Nous devons changer de paradigme. Notre système de santé ne doit plus se limiter à réparer les artères après un infarctus. Il doit permettre d’identifier et de traiter les facteurs de risque bien avant les premières manifestations de la maladie. L’intelligence artificielle aura un rôle important dans le futur pour identifier très tôt ces patients à haut risque cardio-vasculaire.
Dr Faouzi Addad *

Nous sommes devenus très performants pour déboucher les artères. Mais sommes-nous suffisamment efficaces pour éviter qu’elles ne se bouchent ?
Cette semaine, je découvre le bilan biologique d’une femme de 70 ans. Deux chiffres m’interpellent immédiatement : LDL-cholestérol : 2,19 g/L, faisant fortement suspecter une hypercholestérolémie familiale, mais en tous cas un très haut risque cardiovasculaire ; HbA1c : 6 %, associée à une glycémie à jeun de 1,13 g/L, révélant un prédiabète qui malheureusement est devenu presque inévitable dans notre pays.
Mais ce qui m’interpelle le plus, ce n’est pas seulement ces valeurs. C’est l’âge auquel nous découvrons cette anomalie lipidique.
Depuis combien d’années cette patiente vit-elle avec un cholestérol aussi élevé sans le savoir ? Depuis combien d’années ses artères sont-elles exposées à ce facteur de risque majeure de complications cardiovasculaires.
Et surtout, combien d’années de prévention avons-nous perdues ?
Ce constat est loin d’être une spécificité tunisienne. Aux États-Unis, selon les données nationales de 2023, près d’un adulte sur quatre entre 18 et 44 ans déclarait ne pas avoir fait contrôler son cholestérol au cours des cinq dernières années, contre moins de 3 % des personnes de 65 ans et plus.
Pourquoi attendre 50, 60 ou 70 ans pour découvrir une anomalie qui aurait pu être identifiée dès l’âge de 20 ans ?
Un premier bilan lipidique dès le début de l’âge adulte devrait devenir un réflexe, voire plus tôt en présence d’antécédents familiaux. Car le danger ne dépend pas uniquement du taux de LDL-cholestérol, mais également de la durée d’exposition de nos artères.
C’est le concept du LDL cumulée, comparable aux «paquets-année» du tabagisme.
Un LDL à 2,19 g/L découvert à 70 ans pourrait signifier plusieurs décennies d’exposition excessive, pendant lesquelles l’athérosclérose a pu progresser silencieusement.
Et si cette patiente présente effectivement une hypercholestérolémie familiale, ses enfants, ses frères et ses sœurs devront également bénéficier d’un dépistage.
Nous devons changer de paradigme. Notre système de santé ne doit plus se limiter à réparer les artères après un infarctus. Il doit permettre d’identifier et de traiter les facteurs de risque bien avant les premières manifestations de la maladie. L’intelligence artificielle aura un rôle important dans le futur pour identifier très tôt ces patients à haut risque cardio-vasculaire.
Le véritable progrès aujourd’hui en cardiologie, c’est aussi l’infarctus qui n’aura jamais lieu.
Dépister tôt. Traiter tôt. Protéger durablement.
* Professeur en cardiologie.



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