Ce que le choix énergétique allemand dit à la Tunisie

Lors de la récente visite en Tunisie du ministre allemand des Affaires étrangères, Johann Wadephu, les échanges ont porté sur la coopération bilatérale, les investissements, la transition énergétique, le numérique, la formation et les relations entre la Tunisie et l’Europe. Mais un signal venu d’Alger au même moment mérite d’être décodé à Tunis.

Abdelwaheb Ben Moussa *

Johann Wadephul a déclaré que l’Algérie pourrait contribuer au remplissage des capacités allemandes de stockage de gaz, qualifiant Alger de «partenaire fiable».

Cette déclaration concerne d’abord l’Allemagne et l’Algérie. Mais pour la Tunisie, elle constitue surtout un rappel : dans la nouvelle géoéconomie européenne, les pays qui disposent d’un actif stratégique ont aussi un levier de négociation.

La question n’est donc pas de savoir pourquoi Berlin se tourne vers Alger. Elle est de savoir pourquoi Tunis ne transforme pas encore suffisamment ses propres atouts en actifs stratégiques.

Qu’est-ce que la Tunisie peut offrir à une Europe qui cherche à réduire ses vulnérabilités et à diversifier ses interdépendances ?

La réponse ne se trouve probablement pas dans le gaz. Elle se trouve dans ce que la Tunisie possède déjà — sa proximité avec l’Europe, son potentiel renouvelable, sa position méditerranéenne, ses compétences, son industrie, ses infrastructures et son ouverture africaine — mais qu’elle doit encore transformer en capacités économiques durables.

Le débat tunisien est trop souvent construit à partir de ce que demandent nos partenaires : coopération migratoire, sécurité, stabilité, énergie, investissements ou financement. Leurs projets, parfois clé en main, deviennent les nôtres.

Cette approche mérite d’être inversée. Avant de demander ce que l’Europe peut apporter à la Tunisie, il faut déterminer ce que la Tunisie veut devenir pour l’Europe. Cette question oblige à regarder nos vulnérabilités : déficit énergétique, besoin de devises, faiblesse de l’investissement productif, difficultés logistiques, dépendance technologique, perte de certaines compétences et accès encore insuffisant aux marchés africains.

Mais elle oblige également à regarder nos atouts : proximité du marché européen, position méditerranéenne, potentiel renouvelable, base industrielle déjà intégrée à plusieurs chaînes européennes, compétences techniques et numériques et proximité avec l’Afrique.

La stratégie consiste à transformer nos vulnérabilités en priorités et nos atouts en avantages.

L’Europe comme accélérateur industriel

C’est probablement le premier changement de raisonnement nécessaire. Avant de rêver d’exporter massivement de l’électricité vers l’Europe, la priorité devrait être de réduire durablement notre propre vulnérabilité énergétique, notre déficit en la matière dépassant désormais 60% au moment où le cours mondial de l’énergie flambe.

Chaque mégawatt renouvelable produit en Tunisie peut avoir plusieurs valeurs : réduire une importation, améliorer la balance commerciale, alimenter une activité industrielle, développer des compétences et, lorsque les conditions le permettent, être exporté.

L’ordre des priorités compte. Une politique énergétique géoéconomique tunisienne devrait donc poursuivre simultanément trois objectifs : sécurité énergétique nationale, compétitivité industrielle et capacité d’interconnexion avec l’Europe.

Le raccordement électrique avec le Vieux Continent ne devrait pas être conçu comme une simple autoroute d’exportation. Il doit devenir une infrastructure permettant à la Tunisie d’augmenter sa valeur dans la chaîne énergétique. Cela implique d’attirer les investissements, mais aussi de développer progressivement la formation, la maintenance, l’ingénierie et les services locaux.

Le véritable indicateur ne devrait donc pas être seulement le nombre de mégawatts installés. Il devrait être la valeur tunisienne créée par chaque unité d’énergie produite.

La relation avec l’Europe ne doit pas être réduite à la question des financements. L’enjeu essentiel est aussi d’utiliser l’accès au marché européen pour augmenter la productivité et la capacité industrielle nationales.

La Tunisie dispose d’une proximité exceptionnelle avec ce continent de 500 millions de consommateurs potentiels. Pourtant, cette proximité n’a pas encore produit toute la valeur qu’elle pourrait générer. L’intégration dans les chaînes européennes reste trop souvent concentrée sur des activités où la valeur ajoutée locale demeure limitée. La prochaine étape doit être celle de la montée en gamme : ingénierie, conception, logiciels industriels, électronique, composants, maintenance spécialisée, services numériques, santé et technologies énergétiques. L’objectif n’est pas seulement d’exporter davantage vers l’Europe. Il est d’exporter davantage de valeur. C’est également là que se joue la réciprocité.

L’Europe apporte des marchés, des capitaux, des technologies et des savoir-faire. La Tunisie doit, en retour, offrir des conditions permettant aux entreprises européennes de produire, d’innover et de se projeter depuis notre territoire vers d’autres marchés.

Johann Wadephul reçu par Abdelmadjid Tebboune : Alger, clou de la tournée maghrébine du responsable allemand.

Passer de la proximité à la projection et transformer la mobilité en réseau

La deuxième opportunité insuffisamment exploitée est africaine. La Tunisie dispose d’une proximité géographique, culturelle et économique particulière avec l’Afrique subsaharienne. Mais une proximité ne constitue pas une stratégie. Pour transformer cette position en avantage, il faut des entreprises capables d’opérer durablement en Afrique, des mécanismes de financement adaptés, des assurances, des liaisons logistiques, des partenariats bancaires et des réseaux professionnels.

L’enjeu n’est pas de faire de la Tunisie une puissance africaine. Il est d’en faire une plateforme depuis laquelle des entreprises tunisiennes, européennes et africaines peuvent travailler ensemble. Cette fonction pourrait devenir particulièrement intéressante pour les entreprises européennes souhaitant diversifier leurs implantations et accéder davantage aux marchés africains.

La Tunisie pourrait ainsi transformer sa position géographique en avantage économique : une interface entre l’Europe, le Maghreb et l’Afrique.

La question des compétences est indissociable de cette stratégie. La Tunisie forme des ingénieurs, médecins, techniciens, informaticiens et autres professionnels recherchés par les économies européennes. La mobilité de ces compétences est une réalité. La question n’est donc plus seulement de savoir comment freiner son exode, mais comment en augmenter la valeur pour l’économie tunisienne.

Cela suppose des partenariats de formation, des certifications communes, des liens structurés entre entreprises et établissements tunisiens et européens et des réseaux permettant aux compétences installées à l’étranger de maintenir des liens économiques avec la Tunisie.

La mobilité peut ainsi devenir un réseau économique plutôt qu’une simple perte de capital humain.

Cinq leviers pour changer le rapport de négociation

Ports, réseaux électriques, télécommunications, câbles sous-marins, data centers, routes, rail et plateformes logistiques ne sont pas de simples équipements. Dans une économie mondiale confrontée aux ruptures de chaînes d’approvisionnement, ils deviennent des instruments de résilience.

La Tunisie doit donc se poser une question simple : ses infrastructures sont-elles suffisamment fiables, rapides et compétitives pour que des entreprises organisent durablement leurs chaînes de valeur autour d’elles ?

Si la réponse est insuffisante, la géographie ne suffit pas. Il faut investir dans les infrastructures, mais aussi dans leur maintenance, leur redondance, leur sécurité et leur performance. La fiabilité doit devenir elle-même un avantage compétitif tunisien.

La stratégie tunisienne peut ainsi être concentrée sur cinq leviers.

Le premier, c’est l’énergie. Il s’agit de réduire la vulnérabilité énergétique nationale, développer les renouvelables et utiliser les interconnexions pour créer une base industrielle.

Le deuxième, c’est l’industrie. Il s’agit de passer progressivement de l’assemblage à davantage d’ingénierie, de conception et de services à forte valeur ajoutée.

Le troisième, c’est l’Afrique. Il s’agit de construire une plateforme commerciale, financière et logistique permettant aux entreprises tunisiennes et européennes d’accéder aux marchés africains.

Le quatrième, ce sont les compétences. Il s’agit de transformer la mobilité professionnelle en réseaux de formation, d’innovation et de création de valeur.

Le cinquième, ce sont les infrastructures. Il s’agit de faire de la fiabilité énergétique, numérique et logistique un avantage concurrentiel régional.

Ces cinq leviers ont une logique commune : créer en Tunisie des capacités dont nos partenaires ont intérêt à disposer. C’est ainsi que l’on passe de la dépendance à l’interdépendance.

Cette approche doit également changer notre manière d’évaluer les partenariats.

Le véritable test : ce qui reste en Tunisie

Un projet ne devrait plus être jugé uniquement sur le montant de l’investissement promis. Il faudrait systématiquement demander : Quelle valeur reste en Tunisie ? Quelles compétences sont transférées ? Combien d’entreprises tunisiennes entrent dans la chaîne de valeur ? Quel accès aux marchés est créé ? Quelle capacité nouvelle demeure si le partenaire se retire ?

Ce sont les véritables critères de la réciprocité. Un investissement important peut être économiquement utile sans être stratégiquement transformateur. À l’inverse, un projet plus modeste peut renforcer durablement la position tunisienne s’il crée une capacité industrielle, ouvre un marché et augmente notre pouvoir de négociation.

Le bon partenariat n’est donc pas nécessairement celui qui apporte le plus de capitaux. C’est celui qui augmente le plus notre capacité future à négocier.

La visite du ministre allemand est terminée. L’Allemagne continuera à diversifier ses fournisseurs énergétiques. L’Algérie continuera à valoriser son avantage gazier. La Norvège restera un acteur énergétique majeur. D’autres pays chercheront à prendre leur place dans la nouvelle géographie énergétique et industrielle européenne.

La Tunisie ne gagnera rien à envier les ressources des autres. Elle doit valoriser les siennes. Notre avantage ne sera probablement pas une matière première. Il peut être une combinaison : proximité européenne, énergie renouvelable, industrie, compétences, infrastructures et accès à l’Afrique. Mais cette combinaison ne deviendra un avantage géoéconomique que si nous la transformons en projets, en entreprises, en infrastructures et en chaînes de valeur.

Le signal envoyé par Berlin à Alger doit donc être lu non comme une occasion manquée, mais comme un rappel.

Dans la nouvelle économie de la puissance, les partenaires qui comptent sont ceux qui apportent quelque chose que les autres ont intérêt à sécuriser.

La Tunisie n’a pas besoin de devenir indispensable à l’Europe. Elle doit devenir suffisamment utile dans plusieurs domaines pour que sa réussite devienne également un intérêt pour ses partenaires. C’est cela, au fond, la véritable réciprocité. Et c’est peut-être la meilleure manière de transformer notre géographie en puissance : ne plus seulement être le pays situé entre l’Europe et l’Afrique, mais devenir le pays dont certaines connexions entre l’Europe et l’Afrique ont besoin.

* Ingénieur informatique, cadre d’une banque publique.

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