Des habitants de la délégation de Menzel Bouzelfa (gouvernorat de Nabeul) ont contacté le département de la justice environnementale et climatique du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES) pour exprimer leurs inquiétudes et leur opposition à l’installation, dans leur région, d’une unité industrielle de production de farine animale (poudre protéique) à partir d’insectes.
Les projets de production de protéines animales à partir d’insectes figurent parmi les initiatives sur lesquelles plusieurs pays à travers le monde ont misé, les considérant comme une alternative pour la production d’aliments pour animaux — notamment pour l’aquaculture — ainsi que comme des compléments alimentaires destinés à la consommation humaine, en particulier chez les sportifs.
Ces projets reposent sur l’élevage d’insectes, tels que des vers ou des mouches, nourris avec d’importantes quantités de déchets organiques, avant que les larves ne soient séchées puis broyées pour obtenir le produit fini.
Bien que ce type de projet soit présenté comme une solution durable et respectueuse de l’environnement — alliant production d’aliments pour le bétail et valorisation des déchets organiques —, il n’est pas exempt de risques et de problèmes environnementaux et sanitaires.
En effet, des rapports et des études scientifiques indiquent qu’en l’absence de normes de sécurité, de mesures préventives et d’un contrôle rigoureux, ces unités peuvent devenir une source de pollution et de nuisances olfactives, menaçant ainsi l’environnement et la santé publique.
Par ailleurs, certains pays ont signalé des cas d’échappement d’insectes depuis ces installations vers le milieu naturel, suscitant des inquiétudes quant à leur impact potentiel sur les équilibres écologiques et agricoles.
Les inquiétudes des habitants de Menzel Bouzelfa ne semblent pas isolées au regard des expériences vécues précédemment dans la région. Le projet envisagé s’inscrit dans le contexte de l’extension d’une unité industrielle similaire située dans la délégation de Grombalia, en activité depuis 2017 ; cette dernière a suscité, depuis lors, de fréquentes plaintes et mobilisations de la part des riverains, qui dénoncent les nuisances environnementales et sanitaires engendrées par ses opérations. Selon les témoignages des habitants, une partie de ces plaintes porte sur les odeurs nauséabondes émanant du processus de fermentation des déchets organiques ; ces émanations pénètrent dans les habitations et les zones résidentielles, provoquant — d’après les résidents — des difficultés respiratoires ainsi qu’une inquiétude croissante quant aux répercussions sur leur santé et leur qualité de vie.
Cette expérience soulève à nouveau de sérieuses questions quant au respect, par ces projets, des normes de protection de l’environnement et de la santé publique, ainsi que sur la capacité des mécanismes de contrôle et de suivi à garantir que les projets de valorisation des déchets et de production de protéines ne se transforment pas en nouvelles sources de pollution ni en risques environnementaux et sanitaires pour les populations.
L’emplacement de l’unité, installée à Menzel Bouzelfa il y a environ deux ans, suscite de vives inquiétudes : elle se trouve en effet au cœur d’une zone résidentielle, à quelques mètres seulement d’habitations, de l’hôpital local, de l’école primaire et d’un centre pour personnes à besoins spécifiques. Cette localisation pose un problème sérieux, tant sur le plan juridique qu’environnemental, car elle contrevient à l’arrêté du ministre de l’Industrie du 15 novembre 2005 fixant la liste des établissements dangereux, insalubres ou incommodes. Ce texte classe les unités d’élevage de vers dans la première catégorie d’établissements, lesquels doivent être éloignés des zones résidentielles et urbaines en raison des nuisances et des risques qu’ils sont susceptibles d’engendrer.
Il convient de noter que l’usine en question n’était pas initialement destinée à la production de protéines animales, mais constituait une unité de valorisation des déchets ainsi que des résidus de fruits et légumes. En 2022, elle a obtenu une autorisation pour étendre ses activités à la production de protéines animales, avec une capacité initiale estimée à 31,3 tonnes par jour, pour atteindre un pic de production d’environ 12 000 tonnes par an d’ici 2027.
Dans ce contexte, l’approbation environnementale accordée par l’Agence nationale de protection de l’environnement (ANPE) — sans la moindre objection — soulève de sérieuses interrogations.
En effet, le principe de précaution environnementale, ratifié par la Tunisie dans le cadre de la Convention des Nations Unies sur la diversité biologique de 1993, n’a pas été pris en compte, et ce, malgré les risques liés à l’implantation de l’usine au sein d’une zone résidentielle englobant des terres agricoles et des périmètres irrigués.
De son côté, l’Office national de l’assainissement (Onas) a donné son accord pour que l’usine rejette ses eaux usées industrielles dans le réseau local d’assainissement des eaux domestiques. Cette mesure ne supprime pas le risque environnemental, mais le déplace vers la question de la compatibilité des rejets de l’usine — susceptibles de contenir une forte charge de matières organiques, de polluants, voire de métaux lourds — avec le système d’assainissement et la station d’épuration.
Il convient, en particulier, de vérifier si ces eaux ont fait l’objet d’un prétraitement suffisant et si leur composition physico-chimique et bactériologique est compatible avec le fonctionnement de la station.
Compte tenu de l’ensemble des risques environnementaux potentiels liés à l’activité de l’usine d’élevage de vers à Menzel Bouzelfa, le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux :
– exprime son soutien aux habitants de Menzel Bouzelfa qui s’opposent à l’implantation de cette usine dans leur ville, en raison des nombreux risques et nuisances environnementales et sanitaires associés à cette activité, et afin d’éviter que les dommages environnementaux qui en découlent ne s’étendent de Grombalia à Menzel Bouzelfa ;
– souligne que cette activité est classée comme étant à haut risque (classe 1) et qu’elle doit impérativement être éloignée des zones urbaines ; il dénonce par ailleurs l’octroi, par le ministère de l’Industrie, d’autorisations pour exercer cette activité au sein d’une zone urbaine ;
– insiste sur le fait que l’élevage d’insectes à l’échelle industrielle intensive nécessite des mesures préventives et un confinement strict des espaces de reproduction et d’alimentation des larves, afin d’éviter toute fuite d’insectes dans la nature et les catastrophes environnementales et sanitaires qui pourraient en résulter ;
– appelle les ministères de l’Environnement et de la Santé, ainsi que les diverses autorités locales et régionales, à prendre en considération les courriers d’alerte adressés par les habitants concernant la catastrophe environnementale et sanitaire. Il les exhorte également à examiner le dossier juridique ayant permis à l’usine d’obtenir son autorisation, et plus particulièrement l’étude d’impact environnemental ; celle-ci définit clairement le plan de gestion environnementale pour les divers rejets industriels, qu’il s’agisse d’odeurs, d’eaux usées, de déchets solides ou de résidus organiques ;
– enfin, le FTDES rappelle que le droit à un environnement sain et le droit à la santé sont des droits constitutionnels que l’État se doit de garantir à ses citoyens et citoyennes, en prenant toutes les mesures nécessaires pour prévenir toute atteinte à ces droits.
Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES)



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