{"id":28853,"date":"2015-12-05T09:30:06","date_gmt":"2015-12-05T08:30:06","guid":{"rendered":"http:\/\/kapitalis.com\/tunisie\/?p=28853"},"modified":"2015-12-05T13:22:04","modified_gmt":"2015-12-05T12:22:04","slug":"algerie-transition-vers-lincertain","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kapitalis.com\/tunisie\/2015\/12\/05\/algerie-transition-vers-lincertain\/","title":{"rendered":"Alg\u00e9rie, transition vers l\u2019incertain"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-28854 aligncenter\" src=\"http:\/\/kapitalis.com\/tunisie\/wp-content\/uploads\/2015\/12\/Boutef-Degage.jpg\" alt=\"Boutef-Degage\" width=\"626\" height=\"380\" \/><\/p>\n<p><em><strong>L\u2019Alg\u00e9rie a rat\u00e9 plusieurs occasions pour mettre en route les r\u00e9formes dont son \u00e9conomie a besoin. Avec la baisse des prix du p\u00e9trole, des turbulences sont \u00e0 craindre.<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Par<strong> Francis Ghil\u00e8s<\/strong>*<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p><em>\u00abL\u2019Alg\u00e9rie sera le Japon de l\u2019Afrique en l\u2019an 2000\u00bb<\/em>, aimait \u00e0 dire Bela\u00efd Abdesselam voici quarante ans. La confiance qu\u2019avait le chef de l\u2019Etat en son ministre de l\u2019Industrie n\u2019\u00e9tait gu\u00e8re partag\u00e9e par le petit peuple qui l\u2019avait affubl\u00e9 du sobriquet de \u00ab<em>ministre de la gazouz\u00bb.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00abL\u2019Alg\u00e9rie va donner une le\u00e7on de d\u00e9mocratie au Maroc et \u00e0 la Tunisie\u00bb<\/em>, confiait le G\u00e9n\u00e9ral Larbi Belkheir, directeur du cabinet pr\u00e9sidentiel, en juin 1991.<\/p>\n<p>Ce m\u00eame \u00e9t\u00e9 Sid Ahmed Ghozali d\u00e9clara vouloir vendre Hassi Messaoud aux \u00e9trangers, alors qu\u2019il ne faisait qu\u2019ent\u00e9riner les propositions de lib\u00e9ralisation du secteur hydrocarbures pr\u00e9par\u00e9es par l\u2019ancien ministre de l\u2019Energie, Sadek Boussena. Encore une proph\u00e9tie qui ne s\u2019est pas r\u00e9alis\u00e9e.<\/p>\n<p>En juin 1994 je demandais au Colonel Fodhil Saidi, directeur des services ext\u00e9rieurs de la Direction de la documentation et de la s\u00e9curit\u00e9 ext\u00e9rieure (DDSE) au D\u00e9partement du renseignement et de la s\u00e9curit\u00e9 (DRS) s\u2019il partageait l\u2019opinion de certains dirigeants alg\u00e9riens qui se plaignaient de mon manque de jugement sur la situation difficile que traversait l\u2019Alg\u00e9rie. La r\u00e9ponse fut lapidaire<em>: \u00abTu \u00e9cris plut\u00f4t moins de b\u00eatises que certains de tes confr\u00e8res\u00bb.<\/em><\/p>\n<p><strong>Le diagnostic <\/strong><\/p>\n<p>Tenter d\u2019\u00e9tablir un bilan des lieux \u00e9conomique et financier en cet automne 2015 n\u2019aurait aucun sens si cet exercice ne s\u2019inscrivait dans ce que Fernand Braudel appelle le temps long. Pour l\u2019\u00e9minent historien, le temps long se d\u00e9clinait en si\u00e8cles. Pour l\u2019observateur que je suis il se limite aux quatre d\u00e9cennies durant lesquelles j\u2019ai pu observer l\u2019Alg\u00e9rie.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, comme il y a d\u00e9j\u00e0 30 ans, une chute brutale du prix des hydrocarbures prive l\u2019Alg\u00e9rie d\u2019une partie importante de ses recettes d\u2019exportation, dont la quasi-totalit\u00e9 vient du gaz et du p\u00e9trole. Ce pourcentage inchang\u00e9 souligne l\u2019\u00e9chec d\u2019un mod\u00e8le de gestion \u00e9conomique archa\u00efque.<\/p>\n<p>L\u2019Alg\u00e9rie continue \u00e0 tourner le dos \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience qui a permis \u00e0 des pays aussi divers que la Cor\u00e9e du Sud, la Turquie et le Br\u00e9sil, pour ne pas parler de la Chine et de l\u2019Inde, de peser d\u2019un poids croissant dans les grands d\u00e9bats qui agitent le monde. La mauvaise int\u00e9gration de la grande majorit\u00e9 des entreprises, qu\u2019elles soient du secteur public ou priv\u00e9, dans les circuits internationaux, le peu d\u2019ind\u00e9pendance vis-\u00e0-vis de l\u2019Etat dont b\u00e9n\u00e9ficient ses grands entrepreneurs privent la diplomatie alg\u00e9rienne, par ailleurs fort active, de leviers d\u2019influence essentiels.<\/p>\n<p>Contrairement \u00e0 ce qui \u00e9tait vrai autrefois, des informations \u00e9conomiques de qualit\u00e9 sont disponibles, les d\u00e9bats contradictoires font rage et le cercle de ceux qui s\u2019int\u00e9ressent au futur \u00e9conomique du pays s\u2019est consid\u00e9rablement \u00e9largi. Cette \u00e9volution positive n\u2019a pourtant pas d\u00e9bouch\u00e9 sur un d\u00e9bat entre le gouvernement et les acteurs politiques, m\u00e9diatiques, syndicaux et patronaux qui soit \u00e0 la hauteur des d\u00e9fis. Il y a trente ans, le gouvernement op\u00e9rait dans un secret digne de l\u2019Union Sovi\u00e9tique: aujourd\u2019hui il semble atone et donne \u00e0 l\u2019observateur \u00e9tranger l\u2019impression d\u2019\u00eatre pris de court par les changements rapides qui caract\u00e9risent le monde alentour, changements qu\u2019il n\u2019a pas su pr\u00e9voir. Or gouverner, c\u2019est anticiper.<\/p>\n<p>A l\u2019automne de 2015, trois facteurs bousculent la gestion de l\u2019\u00e9conomie et ce d\u2019une mani\u00e8re plus brutale que ne l\u2019imaginent les ministres et les entrepreneurs alg\u00e9riens. En septembre dernier, un d\u00e9bat sans pr\u00e9c\u00e9dent tenu au Conseil national \u00e9conomique et social en pr\u00e9sence du gouvernement a jet\u00e9 une lumi\u00e8re crue sur les facteurs qui <em>volens nolens<\/em>, contraignent l\u2019Alg\u00e9rie a changer son mode de gouvernance \u00e9conomique.<\/p>\n<p><strong>Trois facteurs cl\u00e9s<\/strong><\/p>\n<p>1) Le sc\u00e9nario le plus largement admis sur l\u2019\u00e9volution des cours du p\u00e9trole sugg\u00e8re que celui-ci ne connaitra pas de rebonds. Son cours pourrait m\u00eame chuter au-dessous de 30$ le baril. A cela, selon Rabah Arezki, charg\u00e9 de l\u2019unit\u00e9 mati\u00e8res premi\u00e8res au d\u00e9partement de\u00a0 recherche du Fonds mon\u00e9taire international (FMI) \u00e0 Washington, il y a deux explications. Le gaz non conventionnel am\u00e9ricain a remplac\u00e9 dans le r\u00f4le de producteur d\u2019appoint celui de l\u2019Arabie Saoudite. D\u2019autre part de nouveaux champs dont le d\u00e9veloppement a \u00e9t\u00e9 entrepris lorsque le prix du baril \u00e9tait \u00e9lev\u00e9 entreront en production dans les ann\u00e9es \u00e0 venir. A ces facteurs s\u2019ajoute le retour de l\u2019Iran sur le march\u00e9, sans compter la Libye, priv\u00e9e d\u2019une bonne partie de sa production.<\/p>\n<p>2) Le deuxi\u00e8me facteur tient aux politiques de stabilisation mises en \u0153uvre dans les pays qui d\u00e9pendent des recettes de leurs exportations d\u2019hydrocarbures pour\u00a0 couvrir l\u2019essentiel de leurs importations. La Russie offrirait ainsi l\u2019exemple d\u2019une stabilisation relativement r\u00e9ussie qui a laiss\u00e9 le rouble se d\u00e9pr\u00e9cier fortement et a su maitriser l\u2019inflation, encore qu\u2019\u00e0 15% celle ci pose probl\u00e8me. La Russie est moins d\u00e9pendante que les pays du Golfe et l\u2019Alg\u00e9rie de ses exportations d\u2019hydrocarbures pour couvrir ses importations de produits alimentaires et d\u2019intrants industriels essentiels.<\/p>\n<p>3) A ces deux facteurs, Rabah Arezki ajoute un troisi\u00e8me, dont le poids va croissant, celui de l\u2019impact croissant des \u00e9nergies renouvelables notamment en Chine, qui ne favorise gu\u00e8re les \u00e9nergies fossiles sur le long terme. En Allemagne, l\u2019\u00e9nergie renouvelable contribue \u00e0 hauteur de 30% aux besoins, en Espagne on est proche des 50% en p\u00e9riode de pointe. Cet infl\u00e9chissement est sensible partout et rend obsol\u00e8te un mode d\u2019analyse que l\u2019on croyait grav\u00e9 dans le bronze. Les actifs p\u00e9troliers et gaziers courent ainsi le danger d\u2019\u00eatre sur\u00e9valu\u00e9s dans le bilan de l\u2019Alg\u00e9rie. Des actifs \u00e9paves, obsol\u00e8tes p\u00e8seront lourdement sur les finances publiques. D\u00e9j\u00e0 il y a dix ans l\u2019ambition d\u00e9mesur\u00e9e affich\u00e9e par le ministre de l\u2019\u00e9nergie Chakib Khelil de fortement augmenter les capacit\u00e9s d\u2019exportation de gaz de la Sonatrach avait des relents d\u2019archa\u00efsme. Cette ambition faisait \u00e9cho \u00e0 celle de l\u2019\u00e9poque h\u00e9ro\u00efque de <em>\u00abl\u2019industrie industrialisante\u00bb<\/em> qui a laiss\u00e9 de nombreuses \u00e9paves sur le bord du chemin: cimenterie d\u00e9mesur\u00e9e \u00e0 Chlef qui a d\u00e9truit les plus beaux vergers de l\u2019Alg\u00e9rie, aci\u00e9rie mal con\u00e7ue d\u00e8s le d\u00e9part a El Hajjar \u2013 entreprise dont la recapitalisation \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition a co\u00fbt\u00e9 une fortune et dont la privatisation voici dix ans a \u00e9t\u00e9 un scandale absolu mais aussi des usines m\u00e9caniques construites par des compagnies allemandes qui restent de loin la contribution la plus durable aux efforts de construire une vraie base industrielle. Les banques publiques sont quand \u00e0 elles des dinosaures d\u2019une esp\u00e8ce ailleurs disparue et dont les recapitalisations \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition ont co\u00fbt\u00e9 tr\u00e8s cher. Leur fonctionnement obsol\u00e8te\u00a0 prive l\u2019Alg\u00e9rie d\u2019un outil de d\u00e9veloppement efficace. Relisez le chapitre consacr\u00e9 au secteur financier dans \u00ab<em>Les Cahiers de la R\u00e9forme<\/em>\u00bb, r\u00e9dig\u00e9s par la pr\u00e9sidence entre 1986 et 1989. Le surplace est une forme raffin\u00e9e d\u2019art politique dans ce pays.<\/p>\n<p>Cet immense gaspillage de l\u2019investissement public s\u2019explique par l\u2019absence de r\u00e9flexion sur l\u2019\u00e9conomique au niveau de l\u2019Etat. Si une partie de ces fonds, investis en pure perte, avaient \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9s \u00e0 former la jeunesse de ce pays \u00e0 des techniques modernes, \u00e0 financer des incubateurs de petites entreprises dans le domaine de l\u2019\u00e9nergie et au-del\u00e0, \u00e0 encourager de jeunes entrepreneurs \u00e0 se lancer dans l\u2019aventure de l\u2019entreprise, \u00e0 faciliter les joint-ventures avec des partenaires \u00e9trangers, l\u2019\u00e9conomie alg\u00e9rienne serait mieux en mesure d\u2019affronter les d\u00e9fis auxquels elle est confront\u00e9e. Le poids mort d\u2019une bureaucratie tourn\u00e9e vers le pass\u00e9 et obs\u00e9d\u00e9e par la r\u00e9gulation, qui se d\u00e9fie de la jeunesse \u2013 atout essentiel de ce pays, interdit \u00e0 l\u2019Alg\u00e9rie de participer \u00e0 la globalisation et d\u2019en retirer des emplois, des richesses, des \u00e9changes fructueux avec l\u2019Europe mais aussi avec l\u2019Am\u00e9rique Latine, l\u2019Afrique et l\u2019Asie. Plus grave que le gaspillage des ressources financi\u00e8res est celui des ressources humaines mais si le projet des dirigeants alg\u00e9rien, tout comme celui des oppositions islamistes, reste totalitaire, le m\u00e9pris des cadres et de la comp\u00e9tence est inscrite dans l\u2019ADN du syst\u00e8me. L\u2019\u00e9cole alg\u00e9rienne, m\u00eame d\u00e9liquescente continue a produire de la classe moyenne et du d\u00e9sir d\u2019ascension sociale ce qui est inadmissible pour tout syst\u00e8me totalitaire. Violence, corruption et reconnaissance internationale sont des piliers de survie, mais pour combien de temps ?<\/p>\n<p>Il est grand temps que les d\u00e9cideurs \u00e9conomiques consid\u00e8rent la technologie comme une alli\u00e9e et non pas comme une ennemie. Un tel changement de cap obligerait \u00e0 regarder les joint-ventures avec des entrepreneurs publics et priv\u00e9s \u00e9trangers comme autant d\u2019opportunit\u00e9s et non pas comme des risques pour la souverainet\u00e9 nationale. De quelle souverainet\u00e9 nationale parle-t-on au juste quand plus de la moiti\u00e9 des besoins alimentaires de 40 millions d\u2019Alg\u00e9riens d\u00e9pendent de l\u2019\u00e9tranger?<\/p>\n<p>Mais l\u2019Etat alg\u00e9rien dispose-t-il en 2015 des \u00e9quipes capables de mener \u00e0 bien une politique de r\u00e9formes? Que reste-t-il du minist\u00e8re du plan d\u2019antan, p\u00e9pini\u00e8re de talents? A la Sonatrach, les turbulences de cette derni\u00e8re d\u00e9cennie ont gravement compromis la capacit\u00e9 de mobilisation et de gestion des dirigeants. La perte de confiance des cadres techniques exp\u00e9riment\u00e9s qui sont en train de prendre leur retraite anticip\u00e9e \u00e0 tour de bras sugg\u00e8re que la tentative d\u2019insuffler un nouveau souffle a ce secteur apr\u00e8s 2012 a fait long feu. Le nouveau ministre alg\u00e9rien de l\u2019Energie peut bien tancer les cadres de la compagnie et critiquer leur manque de r\u00e9activit\u00e9 face au bouleversement du march\u00e9 des hydrocarbures mais ni lui-m\u00eame ni le nouveau ministre de l\u2019Energie n\u2019ont l\u2019exp\u00e9rience professionnelle qui justifie leur nomination aux postes qu\u2019ils occupent. Rien ne sert de critiquer certains hauts cadres dont l\u2019exp\u00e9rience technique \u00e0 l\u2019international aurait amplement justifi\u00e9e leur nomination comme ministre ou pr\u00e9sident de la Sonatrach ce qu\u2019ils devraient faire. Jamais depuis l\u2019ind\u00e9pendance ce secteur strat\u00e9gique a-t-il \u00e9t\u00e9 confi\u00e9 \u00e0 des gens si peu exp\u00e9riment\u00e9s.<\/p>\n<p>De plus en plus nombreux sont les cadres et hauts fonctionnaires comp\u00e9tents, car ils sont l\u00e9gion et s\u2019expriment lors de colloques et dans les m\u00e9dias, qui \u00e9voquent un <em>\u00abd\u00e9labrement\u00bb<\/em> plus g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019administration. Il n\u2019existe dans ce pays aucun institut de r\u00e9flexion strat\u00e9gique digne de ce nom. L\u2019Institut de strat\u00e9gie globale (ISG) pouvait tenir son rang \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 il \u00e9tait dirig\u00e9 par feu Mohammed Yazid le peut il en 2015? Il est frappant qu\u2019\u00e0 la r\u00e9union du Conseil national \u00e9conomique et social (CNES) il y a deux mois, les organisateurs n\u2019ait pas song\u00e9 \u00e0 inviter des \u00e9conomistes chinois, indiens, anglais ou allemands. Quelques fran\u00e7ais, des troisi\u00e8mes couteaux, tout au plus. C\u2019est du Jurassic Park \u00e0 l\u2019\u00e9tat pur.<\/p>\n<p><strong>L\u2019\u00e9tat des lieux <\/strong><\/p>\n<p>Les finances publiques sont d\u00e9labr\u00e9es. Les exportations de gaz et de p\u00e9trole ont baiss\u00e9 \u2013 en quantit\u00e9, de 9% et en valeur de 42% entre les premiers semestres de 2014 et 2015 (c\u2019est-\u00e0-dire de 33,21 a 19,28 milliards de dollars). Cette baisse s\u2019inscrit dans un contexte d\u2019effritement de la production de p\u00e9trole qui est pass\u00e9e de 2 millions de barils par jour \u00e0 1,5 million entre 2005 et 2014, la production de gaz chutant pour sa part de 88 milliards de m\u00e8tres cubes \u00e0 78 sur la m\u00eame p\u00e9riode. Au vu de l\u2019\u00e9chec des appels d\u2019offres (4 permis attribu\u00e9s pour 31 offerts en septembre 2014) et de la r\u00e9ticence de nombreuses compagnies internationales \u00e0 s\u2019engager en Alg\u00e9rie, il est peu probable que la Sonatrach puisse mener \u00e0 bien son ambitieux projet d\u2019exploration 2014-2019 qui pr\u00e9voit un investissement de 102 milliards de dollars.<\/p>\n<p>La croissance des importations, elle, se poursuit m\u00eame si dans certains secteurs, notamment alimentaires et automobile, la contraction est forte. Ce commerce se fait sur des bateaux \u00e9trangers, la Compagnie nationale de navigation d\u2019antan ayant \u00e9t\u00e9 brad\u00e9e au sulfureux homme d\u2019affaires saoudien Gaith Pharaon au d\u00e9but du si\u00e8cle. Le r\u00e9sultat est sans surprise: les r\u00e9serves de change enregistrent une forte contraction et s\u2019\u00e9tabliront sans doute \u00e0 130 milliards de dollars en fin d\u2019ann\u00e9e contre 178 milliards un an plus t\u00f4t. Cette fonte des r\u00e9serves aurait pu \u00eatre frein\u00e9e par une d\u00e9pr\u00e9ciation plus forte du dinar mais le gouvernement s\u2019y oppose. Cette d\u00e9pr\u00e9ciation op\u00e8re donc sur le march\u00e9 parall\u00e8le qui offre un barom\u00e8tre fid\u00e8le le la confiance, ou manque de confiance du peuple dans ses dirigeants. Quand un gouvernement admet officiellement que l\u2019\u00e9cart entre la facture des importations et leur valeur r\u00e9elle est de 30%, autant dire qu\u2019il ne contr\u00f4le plus rien.<\/p>\n<p>L\u2019Alg\u00e9rie se f\u00e9licite d\u2019avoir une dette ext\u00e9rieure n\u00e9gligeable. Mais le chiffre de la dette ext\u00e9rieure d\u2019un pays n\u2019est pas d\u2019un grand int\u00e9r\u00eat en soi. Tout d\u00e9pend de l\u2019usage qu\u2019on fait des sommes emprunt\u00e9es. Si elles servent \u00e0 financer des investissements productifs, \u00e0 diversifier le tissu industriel, \u00e0 promouvoir la petite et moyenne entreprise, \u00e0 encourager la recherche et le d\u00e9veloppement des sciences sociales et exactes, il n\u2019y a rien \u00e0 redire. Si les emprunts servent \u00e0 financer les salaires dans le secteur public, un boom immobilier et de grands chantiers d\u2019infrastructure, notamment avec des entreprises domestiques et \u00e9trang\u00e8res, dont les prix sont largement surfactur\u00e9s et la qualit\u00e9 des prestation m\u00e9diocre (autoroute est ouest entre autres chantiers), on va vers des lendemains qui ne chantent gu\u00e8re.<\/p>\n<p>Il est vrai que les grands \u00e9quilibres macro\u00e9conomiques ont \u00e9t\u00e9 pr\u00e9serv\u00e9s mais les probl\u00e8mes structurels demeurent et s\u2019aggravent. Le Fonds de r\u00e9gulation des r\u00e9serves (FRR) peut servir \u00e0 masquer la r\u00e9alit\u00e9, mais pas ind\u00e9finiment. Ce fonds aurait pu, s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9ploy\u00e9 strat\u00e9giquement comme certains fonds d\u2019investissement souverains qui se sont d\u00e9velopp\u00e9s depuis vingt ans, servir \u00e0 acheter des actifs dans de grandes compagnies internationales avec lesquelles l\u2019Alg\u00e9rie souhaite travailler.<\/p>\n<p>Au moment de la grande crise de Peugeot, ce fleuron de l\u2019industrie automobile fran\u00e7aise, l\u2019Alg\u00e9rie aurait pu rentrer dans le capital et ce faisant s\u2019attirer les faveurs de l\u2019opinion publique fran\u00e7aise. La logique industrielle \u00e9tait imparable puisque le gouvernement alg\u00e9rien souhaitait attirer des chaines de montage de voitures \u00e9trang\u00e8res en Alg\u00e9rie. Finalement les Chinois sont entr\u00e9s dans le capital de Peugeot. Peugeot et Renault viennent en Alg\u00e9rie mais y investissent moins qu\u2019au Maroc. Ils produisent pour le march\u00e9 national alors qu\u2019au Maroc ils produisent pour exporter. Le constat est sans appel: le gouvernement alg\u00e9rien ne s\u2019est jamais donn\u00e9 la peine d\u2019\u00e9laborer une politique industrielle digne de ce nom. Y a-t-il m\u00eame song\u00e9?<\/p>\n<p>La hausse du revenu moyen a \u00e9t\u00e9 rapide: il a franchi le cap des 5000 $ d\u00e8s 2011: mais cette augmentation masque des in\u00e9galit\u00e9s croissantes entre ceux qui comprennent les m\u00e9canismes int\u00e9rieurs du syst\u00e8me \u2013 salari\u00e9s du secteur public, importateurs et distributeurs et ceux qui en sont exclus et fonctionnent dans\u00a0 un secteur informel qui envahit tout ou n\u2019ont tout simplement pas de travail. Le taux de ch\u00f4mage officiel de 20% pour les jeunes n\u2019est tout simplement pas cr\u00e9dible si l\u2019on en croit le taux de participation \u00e0 l\u2019emploi qui est de 45% seulement.<\/p>\n<p>S\u2019ajoutent \u00e0 ces in\u00e9galit\u00e9s int\u00e9rieures celles qui jouent \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur: \u00e0 combien se chiffre la fuite des capitaux depuis une g\u00e9n\u00e9ration \u2013 100 milliards, 200 milliards de dollars ou plus? Est-il dans l\u2019int\u00e9r\u00eat de l\u2019Alg\u00e9rie de contribuer \u00e0 la prosp\u00e9rit\u00e9 de l\u2019immobilier parisien ou d\u2019Alicante ? Pourquoi ne fait-elle pas appels aux nationaux Fran\u00e7ais, Anglais, Belges, Canadiens ou Am\u00e9ricains d\u2019origine alg\u00e9rienne qui ont font de brillantes carri\u00e8res dans les grandes entreprises? La Chine et l\u2019Inde n\u2019h\u00e9sitent pas recourir a leur diaspora : pourquoi l\u2019Alg\u00e9rie se refuse-t-elle a suivre une voie trac\u00e9e par des pays dont la r\u00e9ussite \u00e9conomique est incontestable?<\/p>\n<p>Le gouvernement fait tout pour assurer la paix sociale, mais ce au prix d\u2019une gabegie en subventions dans le domaine de l\u2019\u00e9nergie et des produits alimentaires. Les subventions directes et implicites dans le budget de 2013 se chiffrent, selon Ali Aissaoui de Apicorp, \u00e0 61,8 milliards de dollars, ce qui repr\u00e9sente 29% du PNB. Les deux tiers du montant des subventions implicites s\u2019expliquent par les subventions dans le domaine de l\u2019\u00e9nergie dont l\u2019utilisation domestique croit \u00e0 un rythme de plus de 10% par an. Ces subventions encouragent aussi la contrebande aux fronti\u00e8res marocaine et tunisienne (elle \u00e9quivaut \u00e0 plus d\u2019un milliard de dollars en 2015) et accumulent un gaspillage\u00a0 dans un secteur essentiel, qui devrait pouvoir vendre l\u2019\u00e9nergie qu\u2019il produit \u00e0 un prix plus proche de celui du march\u00e9. Que se produira-t-il le jour o\u00f9 l\u2019Alg\u00e9rie consommera plus d\u2019\u00e9nergie qu\u2019elle n\u2019en exporte?<br \/>\nIl ne faudra pas se plaindre si un jour une cure d\u2019amaigrissement est impos\u00e9e de l\u2019ext\u00e9rieur comme ce fut le cas en 1994. Une telle \u00e9ventualit\u00e9 ne peut \u00eatre exclue et ne sera pas le r\u00e9sultat d\u2019un complot mais d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 in\u00e9luctable qui finira par s\u2019imposer.<\/p>\n<p>L\u2019Alg\u00e9rie a montr\u00e9 en 1989-1991 qu\u2019elle avait des hommes de talent qui pouvaient a la fois r\u00eaver de r\u00e9formes, les \u00e9laborer et les mettre en application. Ces multinationales ont plus crus aux r\u00e9formes que beaucoup d\u2019hommes politiques et militaires qui min\u00e8rent les r\u00e9formes de l\u2019int\u00e9rieur. Malheureusement, ce pays d\u00e9vore ses enfants talentueux avec une voracit\u00e9 qui fait peur. Elle pr\u00e9f\u00e8re ceux qui acceptent les plans d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 du FMI \u00e0 ceux qui tentent de trouver des solutions plus conformes aux int\u00e9r\u00eats du pays. Pourquoi ce patriotisme d\u00e9voy\u00e9 est-il tant \u00e0 l\u2019honneur?<\/p>\n<p><strong>En perspective <\/strong><\/p>\n<p>L\u2019Alg\u00e9rie se d\u00e9sindustrialise \u00e0 grands pas, ce qui est surprenant vu les ambitions affich\u00e9es dans la d\u00e9cennie 1970. On peut ne pas partager toutes les convictions \u00e9conomiques du pr\u00e9sident Houari Boumediene, mais on doit lui reconnaitre une noble ambition. Ce qui a \u00e9t\u00e9 fait par la Sonatrach \u00e0 l\u2019\u00e9poque m\u00e9rite le respect, le d\u00e9veloppement du gaz naturel est \u00e0 l\u2019honneur des techniciens de ce pays. Quelle tristesse de voir tout cela sombrer il y a dix ans dans la corruption et la collusion avec les dirigeants n\u00e9o-conservateurs am\u00e9ricains. Quel spectacle bizarre de voir le pr\u00e9sident Vladimir Poutine et le roi d\u2019Arabie Saoudite intervenir au plus haut niveau de l\u2019Etat pour expliquer que la proposition de loi hydrocarbures soumise \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e nationale revenait \u00e0 vendre ce pays aux Am\u00e9ricains. O\u00f9 est pass\u00e9e la fiert\u00e9 nationale \u2013 la<em> rejla<\/em> ?<\/p>\n<p>Le taux d\u2019investissement des entreprises, publiques et priv\u00e9es confondues a chut\u00e9 de 30% au milieu des ann\u00e9es 1970 \u00e0 moins de 10% du PNB aujourd\u2019hui. Ce taux oscille de 25 \u00e0 35% dans les pays \u00e9mergents \u00e0 forte croissance soutenue comme la Malaisie, le Vietnam ou le Br\u00e9sil. Dans bien d\u2019autres domaines, l\u2019Alg\u00e9rie ne tient pas le rang qui pourrait \u00eatre le sien au sein des pays \u00e0 revenu interm\u00e9diaire. Quelles que soient les faiblesses de certains classements m\u00e9thodologiques, l\u2019Alg\u00e9rie est en position m\u00e9diocre pour ce qui a trait \u00e0 la comp\u00e9titivit\u00e9, au syst\u00e8me bancaire, au climat des affaires. Le contraste avec la situation il y vingt cinq ans est frappant.<\/p>\n<p>En un peu plus de dix-huit mois, entre l\u2019adoption par l\u2019Assembl\u00e9e nationale de la Loi sur le Cr\u00e9dit et la Monnaie en avril 1989 et les \u00e9lections de d\u00e9cembre 1991, plus de cent accords de joint-venture ont \u00e9t\u00e9 sign\u00e9s, \u00e0 la Banque d\u2019Alg\u00e9rie, alors autonome, entre des compagnies alg\u00e9riennes et des fleurons des grandes compagnies internationales europ\u00e9ennes, asiatiques et nord-am\u00e9ricaines.<\/p>\n<p>La confiance manifest\u00e9e par de nombreux dirigeants industriels, financiers et politiques de par le monde dans la capacit\u00e9 de l\u2019Alg\u00e9rie \u00e0 mener de grandes r\u00e9formes, d\u2019accepter de s\u2019ins\u00e9rer dans le jeu international de la mondialisation s\u2019est manifest\u00e9e dans un contexte politique interne et externe turbulent. Si les r\u00e9formes n\u2019aboutirent pas, la faute ne se trouve gu\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00e9tranger.<\/p>\n<p>L\u2019Alg\u00e9rie \u00e9tait ma\u00eetresse de son destin alors &#8211; elle le reste aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>Cette analyse du temps long des r\u00e9formes \u00e9conomiques en Alg\u00e9rie me conforte dans la conviction que si ceux qui ont la charge de la gestion \u00e9conomique de ce pays osent dire la v\u00e9rit\u00e9 au peuple, s\u2019entourent des comp\u00e9tences n\u00e9cessaires \u2013 qui sont l\u00e9gion \u00e0 tous les \u00e9tages de la pyramide des \u00e2ges, et offre un plan de sortie de crise clair, tout est jouable. Si la politique de l\u2019autruche reste \u00e0 l\u2019honneur \u2013 et le sable ne manque pas dans ce pays, les turbulences seront \u00e0 la hauteur des d\u00e9fis qu\u2019on se refuse a affronter.<\/p>\n<p>L\u2019histoire ne se r\u00e9p\u00e8te jamais mais \u00e0 toujours nier les le\u00e7ons qu\u2019elle offre, on se condamne \u00e0 ne jamais construire l\u2019avenir, \u00e0 transiter donc vers l\u2019incertitude.<\/p>\n<p><em>* Chercheur associ\u00e9, Barcelona Centre for International Affairs (Cidob).<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019Alg\u00e9rie a rat\u00e9 plusieurs occasions pour mettre en route les r\u00e9formes dont son \u00e9conomie a besoin. Avec la baisse des prix du p\u00e9trole, des turbulences sont \u00e0 craindre. 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