrouvent autour d\u2019un m\u00eame espace, d\u2019une m\u00eame m\u00e9moire et d\u2019un m\u00eame geste de partage.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le corps absent, ou l\u2019exil comme d\u00e9chirure<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chez Radhia Toumi, ce mot prend une r\u00e9sonance particuli\u00e8re. Le banquet collectif se d\u00e9place vers l\u2019espace int\u00e9rieur ; le rassemblement devient rassemblement des souvenirs, des blessures, des voix et des absences. La <em>zerda<\/em> n\u2019est plus seulement ce qui r\u00e9unit les vivants autour d\u2019une table : elle devient une mani\u00e8re de convoquer ce qui manque, de faire revenir les absents par la parole et de transformer la douleur individuelle en exp\u00e9rience partag\u00e9e. Le titre porte ainsi en lui une tension f\u00e9conde entre le collectif et l\u2019intime, entre la c\u00e9l\u00e9bration et le deuil, entre la m\u00e9moire populaire et la qu\u00eate int\u00e9rieure.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette lecture fait aussi surgir une autre voix possible, comme un \u00e9cho lointain aux motifs qui traversent Zerda. Parmi les textes que l\u2019on pourrait mettre en regard de l\u2019univers de Radhia Toumi, <em>\u00abLe corps absent\u00bb<\/em> poss\u00e8de, \u00e0 mes yeux, une force particuli\u00e8re. Il rejoint naturellement plusieurs motifs de Zerda \u2014 le corps, la mer, l\u2019exil, la m\u00e9moire et les absents \u2014 sans chercher \u00e0 les expliquer. Tout passe par l\u2019image, le d\u00e9placement et le silence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><strong>Le corps absent<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>J\u2019ai laiss\u00e9 mon corps<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>sur le quai,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>entre deux valises<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>et le dernier regard de ma m\u00e8re.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Depuis,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>je marche avec une ombre<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>qui ne conna\u00eet plus mon nom.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>La mer m\u2019a pris les jambes,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>les mains,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>la m\u00e9moire des matins.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Elle a gard\u00e9 quelque part<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>mes vingt ans,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>mes r\u00eaves pli\u00e9s<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>dans une chemise blanche.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Je cherche mon visage<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>dans les vitrines du Nord,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>mais les miroirs<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>ne connaissent pas mon histoire.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Alors je parle au vent.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Je lui demande<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>o\u00f9 sont ceux<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>qui sont partis avant moi.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Il ne r\u00e9pond pas.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Il soul\u00e8ve seulement<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>un peu de poussi\u00e8re<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>sur le chemin du retour.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Et je comprends soudain<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>que mon corps n\u2019a pas disparu.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>C\u2019est moi<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>qui suis rest\u00e9e<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la mer.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce po\u00e8me me para\u00eet particuli\u00e8rement fort parce qu\u2019il ne raconte pas l\u2019exil de mani\u00e8re documentaire : il le fait ressentir \u00e0 travers la dissociation du corps et de l\u2019identit\u00e9. Le quai devient le lieu de la s\u00e9paration, la mer celui de la d\u00e9possession, les vitrines du Nord celui d\u2019une identit\u00e9 devenue \u00e9trang\u00e8re \u00e0 elle-m\u00eame. Quant \u00e0 la chute \u2014 <em>\u00abC\u2019est moi \/ qui suis rest\u00e9e \/ de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la mer\u00bb<\/em> \u2014 elle renverse le sens de l\u2019absence : le corps n\u2019est pas perdu, c\u2019est une part du sujet qui est demeur\u00e9e dans l\u2019autre rive.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La proximit\u00e9 avec <em>\u2018\u2018Zerda\u2019\u2019<\/em> est donc th\u00e9matique, mais elle ne doit pas devenir imitation. Ce qui importe est pr\u00e9cis\u00e9ment que chaque \u00e9criture conserve sa voix. Chez Radhia Toumi comme dans ce texte, le corps devient une porte d\u2019entr\u00e9e vers des territoires plus vastes : l\u2019exil, la m\u00e9moire, l\u2019amour, la guerre, la perte et le retour impossible. La po\u00e9sie ne cherche pas \u00e0 donner une r\u00e9ponse ; elle creuse l\u2019absence jusqu\u2019\u00e0 faire appara\u00eetre ce que les mots ordinaires ne parviennent plus \u00e0 dire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 la fin de la lecture, on sort \u00e9branl\u00e9 mais aussi apais\u00e9, avec le sentiment d\u2019avoir touch\u00e9 une v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 la fois intime et collective. Zerda murmure au lecteur sa force et sa fragilit\u00e9, transforme la souffrance en beaut\u00e9 et invite chacun \u00e0 m\u00e9diter sur l\u2019humain, ses corps, sa m\u00e9moire et le souffle des absents.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans recueil \u00ab\u00a0Zerda\u00a0\u00bb, la po\u00e9tesse alg\u00e9rienne Radhia Toumi propose une po\u00e9sie contemporaine en vers libres, intime et visc\u00e9rale.  <\/p>\n","protected":false},"author":8,"featured_media":19485691,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[992,994,2433],"tags":[129837,129836],"class_list":["post-19485675","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-a-la-une","category-culture","category-tunisie","tag-poete-algerienne","tag-radhia-toumi"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v26.6 - 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