La Steg sous haute tension à l’image d’une Tunisie qui s’éteint

Quand la lumière vire au noir ! Il fut un temps, pas si lointain, où l’acronyme Steg résonnait dans les foyers tunisiens comme une promesse de lumière et de modernité et une fierté souveraine inébranlable. La Société tunisienne de l’électricité et du gaz n’était pas une simple entreprise de service public ; c’était le bras armé de l’État bâtisseur, le symbole concret d’une Tunisie qui sortait de la torpeur coloniale pour entrer de plain-pied dans le XXe siècle. Aujourd’hui, ce géant aux pieds d’argile vacille sous les coups de boutoir d’une gestion défaillante, laissant les Tunisiens, chaque été, en proie aux affres d’une pénurie organisée. Humiliante. Pour comprendre pourquoi nous en sommes arrivés là, subissant des coupures de courant intolérables sous une canicule de 45 degrés, il faut accepter de regarder l’envers du décor : celui d’une histoire qui se lit sur trois temps politiques distincts, marqués par l’audace, puis l’illusion, et enfin l’implosion.

Moktar Lamari *

L’ère Bourguiba, des années 60 à la fin des années 80, fut celle des fondations sacrées. Dans une Tunisie indépendante mais encore profondément rurale, l’électricité relevait presque du luxe. La Steg avait alors une mission quasi mystique : éclairer le pays, du Cap Bon jusqu’aux confins du désert.

Loin de la logique de rentabilité immédiate, on bâtissait pour durer. Les ingénieurs de l’époque posaient des pylônes dans les montagnes et tiraient des câbles dans des villes qui ne connaissaient pas l’étalement urbain effréné d’aujourd’hui. Les infrastructures de cette époque, bien que modestes en capacité, bénéficiaient d’un coefficient de sécurité élevé.

C’étaient des centrales thermiques et des barrages hydroélectriques conçus pour une durée de vie de quarante ans, entretenus avec une rigueur quasi militaire. Le réseau grandissait lentement, mais sainement, porté par une élite technique qui ne transigeait pas sur la norme.

Ben Ali, un illusionniste

L’avènement de Ben Ali en 1987 a marqué un tournant décisif, celui de la fuite en avant. C’est le début du mythe du «miracle tunisien». Pour soutenir un boom économique et touristique effréné, il fallait de l’énergie, et beaucoup.

La demande en électricité a explosé, croissant à un rythme annuel moyen de 7 %, dopée par l’urbanisation sauvage du littoral et l’émergence d’une société de consommation gourmande en climatiseurs et en électroménager.

Face à cette pression, la Steg n’a pas choisi la voie de l’innovation radicale, mais celle de l’extension. On a construit des centrales à cycle combiné et importé massivement du gaz naturel algérien.

C’est à ce moment que le piège s’est refermé sur la maintenance. Dans la logique du régime, obsédée par le court terme et les indicateurs de performance flatteurs, l’investissement lourd a été sacrifié.

Les équipements installés dans les années 1970- 80, conçus pour une durée de vie technique de 25 à 30 ans avec des révisions majeures programmées tous les cinq ans, ont commencé à être tirés comme des chevaux de trait.

On a repoussé les échéances de maintenance pour afficher des bénéfices immédiats. Le réseau de transport et de distribution a souffert de cette négligence : des milliers de kilomètres de lignes moyenne tension, posés à la hâte pour loger les nouveaux habitants des banlieues, ont commencé à vieillir prématurément.

Fin 2010, si le pays brillait de mille feux, l’envers du décor révélait un système à bout de souffle.

Le post-2011, l’implosion

Le post-2011 a agi comme le révélateur d’une gangrène cachée, transformant une fatigue structurelle en crise cardiaque aiguë. La révolution a légitimement libéré la parole, mais la Steg est malheureusement devenue l’otage de la transition démocratique et des luttes d’influence.

Victime du clientélisme politique et d’une instabilité chronique à sa tête (une douzaine de PDG se sont succédé en une décennie), l’entreprise s’est enfoncée dans le marasme financier et bureaucratique. L’UGTT a fait des siennes dans les rangs des employés de la Steg, corruption, copinage et malversation.

Le chiffre le plus alarmant de cette décennie est sans conteste la saignée des compétences. On estime qu’entre 2011 et 2023, plus de 3 000 ingénieurs et cadres techniques d’élite ont quitté la Steg.

Partis vers le privé ou les pays du Golfe, ils ont emporté avec eux une mémoire technique irremplaçable, celle qui sait comment réveiller une turbine vétuste ou diagnostiquer un défaut complexe sur un réseau haute tension.

Ils ont été remplacés par des recrues souvent formées à la hâte, manquant d’expérience face à des machines capricieuses.

Cette fuite des cerveaux se double d’une dégradation physique effroyable du parc matériel. Aujourd’hui, la vérité est là, cruelle et chiffrée : près de 45 % des turbines de production thermique ont dépassé leur espérance de vie théorique.

Des centrales comme celles de Sousse ou de Bir Mchergua fonctionnent avec des unités qui devraient être reléguées au musée depuis cinq ans déjà. Le taux de défaillance des groupes a bondi, passant d’une moyenne historique de 2 % à plus de 35 % lors des pics de chaleur.

Lorsque la canicule s’abat sur la Tunisie, ces équipements désuets crient grâce. Une turbine qui tourne en surchauffe parce que ses circuits de refroidissement sont encrassés par manque de pièces de rechange — souvent bloquées en douane faute de devises — finit par se mettre «en sécurité» automatiquement.

Délestages et panne sèche

Et ce ne sont pas que les centrales : le réseau de distribution est saturé. Dans de nombreuses villes, les transformateurs de quartier, installés il y a 30-40 ans pour une consommation d’un tiers inférieure à l’actuelle, fondent littéralement sous les 45 degrés de l’air ambiant et la surcharge des climatiseurs individuels.

La conséquence directe est cette dérive infernale du «délestage».

Ce terme technique, qui signifie couper le courant par zone pour équilibrer le réseau, est devenu le cauchemar des Tunisiens. Loin d’être une science exacte, il est devenu la preuve de l’impuissance de la Steg à anticiper. Les coupures à répétition ne sont plus des mesures d’économie, mais des actes de désespoir face à un outil de production cassé.

La dette financière de l’entreprise est le miroir de sa décrépitude physique. La Steg accumule un déficit de plusieurs milliards de dinars, creusé par l’écart vertigineux entre le coût réel de l’énergie (le gaz importé a vu son prix exploser sur les marchés mondiaux) et le tarif de vente bloqué par l’État pour des raisons de paix sociale.

Le risque du black-out est réel

L’entreprise n’a tout simplement plus la trésorerie pour acheter les pièces de rechange stratégiques ni pour investir massivement dans les énergies renouvelables — le photovoltaïque et l’éolien — qui seraient pourtant la seule planche de salut logique face à cette vétusté.

Au-delà de la canicule, c’est tout le modèle qui est remis en cause. L’héritage robuste de Bourguiba a été déformé par l’illusion de prospérité de Ben Ali, pour finalement être laissé à l’abandon par une gestion postrévolutionnaire incapable d’endiguer les fuites. Incapable de gouverner une épicerie moderne.

Les Tunisiens, eux, paient cash cette accumulation d’erreurs stratégiques : ils paient des factures qui augmentent pour un service qui se dégrade, dans une chaleur qui ne cesse de monter.

Si rien n’est fait pour réveiller le géant avant qu’il ne rende son dernier soupir, la Steg risque de passer de symbole de la lumière à métaphore éternelle d’une Tunisie qui s’éteint.

Les citoyens ne comprennent pas la logique et les critères retenus pour le délestage, jugé un peu discriminatoire selon les quartiers, les secteurs et la grosseur des villas. Des menaces et des tensions ont été constatées, à l’encontre des agents de la Steg, et il faut éviter que des atteintes à des vies humaines soient constatées pour faire sortir des responsables de leur mutisme face à cette grave crise.

L’État doit communiquer au sujet de la défaillance de la Steg… ici et maintenant !

* Economiste universitaire.

Blog de l’auteur : E4T.

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