La compétitivité future de la Tunisie dépendra de sa capacité à construire un écosystème permettant de faire émerger, former, transmettre et renouveler durablement ses compétences scientifiques. La préservation du capital scientifique national passe ainsi autant par le renouvellement des talents que par la capacité à accompagner ceux qui existent déjà.
L’Institut arabe des chefs d’entreprise (IACE) basé à Tunis vient de publier, le 8 octobre 2026, sur son site web, une note intitulée «L’exode intérieur : comment la Tunisie perd ses talents scientifiques avant même leur départ», où il pose la problématique de la fuite des cerveaux (ingénieurs, médecins, etc.) dont les flux se sont intensifiés au cours de la dernière décennie en Tunisie faisant perdre au pays une bonne partie des ressources humaines qu’il a dépensé une fortune pour former. Dans ce troisième volet de sa série stratégique consacrée aux mathématiques, l’IACE analyse les mécanismes qui fragilisent progressivement le vivier scientifique tunisien et propose deux orientations stratégiques pour élargir et renouveler durablement ce vivier. Nous en publions ici des extraits…
La fuite des talents scientifiques ne se joue pas uniquement à l’étranger, elle se construit aussi en amont, à travers les choix d’orientation et l’accès aux parcours scientifiques d’excellence. La première fuite des cerveaux ne commence pas à l’aéroport. Elle commence dans le système d’orientation, bien avant l’entrée sur le marché du travail.
La fuite des cerveaux est généralement analysée au moment où les compétences quittent le territoire national. Cette lecture, centrée sur l’émigration des diplômés et des chercheurs, ne permet toutefois pas de saisir l’ensemble du phénomène. Une partie déterminante de la perte du potentiel scientifique intervient bien plus tôt, dans les choix d’orientation qui déterminent quels profils pourront développer pleinement leurs capacités scientifiques.
L’exode est d’abord intérieur
Cette note met en évidence un phénomène d’«exode intérieur» : avant même de perdre ses compétences à travers la migration, la Tunisie risque de réduire progressivement son propre vivier scientifique en limitant le nombre de jeunes qui accèdent aux parcours permettant de développer une maîtrise avancée des mathématiques.
L’analyse montre un paradoxe majeur. Alors qu’une part importante des bacheliers tunisiens est orientée vers des filières classées scientifiques, le vivier permettant d’alimenter les parcours scientifiques les plus exigeants s’est progressivement contracté.
Le recul marqué de la section Mathématiques illustre cette évolution. Il ne traduit pas un désintérêt des jeunes pour les sciences, mais une transformation des arbitrages scolaires, influencée par la perception du risque, les perspectives d’orientation et les conditions d’accès aux formations d’excellence. Cette évolution produit des effets différés mais stratégiques.
Les choix effectués au secondaire déterminent, plusieurs années plus tard, la capacité du pays à alimenter ses universités, ses centres de recherche et ses secteurs économiques à forte intensité technologique.
La question de la fuite des cerveaux doit ainsi être repensée. L’enjeu ne consiste pas uniquement à retenir les talents une fois formés, mais à créer les conditions permettant de les identifier, de les accompagner et de les développer. La préservation du capital scientifique tunisien commence donc bien avant le départ : elle commence dans la capacité du système éducatif à faire émerger durablement les talents scientifiques.
L’analyse développée dans cette note élargit ainsi la lecture de l’exode scientifique : la capacité d’un pays à préserver son capital scientifique dépend aussi de sa capacité à en assurer le renouvellement. Pour la Tunisie, cela suppose de préserver les mécanismes qui permettent l’émergence des talents : une orientation capable de révéler les potentiels, des parcours scientifiques accessibles et attractifs, et un environnement permettant aux compétences de se développer pleinement.
Les décisions prises aujourd’hui en matière d’orientation produiront leurs effets plusieurs années plus tard. Les compétences qui porteront demain la recherche, l’innovation et les secteurs technologiques se construisent dès aujourd’hui dans les choix scolaires, les formations et les opportunités offertes aux jeunes générations. Cette perspective complète les enseignements des deux premières notes de cette série. Le capital scientifique constitue un actif stratégique de compétitivité nationale (Note 1). Sa capacité de renouvellement est aujourd’hui fragilisée par l’affaiblissement progressif des parcours qui alimentent la relève scientifique (Note 2).
Cette Note 3 montre que cette fragilisation trouve également son origine en amont, dans les mécanismes d’orientation qui déterminent quels profils auront la possibilité de développer leur potentiel scientifique.
Ces trois dimensions renvoient à une même réalité : la compétitivité future de la Tunisie dépendra de sa capacité à construire un écosystème permettant de faire émerger, former, transmettre et renouveler durablement ses compétences scientifiques. La préservation du capital scientifique national passe ainsi autant par le renouvellement des talents que par la capacité à accompagner ceux qui existent déjà.



Donnez votre avis