Les mots racistes tuent

Le racisme ne commence pas toujours par un coup. Il s’installe parfois dans une plaisanterie, une insinuation, un surnom ou un regard de mépris. Avant de blesser les corps, il travaille les esprits : il réduit une personne à sa couleur, à son origine ou à une identité supposée. Il efface progressivement cette évidence : l’autre est un être humain dont la dignité égale la nôtre.

Khémaïs Gharbi *

Dire que «les mots racistes tuent» ne signifie pas que toute parole offensante provoque mécaniquement un meurtre. Cela signifie que les mots peuvent préparer un climat dans lequel la violence devient pensable, puis acceptable, parfois même présentée comme nécessaire. Entre l’insulte et le crime, il existe des différences essentielles ; mais elles ne doivent pas nous rendre aveugles aux chemins qui peuvent les relier.

La parole ne décrit pas seulement le monde : elle contribue à le façonner.

L’engagement de Gandhi nous rappelle que la non-violence ne se limite pas à retenir sa main. Elle exige aussi un travail sur notre manière de considérer l’autre, même s’il s’agit d’un adversaire, et de nous adresser à lui. Ne jamais nier l’humanité de l’autre : telle est l’une des exigences les plus difficiles de cette démarche.

La plaisanterie raciste mérite donc d’être interrogée. Tout humour n’est pas haineux, et toute maladresse ne révèle pas une volonté de nuire. Mais le refuge du «ce n’était qu’une blague» ne suffit pas à effacer les effets d’une parole. Il faut aussi demander : de qui rit-on ? Quel préjugé entretient-on ? Que finit-on par rendre ordinaire à force de le répéter ?

Le rire peut rapprocher les êtres. Il peut aussi désigner celui que le groupe autorise à humilier. La différence ne tient pas seulement à l’intention de celui qui plaisante, mais aussi à la place laissée à celui qui en devient la cible.

On offre un visage à la colère, une cible au ressentiment

Le danger grandit lorsque le préjugé reçoit une légitimité publique.

Les campagnes électorales sont des moments particulièrement sensibles. Elles peuvent éclairer les choix collectifs, mais aussi exploiter les peurs et durcir les appartenances. Lorsqu’un responsable désigne une population comme la cause de tous les malheurs, il ne propose plus seulement une politique : il offre un visage à la colère, une cible au ressentiment.

Martin Luther King a combattu un ordre dans lequel les lois, les habitudes et les discours entretenaient l’infériorisation des Noirs américains. Son combat nous enseigne que la violence ne se réduit pas à l’acte spectaculaire de celui qui frappe. Elle peut également s’appuyer sur des institutions injustes, des humiliations quotidiennes et l’indifférence de ceux qui pourraient s’y opposer.

Il serait cependant trompeur d’imaginer qu’un criminel sommeille en toute personne fragile. La fragilité psychologique ne suffit pas à expliquer la violence raciste. Celle-ci peut se nourrir d’une idéologie, d’un groupe organisé, d’une propagande ou d’un sentiment d’impunité. Les causes sont multiples. Mais certaines paroles publiques peuvent contribuer à lever les interdits : ce qui paraissait honteux devient dicible ; ce qui devient dicible peut finir par sembler permis.

La responsabilité n’est pas identique chez celui qui prononce une phrase et chez celui qui commet un crime. Elle n’est pas pour autant inexistante chez ceux qui entretiennent sciemment la déshumanisation.

On est parfois réduit à une couleur, à un accent, à une origine

Le regard, lui aussi, peut enfermer.

Il existe des regards qui accueillent et d’autres qui assignent. Certains semblent dire : «Qui êtes-vous ?» D’autres ont déjà décidé : «Vous êtes de ceux-là.»

Être ainsi regardé, c’est parfois se voir refuser le droit d’être une personne singulière. On n’est plus un voisin, un collègue, un passant avec son histoire et ses préoccupations : on devient une couleur, un accent, une origine.

Un regard n’est évidemment pas une arme au même titre qu’un acte violent. Mais, lorsqu’il exprime constamment le soupçon ou le mépris, il participe à un climat d’exclusion. La blessure tient à l’accumulation : devoir prouver sans cesse que l’on est digne de confiance, légitime, simplement à sa place.

Nelson Mandela a écrit que personne ne naît en haïssant un autre être humain à cause de sa couleur, de son origine ou de sa religion : cette haine s’apprend. Cette conviction ouvre une possibilité décisive. Ce que les sociétés transmettent, elles peuvent aussi le remettre en question. Si l’on apprend à soupçonner, on peut apprendre à connaître ; si l’on apprend à exclure, on peut apprendre à accueillir.

Cela ne signifie pas qu’il suffirait de bonnes intentions pour abolir le racisme. Il faut aussi des lois, une éducation, une justice et des institutions capables de protéger chacun. Mais aucune de ces protections ne nous dispense d’examiner nos propres habitudes.

On ne maîtrise pas toutes les conséquences des mots

Surveiller ses propos, ce n’est pas renoncer à la liberté : c’est lui donner une conscience.

Nous devons pouvoir critiquer des idées, des croyances, des gouvernements et des politiques avec fermeté. La vigilance ne consiste pas à supprimer le désaccord, mais à refuser que celui-ci devienne une négation de l’humanité d’autrui.

Gandhi, Martin Luther King et Mandela ont mené des combats différents, dans des contextes différents. Un même horizon traverse néanmoins leur engagement : ne jamais faire de la déshumanisation une réponse à la déshumanisation.

Avant de parler, nous pouvons donc nous poser cette question : ma parole éclaire-t-elle un désaccord, ou désigne-t-elle un être humain au mépris des autres ?

Nous ne maîtrisons pas toutes les conséquences de nos mots. Mais cette incertitude n’abolit pas notre responsabilité ; elle appelle notre vigilance. Car une société ne devient pas meurtrière en un seul jour. Elle peut commencer par s’habituer à ce que certains soient humiliés sans que personne ne s’en inquiète. Et c’est aussi là que peut commencer la résistance : dans une plaisanterie que l’on refuse de relayer, une humiliation que l’on ne laisse pas passer, un regard qui reconnaît enfin une personne là où le préjugé ne voyait qu’une différence.

* Écrivain, traducteur.

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