Après le drame | Quand une société demande à l’école de réparer ses propres fractures

Elle a quinze ans. L’âge des cartables trop lourds, des confidences chuchotées entre amies, des rêves qu’on n’ose pas encore dire à voix haute. Dans un quartier populaire de Tunis, plusieurs agresseurs ont fait de son corps le lieu d’un crime collectif. Quelque chose en elle a été brisé, que nul verdict ne suffira à réparer.

Abdelhamid Larguèche * 

Ce drame nous impose d’abord le silence. Un silence de respect, non d’indifférence. Avant les discours, avant les programmes, avant les polémiques qui s’embrasent sur les réseaux et s’éteignent avec l’actualité suivante, il y a une enfant. Elle a droit à notre protection, à la justice, et au long temps de la reconstruction. Elle a droit, aussi, à ce que nous ne l’ayons pas oubliée dans une semaine. Mais ce silence ne peut pas durer. Car derrière la douleur se lève une question que nous n’avons plus le droit d’esquiver : comment une société en arrive-t-elle à engendrer une telle violence ?

Le réflexe est connu. À chaque tragédie impliquant des adolescents, tous les regards se tournent vers l’école. Plus d’éducation civique, plus de philosophie, plus de culture, plus de sport, plus de sensibilisation. Certains voudraient même faire de l’école l’ultime rempart contre toutes les dérives morales du pays.

L’intention est honorable. La réponse est dangereusement courte.

L’école n’est pas une société de rechange

L’école porte une responsabilité immense. Instruire, éveiller l’intelligence, former l’esprit critique, enseigner le respect de l’autre, préparer à la citoyenneté : telle est sa mission. Une école digne de ce nom ne peut détourner les yeux devant la violence, le sexisme ou les humiliations ordinaires. Mais on ne peut pas lui confier la réparation morale d’une société entière.

L’adolescent ne vit pas dans une salle de classe. Il y passe quelques heures, puis il rentre : dans une famille, dans une rue, dans une bande d’amis, dans l’écran de son téléphone. Il regarde les adultes. Il voit comment on parle aux femmes dans l’espace public, comment on traite les faibles, les pauvres, les étrangers, ceux qui sont différents. Il apprend moins de ce qu’on lui dit que de ce qu’on lui montre.

L’école enseigne des valeurs ; la société, chaque jour, les confirme ou les dément.

Croire qu’une heure de morale supplémentaire suffira à neutraliser la violence que l’enfant respire ailleurs relève de l’illusion. On peut avoir appris le respect de la femme et devenir un agresseur. On peut avoir lu les philosophes et vivre en brute. On peut réciter les règles de la citoyenneté et les fouler aux pieds. Le savoir ne fait pas, à lui seul, la vertu.

Une responsabilité qui déborde les murs de l’école

Il faut donc déplacer le regard. Interroger la famille, sans la condamner par principe. Interroger les institutions de protection de l’enfance, les dispositifs de prévention, la justice, les services sociaux, les structures de jeunesse, les associations, les clubs sportifs, les espaces culturels. Se demander, avec honnêteté, où chacun se trouvait.

Et surtout, regarder en face ce que sont devenus certains quartiers populaires. Où un adolescent peut-il, aujourd’hui, faire du sport, lire, jouer de la musique, monter sur une scène, apprendre un métier ? Combien de maisons de jeunes aux portes closes, de terrains vagues en guise de stades, de rues pour seul horizon ?

Quand une société abandonne une partie de sa jeunesse à l’ennui, à la frustration et à l’absence d’avenir, elle n’a pas le droit de s’étonner que d’autres forces viennent occuper la place laissée vacante. Car le vide social ne reste jamais vide longtemps. La drogue le remplit. Les bandes le remplissent. La haine, la prédation, le mépris du corps des femmes le remplissent.

Il ne s’agit pas de prétendre que la pauvreté fabrique des criminels. Ce serait faire injure à l’immense majorité des habitants de ces quartiers, qui vivent dignement dans des conditions souvent rudes. Mais la précarité, le chômage, l’absence de lieux et le sentiment d’abandon sont des réalités qu’aucune politique sérieuse de prévention ne peut ignorer.

Rendre l’espace public à la jeunesse

Une véritable politique de jeunesse ne commence pas seulement dans la salle de classe. Elle commence dans le quartier.

Des maisons de jeunes ouvertes et vivantes. Des bibliothèques où l’on a envie d’entrer. Des terrains de sport correctement encadrés. Des ateliers de théâtre, de musique, de cinéma, de peinture, d’écriture. Des espaces numériques, des lieux de débat, des associations soutenues, des initiatives de jeunes financées et accompagnées. Et, par-dessus tout, des lieux où la jeunesse puisse parler. Car l’erreur fondamentale de nos politiques est là : nous ne cessons de parler aux jeunes sans jamais les laisser parler.

Le jeune qui écrit, qui dessine, qui joue, qui monte sur une scène ou qui investit pacifiquement la place publique pour dire quelque chose de lui-même apprend, pas à pas, ce que signifie être responsable. La liberté d’expression et de création n’est pas un luxe culturel : elle est une forme de prévention.

À condition d’être tenue par un cadre, car la liberté n’est ni l’impunité ni le droit de nuire. Une société démocratique protège l’une et fait respecter l’autre, dans le même mouvement.

Reste un sujet dont on parle trop peu : le travail et la qualification.

Une jeunesse sans perspective professionnelle est une jeunesse à qui l’on demande d’attendre, indéfiniment. Or l’avenir ne se bâtit pas avec des slogans.

Il faut réhabiliter massivement la formation professionnelle, les métiers techniques et manuels, l’apprentissage, toutes les formes d’acquisition de compétences. À l’heure où l’intelligence artificielle bouleverse le marché du travail, les savoir-faire pratiques, artisanaux et relationnels pourraient bien retrouver une valeur nouvelle.

Apprendre un métier à un jeune, c’est lui donner bien plus qu’un salaire : c’est lui dire qu’il compte, qu’on a besoin de lui, qu’il a une place parmi nous.

Punir, protéger, prévenir

Gardons-nous pourtant de l’excès inverse. Face à un crime d’une telle gravité, la réponse judiciaire est indispensable. La victime doit être protégée, les responsabilités établies, la loi appliquée. La prévention ne remplace pas la justice.

Mais la justice arrive toujours après. Après le cri, après la blessure, après l’irréparable. Une politique publique intelligente doit agir bien plus tôt : repérer les situations de danger, protéger les enfants, prévenir les violences sexuelles, combattre les addictions, encadrer les lieux que fréquentent les jeunes, réagir dès les premiers signes de violence.

C’est là que se mesure la maturité d’une société : dans sa capacité à empêcher le drame plutôt qu’à le juger après coup.

Il serait profondément injuste de demander aux enseignants de réparer, seuls, les fractures du pays.

Un professeur peut éveiller une conscience. Il peut sauver une trajectoire. Il peut donner à un enfant le goût du savoir, de la liberté et de la dignité. Mais il ne peut remplacer ni la famille, ni le juge, ni l’éducateur, ni le psychologue, ni le policier, ni l’association, ni la municipalité, ni la politique sociale. L’école peut ouvrir une porte. Elle ne peut pas, seule, bâtir toute la maison.

Le drame de cette adolescente exige de nous bien davantage que l’annonce de quelques mesures scolaires. Il nous oblige à nous demander quelle société nous sommes en train de construire autour de nos enfants.

Une société qui veut leur apprendre le respect doit commencer par respecter les plus vulnérables. Une société qui veut leur apprendre la responsabilité doit se doter d’institutions responsables. Une société qui veut combattre la violence doit cesser de la banaliser, dans ses rues, sur ses écrans, jusque dans ses plaisanteries. Une société qui veut protéger ses filles doit leur garantir, concrètement, le droit de marcher dans la rue sans avoir peur. Et une société qui veut sauver sa jeunesse doit lui offrir un avenir. Pas seulement des cours. Pas seulement des sermons. Pas seulement des sanctions. Des savoirs, une culture, des espaces de liberté, des règles justes, des institutions crédibles, du travail. Et cette conviction sans laquelle rien ne tient : qu’elle a une place dans le monde.

Ne laissons pas ce drame devenir une nouvelle occasion de fuir vers les solutions faciles. Il nous oblige à regarder en face une vérité plus rude : l’école ne peut pas réparer seule une société qui se défait.

Quelque part à Tunis, une jeune fille de quinze ans va devoir réapprendre à vivre. Nous lui devons mieux que des discours. Nous lui devons de remettre, enfin, toute la société au travail autour de ses enfants.

* Historien.

Donnez votre avis

Votre adresse email ne sera pas publique.

error: Contenu protégé !!