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	<title>Archives des Ali Ibn Abi Taleb - Kapitalis</title>
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	<title>Archives des Ali Ibn Abi Taleb - Kapitalis</title>
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		<title>Roman-feuilleton du Ramadan- «Aux origines de l&#8217;islam» : La journée du logis</title>
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		<pubDate>Sat, 23 Apr 2022 13:02:57 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Le calife Othmane Ibn Affane regrettait le bord du puits Aris où il aimait à se laisser bercer par les songes; cloîtré chez lui, désormais, il ne pouvait plus l’atteindre. Il ne pouvait même pas en boire, ses assaillants lui refusant d’être approvisionné en eau. Par Farhat Othman La rébellion d’Irak, à AlKoufa, Khourasan, Basra,...</p>
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<div class="wp-block-image"><figure class="aligncenter size-full"><img decoding="async" src="http://kapitalis.com/tunisie/wp-content/uploads/2022/04/Abou-Dhar-Al-Ghifari.jpg" alt="" class="wp-image-388713"/></figure></div>



<p><strong><em>Le calife Othmane Ibn Affane regrettait le bord du puits Aris où il aimait à se laisser bercer par les songes; cloîtré chez lui, désormais, il ne pouvait plus l’atteindre. Il ne pouvait même pas en boire, ses assaillants lui refusant d’être approvisionné en eau.</em></strong></p>



<p>Par <strong>Farhat Othman</strong></p>



<span id="more-388712"></span>



<p>La rébellion d’Irak, à AlKoufa, Khourasan, Basra, et les troubles en Égypte avaient été à l’origine de la constitution d’attroupements qui, en douce, sous le prétexte du pèlerinage, se muèrent en troupes armées. Se mettant au départ deux mois avant le grand rendez-vous à La Mecque, venant notamment de la province égyptienne, avec nombre d’Abyssins dans les rangs, elles avaient marché sur Médine. Campant un moment à l’entrée de la ville, elles l’investirent finalement et assiégèrent le calife, le condamnant à se retrancher chez lui.</p>



<p>Au fil des jours, leur nombre grossit, mélangeant dans une totale confusion la populace aux guerriers, les Bédouins venus en foule dans la ville à des esclaves et des affranchis, se saisissant de l’occasion pour contester l’autorité de leurs maîtres. On était à la fin du printemps ; les chaleurs de l’été approchaient et le siège devenait de plus en plus dur à supporter. Les assiégeants empêchaient toute entrée ou sortie de la maison du calife et les assiégés commençaient à manquer d’eau.</p>



<p><strong>Surplombant du haut d’une terrasse l’entrée de sa demeure noire de cette foule en délire, Othmane vint à se montrer, </strong>demandant s’il y avait Ali parmi les présents; on lui répondit que non; alors, il s’enquit de Talha ; la réponse fut la même. Il ne dit plus mot, restant pensif. Ainsi ces Compagnons se lavaient les mains de ce qui lui arrivait ; ils étaient bien dans la ville, mais chacun gardait sa demeure.</p>



<p>Le calife était persuadé que les enragés le tenant chez lui enfermé les écouteraient s’ils voulaient venir leur parler ou leur demander de lever le siège. On fit savoir à Ali qu’Othmane demandait de l’eau ; il lui en envoya trois outres ; les deux premières faillirent ne pas arriver à destination, les porteurs ayant été bousculés par des assiégeants désireux de priver de tout secours leurs victimes ; certains des serviteurs d’Ali furent même blessés et la dernière outre par terre déversée. Aux premières lueurs de l’aube, Ali vint reprocher son comportement à la foule ; elle était houleuse ; à peine l’écouta-t-on : <em>— Ce que vous faites ne ressemble en rien aux agissements des croyants ni même à ceux des mécréants. Ne privez pas cet homme de provisions et d’eau ! Même les Byzantins et les Perses donnent à manger et à boire à leurs prisonniers.</em></p>



<p>N’ayant pas imaginé pareil accueil, il jeta de rage son turban par terre et, pestant, s’en retourna chez lui rouge de colère. De plus en plus excitée, la foule était, désormais, incontrôlable et incontrôlée. Oum Habiba, sœur de Mouawiya et l’une des femmes du prophète, avait auparavant tenté sa chance en se présentant au logis sur une jument avec un seau en cuir sur la selle. Elle eut beau tenter d’attendrir les assiégeants en prétendant venir du fait de sa qualité de parente d’Othmane afin d’obtenir de lui des droits de veuves et d’orphelins omeyyades avant qu’il ne lui arrivât quelque malheur. Ne respectant même pas son statut, on faillit la lyncher ; des âmes charitables s’interposèrent, la recueillirent au sol, lui épargnant d’être foulée à mort par des pieds rageurs.</p>



<p><strong>On avait comme l’impression d’assister à la répétition d’un forfait majeur. </strong>Rien n’était plus respecté ; un crime de lèse-majesté se préparait. Cela fit peur à une autre épouse du prophète, Aïcha, qui décida de partir en pèlerinage, fuyant Médine. Elle souhaita que son demi-frère Mohamed l’accompagnât en le voyant par trop actif avec les insurgés. Il se sentait blessé dans sa fierté par une incartade du calife et réclamait vengeance ; dans ce désir qu’elle trouva légitime, elle le soutint un moment ; mais elle en était arrivée à le regretter en voyant les choses menacer de déraper.</p>



<p>Mohamed, fils d’Abou Bakr, refusa net, tentant de profiter de l’occasion que la montée de la tension autour d’Othmane lui donnait pour venger son honneur bafoué par un calife qui, après l’avoir nommé gouverneur, ordonna en catimini sa mise à mort.</p>



<p>Il y avait une quarantaine de nuits que le siège était mis autour du cossu logis d’Othmane construit de pierre et à la chaux, aux portes solides en bois de teck dont de fines incrustations de genévrier égayaient la teinte brunâtre. En cette nuit du jeudi à vendredi, le calife n’arrivait pas à se concentrer sur le Coran, invariablement entre les mains depuis le début des événements ; sa lecture, cette fois-ci, ne subjuguait plus son esprit chahuté par ce qui se passait. Il avait réussi jusque-là à ignorer les graves faits qui ont fini par affleurer à la surface de ses noires pensées. Il voulait néanmoins continuer à faire comme s’il n’était point au centre de tout ce qui endeuillait la ville. D’un œil tout à fait extérieur, quelque peu hébété, il se souvenait des causes directes de ce drame.</p>



<p><strong>Outre les gens d’Irak, d’autres s’étaient plaints de leur gouverneur; ils étaient d’Égypte.</strong> Ils vinrent une première fois voir le calife qui les écouta aimablement et voulut bien adresser une lettre à son gouverneur le tançant et lui donnant des ordres dans le sens des doléances de la délégation. Habitué à abuser de la réputation de souplesse et de bonhomie d’Othmane, le gouverneur osa refuser d’exécuter l’ordre, allant jusqu’à se venger de l’une des personnes qui se rendirent à Médine en la mettant à mort. Ces gens encore plus révoltés, dont le nombre gonfla, passant à sept cents environ, résolurent de revenir dire leur colère au calife. Aux troupes révoltées se joignirent tous ceux qui trouvaient dans ces désordres une aubaine : les aventuriers et les plus miséreux des nomades, les esclaves chahutant leurs maîtres et les affranchis réclamant une totale liberté.</p>



<p>Ils commencèrent par camper autour de la mosquée de Médine et se plaindre auprès des derniers Compagnons vivants du prophète. Talha Ibn ObeïdAllah, le membre absent du groupe de la consultation d’Omar, se fit leur porte-parole auprès du calife auquel il tint des propos assez durs. Même Aïcha, la jeune veuve du prophète, n’était pas peu courroucée contre lui, envoyant lui dire : <em>— Les Compagnons du prophète t’avaient déjà demandé de démettre cet homme, mais tu as refusé. Et le voilà qui attente à une âme ; tu dois rendre justice contre ton agent !</em></p>



<p>Intercédant aussi auprès de lui au nom de la délégation égyptienne, Ali lui fit une proposition précise : <em>— Ils te demandent un homme pour un autre ; ils prétendent même qu’il a versé du sang. Démets-le de ses fonctions et tranche le différend, et s’il s’avère coupable, rends-leur justice.</em></p>



<p>Le calife était aux abois; il ne pouvait que se rendre à l’avis de ses compagnons. Il demanda aux gens d’Égypte de choisir quelqu’un pour le désigner à la place du gouverneur contesté. On lui proposa l’un des fils d’Abou Bakr, Mohamed. La nomination fut aussitôt rédigée et le nouveau gouverneur quitta Médine pour rallier son poste accompagné de la délégation égyptienne ainsi que de certains de ses amis parmi les Émigrants et les Renforts. Et le calme sembla revenir pour quelque temps à Médine.</p>



<p>Le nouveau gouverneur désigné et ses hommes étaient à trois jours de la cité du prophète quand ils avisèrent, au loin dans le désert, un chameau se dirigeant en toute hâte dans la même direction qu’eux et qui en vira, en les apercevant manifestement. Intrigué, on se lança à sa poursuite et on l’intercepta. C’était l’un des serviteurs noirs d’Othmane ; il leur dit avoir été dirigé par le calife vers le gouverneur d’Égypte, mais ce n’était pas le fils d’Abou Bakr. Pressé de questions, violenté, apeuré, il prétendait tantôt être l’esclave d’Othmane, tantôt celui de son secrétaire Marouane. Il finit par avouer être porteur d’une lettre ; on ne trouva rien sur lui. Il n’avait que sa gourde en cuir ; elle ne contenait pas la moindre goutte d’eau, elle raisonnait d’un bruit, pourtant ; il y avait quelque chose dedans. On tailla le cuir pour sortir le contenu; c’était un courrier scellé.</p>



<p><strong>Mohamed, fils d’Abou Bakr, réunit tous ses accompagnateurs autour de lui </strong>avant de desceller le courrier qu’il lut à haute voix. Il s’agissait d’une lettre du calife ; il s’y adressait à son gouverneur démis. La lisant, Mohamed faillit s’étrangler de rage ; il y était dit : <em>«Dès l’arrivée de Mohamed et de ses compagnons, arrange-toi pour les tuer. Tu annuleras l’ordre qu’ils portent et tu resteras à ton poste jusqu’à nouvel ordre. Emprisonne tous ceux qui viendront se plaindre auprès de toi tant que je ne t’aurai pas fait connaître mon avis en la matière.»</em></p>



<p>La consternation ne dura qu’un instant ; un murmure de réprobation se fit aussitôt, suivi de cris de colère et d’appels vengeurs : la turpitude du calife méritait une sanction ! Le gouverneur désigné tint à faire contresigner la lettre par ses accompagnateurs et décida de rebrousser chemin. Le tollé fut général au retour du groupe. Publiquement lue à la mosquée, la missive fut unanimement dénoncée et le calife copieusement hué. On guettait la réaction des principaux Compagnons et notamment ceux qu’on appelait les conseillers qualifiés, ces personnes choisies par Omar pour la cooptation du calife.</p>



<p>En dehors d’Othmane, ils étaient quatre : Ali, Talha, Azzoubeyr et Saad ; Abd ErRahmane Ibn Aouf étant décédé trois ans plus tôt. Ils étaient tous consternés, n’ayant pas assez de mots sévères pour dénoncer ce qu’ils considéraient comme un acte inqualifiable de la part d’Othmane.</p>



<p>Soutenu par sa demi-sœur, le fils d’Abou Bakr fit appel aux membres de sa tribu ; il se sentait à la fois humilié et agressé par le désaveu et l’attentat à sa vie. Quand arrivèrent des troupes d’Égypte et d’Irak et campèrent aux environs de la ville, il fit cause commune avec leurs meneurs. Ali, qui était aussi le beau-père de Mohamed, ayant épousé sa mère après la mort d’Abou Bakr, tenta une médiation. Emmenant avec lui l’esclave noir, son chameau et la lettre descellée, il alla voir Othmane. Lui désignant l’homme, il demanda :</p>



<p>— <em>Est-ce ton serviteur ?</em></p>



<p>— <em>Oui</em>, répondit Othmane.</p>



<p>— <em>Et le chameau, est-il à toi ?</em></p>



<p>— <em>Oui.</em></p>



<p>— <em>Et ce sceau ; est-ce le tien ?</em></p>



<p>— <em>Oui.</em></p>



<p>— <em>Alors, c’est bien toi qui a rédigé la lettre ?</em></p>



<p>— <em>Non, et je le jure par Dieu, grand et puissant ! Cette lettre, je ne l’ai ni rédigée ni ordonné ce qui y est écrit et je n’ai pas envoyé du tout ce serviteur en Égypte.</em></p>



<p>Examinant la calligraphie, d’aucuns doutèrent qu’elle fût celle du calife; ils étaient même quasiment certains qu’il s’agissait de l’écriture de son secrétaire Marouane. Comme il était dans la demeure d’Othmane, on le somma de le livrer. Mais celui-ci assumait pleinement la vieille tradition arabe de la protection du réfugié au risque de la vie et ce nonobstant sa culpabilité ; le livrer revenait à renier une valeur cardinale, à se couvrir de la pire honte. Aussi, son premier réflexe, dont il ne se départit plus après, fut de refuser catégoriquement toute remise.</p>



<p>Marouane, de plus, était son cousin et il y avait de sérieuses raisons de penser que le remettre aux assiégeants revenait à le livrer à une mort assurée. Certains voulaient bien croire à la sincérité d’Othmane quant à son innocence ; ils lui faisaient néanmoins assumer la responsabilité de l’ordre infamant donné à son gouverneur d’Égypte tant qu’il ne leur aurait pas remis son auteur. On voulait questionner l’intéressé, faire toute la lumière sur le secret de la missive ; or son refus multipliait les zones d’ombres et suscitait les doutes.</p>



<p><strong>Comment pouvait-on ordonner un meurtre sans raison et celui d’un Compagnon qui plus est ?</strong> L’ordre a-t-il été dicté par Othmane ? Marouane l’avait-il écrit au nom du calife ou en prit-il l’initiative ? Devant lui, on fit l’analyse suivante : — <em>De deux choses l’une : ou tu dis la vérité ou tu mens ; dans les deux cas tu ne mérites pas de continuer à assumer la responsabilité de notre destinée. Car si tu mens, tu mérites sans conteste la déposition pour avoir ordonné de faire couler notre sang sans raison. Et si tu dis la vérité, tu mérites également d’être déposé pour cause de faiblesse et de négligence dans la gestion des affaires publiques et d’un entourage de courtisans perfides qui décide de notre sort en lieu et place de celui que nous avions accepté.</em></p>



<p>Othmane chercha à gagner du temps en proposant de renouveler ses excuses et de demander pardon. On lui répondit ne vouloir plus se laisser berner et l’on exigea sa démission, le menaçant de le combattre, et si nécessaire de le tuer. Refusant catégoriquement l’hypothèse de la démission, il soutint qu’il ne se défendrait pas s’ils le combattaient, précisant qu’il a donné la consigne aux quelques hommes qu’il avait autour de lui de ne pas brandir leurs armes et que quiconque le ferait agirait sans son accord. Il leur dit même accepter d’être mis à mort en les mettant en garde toutefois sur l’entière responsabilité qui serait alors la leur.</p>



<p>Les faits dénoncés n’étaient pas constitutifs d’un délit méritant la mort d’après la religion de Mohamed ; il n’avait pas apostasié et ne s’était pas rendu coupable d’adultère ou de meurtre. Puis, il ne craignait pas la mort ; sinon, il aurait depuis longtemps fait venir à Médine des armées pour le protéger ou l’aurait quittée pour se réfugier ailleurs. Sur le plan de ses principes, Othmane restait attaché aux schémas mentaux classiques, ceux qui prévalaient du temps du prophète et qui restèrent encore de rigueur aux débuts de l’État musulman, du temps des deux premiers califes. Il agissait comme si, depuis, les choses n’avaient point changé.</p>



<p>Au niveau de la pratique, il était cependant totalement désemparé. Il multipliait les contradictions, se laissant dépasser par les événements, essayant tantôt de rattraper ses maladresses, se retranchant tantôt derrière des positions de principe inadaptées aux circonstances, dont la rigidité lui permettait néanmoins de gommer l’extrême faiblesse de ses attitudes et la friabilité de ses agissements.</p>



<p><strong>En cette veille de fête du sacrifice, Médine était bien triste. C’était la fin du pèlerinage à La Mecque,</strong> dont le calife a dû, depuis la terrasse de son logis, charger le fils AlAbbès pour en présider les rites. En ville, c’était enfin Ali qui était en charge de la prière après des jours de flottement et de pagaille. Au début, on n’empêcha pas le calife d’assurer ce premier devoir de son ministère. Cela se passait toutefois dans le plus grand désordre et, chaque jour davantage, dans un brouhaha grandissant de contestation et de protestation.</p>



<p>Malgré les conditions de plus en plus honteuses pour une pratique sereine, Othmane tenta de garder son calme et patienta sans vouloir prendre la moindre initiative. Vingt jours durant, aux heures de la prière, il alla chaque jour présider ces rangs d’hommes de moins en moins pénétrés par le devoir religieux, la tête de plus en plus à la politique et à la sédition.</p>



<p>Quand on osa s’attaquer à lui, lui jetant des pierres, il se laissa convaincre par son entourage de demander du secours à ses gouverneurs dans les provinces. Aussi, il hésita à peine à signer le projet préparé en ce sens par son secrétaire. C’était un vendredi, le dernier jour où on l’autorisa à présider la prière. Ce jour-là, il osa déplorer la situation. Du haut de sa chaire, il s’adressa aux fauteurs de troubles : <em>— Vous, les étrangers à la ville, honte à vous ! Tous les habitants de Médine savent bien que vous êtes maudits par la voix même de Mohamed. Effacez vos fautes par des actes justes, car Dieu, Puissant et Grand, n’efface le mauvais que par le bon.</em></p>



<p>L’un des présents se leva, osant acquiescer : <em>— Je témoigne qu’il dit vrai.</em></p>



<p>Aussitôt, quelqu’un dans l’assistance, sabre au clair, se précipita sur lui et, de force, le fit se rasseoir au moment même où un autre présent, tentant de se lever, s’attirait un traitement identique de la part d’un autre quidam à la mine patibulaire. Et d’un coup, tout chavira. Des cailloux volèrent haut dans l’enceinte de la mosquée, s’abattant sur tous les présents. Les gens couraient dans tous les sens fuyant les projectiles et les hommes armés ; les projectiles pleuvaient sur la chaire ; ils ne manquèrent pas Othmane ; atteint à la tête, il s’affaissa sur son siège, évanoui. Emmené dans la hâte à la maison par ses proches, il ne fut plus autorisé à la quitter.</p>



<p>Ali vint lui rendre visite, mais regretta vite sa démarche ; l’entourage du calife le prenait à partie, le rendant déjà responsable de tout son malheur. Ce jour, il jura aussi de ne plus répondre aux appels au secours d’Othmane.</p>



<p>Une trentaine de journées passa ; à la mosquée, où la prière ne se faisait plus avec le calife, n’allaient presque plus que les insurgés. Les Médinois se terraient chez eux ; les rares qui osaient sortir le faisaient en armes et par groupe. Après le temps d’une occupation pacifique de la ville, les révoltés étaient devenus agressifs et entendaient imposer leur volonté par les armes ; ils n’hésitaient plus à s’en prendre à tous ceux qui osaient s’opposer à eux, y compris les personnalités en vue jusque-là épargnées.</p>



<p><strong>Othmane passait ses journées plongé dans la lecture du Coran. </strong>Certes, il avait déjà l’habitude de lire régulièrement ce livre dont il unifia les versions et sauvegarda l’authenticité ; désormais, il ne quittait presque plus ses mains. Cela lui permettait de garder sa sérénité malgré la gravité de la situation, noyant ses soucis dans l’envoûtement du livre sacré, ses sourates et ses versets.</p>



<p>Autour du logis, le siège était mis ; mais le calife pouvait encore dialoguer avec les meneurs de la foule qui l’assiégeait. De nouveau, à une délégation d’Égyptiens qu’il recevait, il jura n’être pour rien dans l’écrit qu’on lui reprochait, ne l’avoir ni écrit ni dicté ni su ; il admit cependant qu’il pouvait bien arriver qu’on attribuât à tort une lettre à quelqu’un ou qu’on falsifiât un sceau. Il ne les convainquit pas. Ils s’en allèrent fort agités, éructant que, dorénavant, Dieu autorisait sa mise à mort.</p>



<p>Au chef des troupes venues d’Irak, Othmane avait demandé : — <em>Que veulent les gens de moi ?</em></p>



<p>— <em>De trois choses l’une,</em> avait répondu AlAchtar,<em> et il n’y a aucune autre possibilité&#8230;</em></p>



<p>— <em>Et c’est quoi ?</em> s’était enquis Othmane dont les traces de variole sur le visage étaient devenues rouges de colère.</p>



<p><em>— Ils te laissent choisir entre démissionner, leur rendant ainsi le pouvoir afin qu’ils puissent nommer un autre homme de leur choix, t’appliquer à toi-même la sanction méritée ou être mis à mort par leurs mains.</em></p>



<p>— <em>Et il faut nécessairement choisir ?</em> s’était interrogé Othmane comme s’il parlait à lui-même en se grattant de la main droite sa barbe fournie qu’il n’avait plus teinte, selon son habitude, depuis le début des événements.</p>



<p>— <em>Il le faut nécessairement, </em>avait martelé le chef insurgé, en se redressant sur le coussin sur lequel il était appuyé pour ajouter à sa réponse encore plus de solennité.</p>



<p>— <em>Que je démissionne est hors de question, </em>avait répondu le calife sur un ton ferme. <em>Le pouvoir m’est revenu par la volonté divine et je ne saurais créer un précédent qui deviendrait une tradition après moi, autorisant la foule à répudier son guide chaque fois qu’il aurait eu le malheur de lui déplaire. Pour ce qui est de m’infliger à moi-même une sanction, mon vieux corps ne le supporterait pas. Déjà, je n’arrivais pas à assister aux châtiments que mes deux prédécesseurs se chargeaient bien volontiers d’appliquer eux-mêmes aux coupables. Quant à me tuer – si d’aventure vous le décidiez – alors, pour votre malheur, vous ne vous aimeriez plus après moi et vous ne pourriez plus jamais prier ensemble ni combattre unis un même ennemi.</em></p>



<p><strong>Plus tard, de la terrasse de la maison, il s’était adressé aux assiégeants, essayant de les raisonner</strong>: <em>— Vous savez bien qu’il n’est autorisé de faire couler le sang d’un musulman que dans trois hypothèses : apostasie, adultère et meurtre. Suis-je dans l’un de ces trois cas ?</em></p>



<p>Personne ne lui avait répondu. Il avait alors repris, usant de souvenirs, en appelant aux sentiments, leur rappelant un épisode douloureux, celui de la défaite du prophète lors de la bataille sur le mont Ouhod : <em>— Dieu vous est témoin ! Savez-vous que le prophète de Dieu – que Dieu le bénisse et le salue – quand il a été abandonné de ses hommes sur Ouhod, n’avait avec lui que neuf de ses compagnons, dont j’étais ; et quand la montagne bougea, risquant de faire tomber ses pierres, n’a-t-il pas dit : «Calme-toi Ouhod &nbsp;; sur toi, il n’y a qu’un prophète, un ami ou un martyr» ?</em></p>



<p>Au bout des lèvres de certains, à peine audible, un «oui» timide était suffisant pour le faire s’exclamer, content de cette reconnaissance inespérée de ses mérites : <em>— Ils témoignent enfin pour moi, Dieu de la Kaaba !</em></p>



<p>Les jours passèrent et la situation autour du logis ne bougea pas, s’aggravant même.</p>



<p>— <em>Personne n’entrera chez cet homme et personne n’en sortira !</em></p>



<p>La consigne venait de se faire dans les rangs juste après le passage entre les hommes de Talha Ibn ObeïdAllah qu’on vit susurrer quelque chose à l’un des chefs insurgés. Othmane était sur sa terrasse ; il le soupçonnait d’exciter les gens et on l’entendit invoquer la divinité contre lui&nbsp;: <em>— Dieu, préserve-moi de lui ! Faites qu’il ne récolte rien de ses menées et que son sang soit versé si on attente à ma personne !</em></p>



<p>Toutes les entrées et les sorties étaient désormais filtrées. Du haut de la terrasse, Othmane fit son apparition habituelle, salua la foule, mais personne ne lui répondit. Il les regarda, sales et méchants, les armes aux pieds, séparés de la porte par une poignée d’hommes qui lui était favorable. Il eut une poussée d’orgueil et leur dit tout haut : <em>— Si vous pensez avoir le droit de me mettre un pied dans la tombe, faites-le ! Que Dieu me pardonne si j’ai fait du tort ; d’avance, j’ai pardonné si jamais on me fait du mal !</em></p>



<p>Ce siège qui se prolongeait depuis plus d’un mois, Othmane ne souhaita pas le faire lever par la force. À ceux de ses soutiens qui l’avaient prié de les autoriser à en découdre avec les assaillants, il interdit fermement d’user de leurs armes. Parmi eux, il y avait certains de ses amis des Renforts qui lui firent savoir qu’il n’appartenait qu’à lui de décider qu’à nouveau, pour sa cause cette fois-ci, ils assumassent leur condition de Renforts de Dieu. Mais, invariablement, il leur répondait qu’il ne voulait pas de violence.</p>



<p>Quand AbdAllah, le fils d’Omar, était venu lui rendre visite, dans sa cotte de maille, le sabre au clair, lui affirmant être prêt à attaquer les assaillants, il l’adjura de partir déposer ses armes. À ceux des Médinois qui, au tout début, se plaignirent de la présence massive dans leur ville de ces étrangers, il interdit de s’en prendre à eux ou de chercher à les faire partir par la force.</p>



<p><strong>À voir la détermination de la foule en colère autour de son logis, il craignait le bain de sang </strong>et espérait l’éviter en s’abstenant de toute provocation, gardant la certitude que la tension finira par retomber. Celle-ci allait crescendo cependant ; et quand une rumeur se propagea de l’arrivée prochaine de troupes en provenance de Syrie et d’Irak, les Égyptiens se décidèrent à accélérer les choses. De plus en plus persistant, un mot d’ordre parcourait les rangs des foules en masse des assiégeants ; il portait une ferme intention de mise à mort. On en rapporta la teneur à Ali qui s’écria, horrifié : <em>— Nous ne voulions de lui que la remise de Marouane ; il est hors de question de le tuer.</em></p>



<p>Il mesurait le degré de gravité de la situation et, par la même, celui de sa responsabilité. Joua-t-il au feu ? s’était-il comporté en apprenti sorcier ? De tout cœur avec les révoltés quant aux principes, ayant choisi de se tenir à l’écart de la foule, veillant à ne pas laisser de prise sur lui à d’éventuels dérapages, il se devait quand même de prévenir que la situation, échappant déjà à tout contrôle, ne dégénérât dans un drame irréparable. Appelant ses deux fils AlHassan et AlHoussayn ; il leur dit : <em>— Prenez vos sabres et gardez la porte d’Othmane. Vous ne laisserez personne lui faire du mal.</em></p>



<p>Ne voulant pas être en reste, Azzoubeyr envoya son propre fils AbdAllah épauler les deux petits-fils du prophète. Et Talha en fit de même ainsi que nombre de Compagnons.</p>



<p><strong>Othmane ne savait plus quoi faire, hésitant entre ce qu’il était bon et ce qu’il était juste d’adopter comme attitude. </strong>Tantôt il espérait s’en sortir, voulait résister et demandait de l’aide ; tantôt il interdisait aux quelques hommes qui lui étaient restés fidèles de tenter quoi que ce fut. Tantôt il voulait lutter, tantôt il se résignait à préparer sa fin. Aussi, outre l’attitude de principe manifestée dans la consigne de ne point attaquer les insurgés et de se contenter de se défendre, il tenta d’alerter ses hommes dans les provinces. Appelé à la rescousse, le gouverneur de Damas se fit prier avant de se décider à dépêcher auprès du calife assiégé des troupes pour sa protection. Arriveraient-elles seulement à temps à Médine ?</p>



<p>Devant le logis, les choses se gâtaient. On ne se lançait plus que des invectives, mais aussi des traits. On ne se bousculait plus, on se battait. Les assaillants avaient eu vent de la marche des troupes fidèles vers eux et craignaient le retour en masse des pèlerins vers Médine. Ayant été trop loin, ils choisirent la fuite en avant.</p>



<p>Dans la maison pleuvaient des pierres et des flèches ; des cris et des pleurs de colère et de peur s’y levaient. Trois personnes, dont Marouane, furent blessées. Ses gens vinrent à Othmane solliciter l’autorisation de se défendre. Dans sa chambre, prosterné sur son Coran, il leva à peine la tête, juste pour ordonner de rendre leurs flèches aux assaillants et de s’abstenir de toute réplique.</p>



<p>Pourtant, ceux-ci étaient de plus en plus excités et redoublaient d’initiatives. Ils s’attaquèrent à la solide porte de la maison voulant la défoncer, mais le cordon composé des jeunes fils d’Ali et leurs compagnons les repoussa. Subitement, une accalmie survint. Trois hommes du groupe d’interposition réussirent une médiation inespérée. On s’entendit pour laisser le calife quitter la maison et se rendre à la mosquée afin de s’entretenir avec les meneurs de la foule en colère.</p>



<p>Sous un parapluie de sabres et de pointes de flèches acérées, entouré de ses plus proches amis, Othmane s’y rendit et s’assit à côté de la chaire. Encerclé de gens armés plus excités les uns que les autres, il attendit dans la confusion la plus totale que quelqu’un d’important fût venu lui parler, se présentât avec une quelconque proposition ou tentât de calmer la situation. Assis seul, ses longs cheveux ondulant sur des épaules basses, ses mains jointes sur des cuisses fébriles, il resta une heure durant à assister impuissant, sous la protection nerveuse de ses hommes, à l’extrême agitation stérile en possession de la mosquée. En désespoir de cause, il finit par se lever, lâchant, désabusé : <em>— Je ne vois personne aujourd’hui apte à rendre justice.</em></p>



<p>Sur le chemin du retour, malgré le cordon sécuritaire, on le bouscula et il faillit être agressé, n’était le fils d’Azzoubeyr qui s’interposa, repoussant la main hargneuse.</p>



<p>Les jeunes gens commis à sa protection finirent par obtenir de certaines des personnes en vue parmi les révoltés l’engagement par écrit de ne pas toucher à sa personne ; ils lui apportèrent le document. Il venait d’enfiler son armure sous la pression de ses femmes en répétant qu’il le faisait pour elles. L’engagement écrit des assaillants le rassura et il en prit prétexte pour se débarrasser de sa cotte de mailles ; déposant son arme, il regagna sa chambre reprendre sa lecture.</p>



<p><strong>Devant la porte du logis, la bousculade venait de reprendre, les jets de pierre et les tirs de flèches aussi. </strong>Les assaillants s’enhardissaient. AlHassan et le fils de Talha étaient éclaboussés de sang ; un esclave d’Ali, leur tenant compagnie, fut blessé sur le sommet du crâne ; à l’intérieur du logis, on reçut de nouveau des flèches et on y répondait. L’une d’elles fit mouche ; un des assaillants tomba.</p>



<p>On rapporta les faits à Othmane qui vint lui-même, fort contrarié, son Coran à la main, ouvrir la porte et demander aux jeunes gens postés devant de partir, répétant encore une fois qu’il refusait le combat, qu’il ne se défendrait pas si on voulait sa mort. Devant leur refus, il les fit entrer dans la maison et ils campèrent dans le hall. Il leur répéta ses consignes avant de rentrer dans sa chambre tenter de retrouver la paix dans le livre de Dieu. Privé de conduire la prière, il lisait encore plus souvent le saint Livre, continuant ainsi avec les moyens dont il disposait à célébrer le culte de Dieu, son premier devoir de calife. On était, de plus, en période de pèlerinage et la fête du sacrifice était pour le lendemain.</p>



<p>Se retrouvant devant l’imposante porte fermée sans ses défenseurs, les plus excités des assaillants y mirent le feu. Le crépitement du bois de teck commençant à brûler était couvert d’une voix claire, celle d’Othmane récitant d’un débit rapide, sans la moindre émotion, le début de la vingtième sourate : <em>«T. H. Nous ne t’avons pas envoyé le Coran pour que tu sois malheureux.»</em></p>



<p>Aux premiers flamboiements du feu, un immense brouhaha se fit dans la maison. Alerté, Othmane pensa venu le moment extrême tant redouté et attendu&nbsp;; il résolut de continuer à ne rien entreprendre. Il ressortit pour renouveler ses recommandations aux hommes agglutinés derrière la porte puis revint reprendre sa lecture.</p>



<p>— <em>Si la porte a flambé, c’est bien pour quelque chose de plus grave, leur dit-il. Que personne ne les combatte car ils n’en veulent qu’à moi et si vous vous interposez entre eux et moi, ils vous fouleront jusqu’à m’atteindre et m’avoir.</em></p>



<p><strong>En un pareil moment critique, Othmane était résolu à avoir l’attitude la plus digne, d’attendre la fin en la bravant. </strong>Malgré ce qu’on lui avait reproché, à cause de cela même, il était déterminé à défier ses adversaires avec ses convictions religieuses, sa foi intacte et le symbole de sa vie : le Coran. Car, à son destin, personne n’échappe ; et si c’était bien sa mort qu’avait décidée Dieu, il la recevrait vaillamment et dans la piété.</p>



<p>À la porte en feu qu’on a fini par défoncer, on se battait à mort. Le fer en main et les rimes à la bouche, les jeunes fils des Compagnons se relayaient à repousser les assaillants. On entendait Othmane réciter des versets d’une nouvelle sourate, <em>«La Lignée Amrâm»</em>, au moment où l’un des serviteurs de Marouane visa un des assaillants et, du premier tir de son arc, le tua sur le coup. Ce premier mort fut un feu de plus allumé au combustible de la haine déjà alimenté par le sang des blessés.</p>



<p>De part et d’autre de la lourde porte défoncée qui se consumait, dans la fumée et le feu envenimant les ardeurs des insurgés, redoublant leur fureur, les escarmouches timides avec les gens de la maison avaient dégénéré en un combat farouche. Mâtinés de vers d’intrépidité et de fierté, les cris des hommes rythmaient le bruit des fers s’entrechoquant avec rage. Entouré de ses serviteurs, Marouane, le secrétaire, attisait son courage en rimant aussi sa bravoure. Il s’était rué sur les assaillants, sabre au clair, bravache d’air : <em>— On ne touchera pas au calife tant qu’on sera là !</em></p>



<p>Il demandait qui voulait se mesurer à lui quand un assaillant lui porta un coup à la nuque le laissant pour mort. Atteint au muscle trapèze, il survivra avec le cou raccourci. Du sang giclait sur les murs, coulait sur les mains et les corps des hommes ; après avoir brûlé la porte, quelques assaillants s’étaient enhardis à s’engouffrer dans l’entrée, se heurtant à la résistance déterminée des gens de la maison.</p>



<p>Mohamed, fils d’Abou Bakr, était avec ceux qui restaient en retrait, hésitant encore entre la tentation de l’attaque et la crainte du sacrilège. Pourtant, il en voulait à mort à celui qui avait osé ordonner sa fin ou, du moins, la cautionner. Sa vengeance se voulait implacable, ne s’embarrassant ni d’âge ni de titre ; à son tour, sérieusement, il envisageait de donner la mort à celui qui la lui destina.</p>



<p>Voyant ensanglantés les fils d’Ali qui, en leur qualité de petits-fils du prophète, gardaient dans le cœur des gens et, notamment des Médinois, une place quasi sacrée, il eut tout à coup peur de voir l’occasion de la vengeance lui échapper. Aux plus enragés de ses compagnons, il dit, rageur : <em>— Les Hachémites, à la vue de ce sang sur le visage d’AlHassan et d’AlHoussayn, risquent de s’en prendre à nous et faire lever le siège, faisant aller en pure perte toutes nos initiatives.</em></p>



<p>À deux de ses amis proches, il suggéra un passage rapide à l’acte : <em>— Escaladons le mur du logis par derrière ; je connais le voisinage. On accédera ainsi à Othmane et on le tuera sans que personne ne s’en rende compte.</em></p>



<p>Avec la complicité du voisin, les trois hommes réussirent à s’infiltrer dans le vaste logis du calife, aussitôt suivis par d’autres. Il n’y avait personne sur leur passage, tous les occupants s’étant agglutinés dans l’entrée à repousser les attaquants. Discrètement, sans se faire remarquer, ils accédèrent à la chambre d’Othmane où la psalmodie n’avait pas cessé. Ils s’agglutinèrent au seuil n’osant pénétrer comme pétrifiés par la belle voix et ses divines paroles.</p>



<p>Ils finirent par pousser l’un d’eux qui revint aussitôt bredouille. Il ne fit que demander au calife de renoncer à sa fonction, ce qu’il refusa. D’autres prirent sa suite et ne firent pas mieux, Othmane réussissant à anesthésier leur hargne par des paroles appropriées. Gagnant en degrés à chaque tentative, la violence allait, cependant, crescendo.</p>



<p><strong>Assis sur le lit, le Coran dans le giron, Othmane voulait rester absorbé par sa lecture, </strong>la voix belle cherchant à couvrir le tumulte et sa noirceur avec les mots lumineux des versets psalmodiés. Sautant sur lui, Mohamed, d’une main fauve, lui prit sa longue barbe brune en éructant : <em>— À quoi a bien pu te servir Mouawiya ? À quoi peuvent te servir tes livres ?</em></p>



<p>Ses dents s’entrechoquèrent violemment&nbsp;; Othmane, tout surpris, domina cependant sa peur et sa douleur, essayant de retrouver le sang-froid du vieux sage ; il murmura d’une voix bien perceptible : <em>— Relâche ma barbe, mon neveu ; si ton père te voyait, il serait affligé par ton comportement&nbsp;!</em></p>



<p>La réaction du vieillard fit mouche ; le fils du premier calife libéra la barbe en reculant, mais il ne pouvait faire taire sa colère. Il avait l’œil en coin, noir de haine ; il quitta précipitamment la pièce en jetant un œil désabusé au groupe assaillant ; ses deux compagnons qui surveillaient ses gestes de près le perçurent comme un regard entendu.</p>



<p>Avait-il l’intention de surveiller les lieux ? Son clin d’œil était-il un permis de tuer ? Ces compagnons avaient-ils attendu ce signe pour s’avancer d’un pas déterminé vers l’homme au Coran ? L’un d’eux se rapprocha, la lame acérée d’une flèche brandie dans sa main ; Othmane, ne perdant toujours pas son calme, lui dit simplement, en avançant vers lui le livre sacré : <em>— Entre nous, il y a le livre de Dieu !</em></p>



<p>L’homme recula, non sans l’avoir déjà frappé au cou avec la large pointe de la flèche ; vers le compagnon qui s’avançait, un grand brun au teint noirâtre, le calife eut juste le temps de dire la même chose ; il le vit repousser le Coran du pied, le faisant tomber par terre, et lui donner un coup d’épée, lui coupant la main.</p>



<p><strong><em>De la tête d’Othmane, saignant abondamment, des gouttelettes rouges allèrent ensanglanter les pages du livre de Dieu </em></strong>ouvert par terre. De sa bouche sortit un cri de douleur suivi d’un soupir, quelques mots lui échappant, avant qu’il ne fût frappé une fois au cou et trois à la tête, des coups portés au bas du front, en haut du nez, qui en fendirent l’os.</p>



<p>L’agresseur avait l’envie irrépressible de tuer, mais n’osait porter le coup fatal, comme si la qualité ou l’âge de sa victime le retenaient encore du coup de grâce. Le retour à la charge de son complice lui donna le supplément d’audace nécessaire et, de concert, ils enfoncèrent leurs armes à plusieurs reprises dans le sein du vieil homme tombé à leurs pieds. Au moment même où, par terre, sa main avait précédé son corps, Othmane avait lâché ses derniers mots : — <em>Elle fut bien la première à écrire le Coran !</em></p>



<p>Le calife était encore au râle de la mort ; s’extirpant de la masse des complices, quelqu’un vint alors piétiner son corps, sautant dessus, lui cassant une côte. C’était, dit l’enragé, pour venger un parent mort dans sa prison.</p>



<p>Les assassins se penchaient pour cueillir le trophée de leur forfait quand un terrible cri de femme les fit sursauter. L’une des épouses d’Othmane arrivait ; elle eut juste le temps de se coucher sur le corps gisant au sol, empêchant que sa tête ne fût coupée. Offert au regard des deux hommes, son derrière avantageux les en détourna. Admiratif, l’un des deux agresseurs palpa voluptueusement la croupe de cette chrétienne d’origine, convertie à l’islam pour épouser le calife déchu : <em>— Dieu du ciel ! Qu’elles sont grosses ces fesses !</em> siffla-t-il.</p>



<p>Accourant dans la foulée, une seconde épouse se jeta aussi à côté de la première, couvrant ainsi complètement le mort. Elle fut hargneusement piétinée ainsi que sa compagne et on leur arracha leurs bijoux; l’un d’eux enleva le sceau du calife du doigt de son bras coupé qui traînait à ses pieds. Au même moment, un serviteur arriva et tua l’un des trois assassins avant d’être abattu.</p>



<p>Après avoir mis la pièce à sac, les deux assassins suivirent leurs autres compagnons dans la fuite; laissant derrière eux trois morts, ils s’en allèrent rejoindre le fils d’Abou Bakr déguerpir par où ils étaient entrés. Sur leur chemin, ils butèrent contre un autre domestique noir qui réussit à transpercer par sa lame un second meurtrier avant d’être abattu à son tour d’un double coup de leurs sabres ruisselant de sang. Accourant de tous côtés, les autres habitants ne tardèrent pas à rappliquer.</p>



<p>— <em>Le prince des croyants a été tué !</em> criait-on dans la pièce.</p>



<p>D’affliction et de désolation, le cri emplissait l’intérieur du logis soudainement plongé dans un étrange silence. Les gardiens de la porte à moitié calcinée se bousculèrent en se pressant de pénétrer dans la chambre du calife. Ahuris, les yeux exorbités, n’en croyant pas leurs yeux, ils entourèrent le corps gisant par terre, égorgé. Devant le corps de la victime, aux côtés des familiers et des domestiques, certains des jeunes de l’entrée de la demeure avaient un genou par terre et des larmes de sang aux yeux.</p>



<p>À l’extérieur du logis, à l’annonce de la fin tragique du calife, quelqu’un cria : <em>— Au Trésor !</em></p>



<p>Et délaissant la demeure du calife désormais endeuillée, la foule insurgée se rua sur le local du Trésor public ; leur arrivée fit fuir ses deux gardiens qui, se débarrassant des clefs, abandonnèrent le peu qui y restait à la rapine générale.</p>



<p>Telle une traînée de poudre, la terrible nouvelle de la fin d’Othmane embrasa la ville. La foule houleuse agglutinée autour de chez lui il y avait peu s’était dispersée instantanément ; désormais, le logis était ouvert à tout venant, sa porte comme son maître traînant par terre. Et une nouvelle foule, sans armes en évidence cette fois-ci, prit peu à peu la place de la première.</p>



<p><strong>Les uns après les autres, Ali, Talha, Azzoubeyr et Saad arrivèrent, se frayant difficilement leur chemin</strong> parmi des mines bien moins tristes que surprises et ahuries. Devant la dépouille mortelle, ils se figèrent, prononçant à haute voix le nom de Dieu et la formule rituelle du retour à sa miséricorde. Au pied du mort, Ali ne resta qu’un court instant ; il était rouge de colère. À ses deux fils arrivés à sa rencontre, il reprocha l’occurrence de pareille horreur en leur présence. Il était tellement enragé qu’il ne se retint pas de gifler son cadet AlHoussayn et de frapper la poitrine de l’aîné AlHassan. Il ne voulait même pas les écouter, pas plus que les fils de Talha et d’Azzoubeyr qui se confondaient en des explications, les insultant même.</p>



<p>Fou furieux, d‘un pas rapide, il quitta les lieux. Contre Talha, croisant son chemin, qui faisait mine de s’étonner qu’il ait osé lever la main sur les petits-fils du prophète, il s’écria, vitupérant : <em>— Qu’ils soient maudits et toi aussi avec eux ! Comment tue-t-on, sans preuve évidente ni argument précis, le prince des croyants, un Compagnon du prophète qui a assisté à Badr ?</em></p>



<p>Cynique, Talha répondit froidement : <em>— S’il avait livré Marouane, il n’aurait pas été tué !</em></p>



<p>— <em>S’il l’avait livré, Marouane aurait été tué avant même d’avoir été reconnu coupable !</em> rétorqua Ali, désabusé.</p>



<p>Regagnant son domicile, Ali résolut d’y demeurer reclus. Dehors, l’agitation était à son comble et les sentiments à fleur de peau. Après avoir dévalisé le Trésor, une partie des assiégeants revint boucler de nouveau le logis, refusant la sortie des corps du défunt et de ses deux domestiques pour l’enterrement.</p>



<p>Dans le même temps, une autre foule se constitua devant la demeure d’Ali ; certains de ses membres venaient de celle qui avait assiégé le calife. On le réclamait pour être le nouveau vicaire du prophète. On l’appelait même, déjà, Prince des croyants ! À quelques lieues de la ville, d’autres troupes approchaient. Apprenant la mort d’Othmane, elles rebroussèrent hâtivement chemin ; c’était l’armée envoyée par Mouawiya.</p>



<p>On était en l’an 35 de l’hégire. Tué à 84 ans, Othmane a gouverné douze ans et quelque quinze jours, de 644 à 656 du calendrier chrétien.</p>



<p>Ali devait attendre ce jour depuis longtemps. Certes, les conditions n’étaient pas normales&nbsp;; elles étaient assurément dramatiques ; mais la politique n’était-elle pas ainsi faite ! Il voulait se persuader que ce n’était pas le peuple de Médine ni un quarteron de conjurés des provinces d’Irak et d’Égypte qui commit, dans l’islam, ce premier assassinat de leur calife par des musulmans ; c’était bien un atavisme hérité des siècles préislamiques, que la nouvelle religion gomma sans toutefois l’éliminer, qui faisait de la mort l’issue normale de toute querelle.</p>



<p>Paré du vernis sacré, cet héritage indélébile des siècles se transformerait, peut-être, en instrument redoutable d’accession au pouvoir ! Nonobstant les récits apocryphes prétendant que le prophète et Abou Bakr seraient morts des suites d’une alimentation empoisonnée par des juifs, l’assassinat d’Othmane était le second dans l’histoire de l’Islam du premier personnage public après celui d’Omar.</p>



<p>Mais c’était le premier vrai assassinat politique de cette histoire, fondateur de ce qui allait devenir une tradition de gouvernement. Comme le concevaient les anciens des vieilles cultures, le pouvoir allait être, par définition, l’usage du glaive et de la ruse, l’alliance du lion et du renard.</p>



<p>Ali, le successeur d’Othmane, quatrième vicaire du prophète, allait l’éprouver à ses dépens. Face à lui, quelqu’un se dressait, se voulant le fondateur d’une dynastie et, pour cela, reproduisait à merveille les traits d’un conquérant du pouvoir.</p>



<p>Une terrible guerre doublement fratricide était sur le point de se déclencher ; déchirant la communauté musulmane censée être composée de frères et de sœurs communiant dans les mêmes valeurs, elle opposait des parents entre eux, des cousins et même des frères mus, comme à la plus belle époque antéislamique, par un insatiable instinct guerrier.</p>



<p><em>Derrière vous, les chemins de la conquête vous avez délaissés</em></p>



<p><em>Au pied de la tombe de Mohamed, vous nous avez attaqués.</em></p>



<p><em>Et les Compagnons du prophète, l’espace d’une soirée,</em></p>



<p><em>Étaient comme bêtes immolées à la porte de la mosquée.</em></p>



<p>Dans Médine, par-dessus la cacophonie généralisée, une voix s’était élevée laissant parler son affliction et sa détresse ; le poète des Renforts et du prophète, Hassan Ibn Thabit, laissait parler sa rage et déclamait un ultime hommage au défunt, lourd des plus sombres prévisions :</p>



<p class="has-text-align-center"><em>Ils ont sacrifié l’homme grisonnant, en prosternement</em></p>



<p class="has-text-align-center"><em>Passant ses nuits à glorifier Dieu et à lire son Coran ;</em></p>



<p class="has-text-align-center"><em>Bientôt, vous entendrez en leurs maisons :</em></p>



<p class="has-text-align-center"><a></a> <em>Dieu est grand ! Pour Othmane, nous nous vengeons !</em></p>



<p class="has-text-align-right"><strong>À suivre&#8230;</strong></p>



<p><strong><em>«Aux origines de l’islam. Succession du prophète&nbsp;: ombres et lumières», roman de Farhat Othman, éd. Afrique Orient, Casablanca, Maroc, 2015.</em></strong></p>
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		<title>Roman-feuilleton du Ramadan &#8211; «Aux origines de l&#8217;islam» : Un pouvoir oligarchique</title>
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		<pubDate>Thu, 21 Apr 2022 06:22:55 +0000</pubDate>
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		<category><![CDATA[Abou Bakr]]></category>
		<category><![CDATA[Ali Ibn Abi Taleb]]></category>
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		<category><![CDATA[Othman Ibn Affan]]></category>
		<category><![CDATA[prophète Mohamed]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Houleuse fut la journée; si elle cristallisa davantage les lignes de fracture traversant la communauté musulmane, elle n’eut pas de suites immédiates. L’acceptation de Talha, dernier conseiller désigné par Omar, conforta le nouveau calife. Par Farhat Othman Au sein de Qoraïch, les partisans d’Ali, tout en regrettant son éviction, respectaient la discipline de leur chef...</p>
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<div class="wp-block-image"><figure class="aligncenter size-full"><img decoding="async" src="http://kapitalis.com/tunisie/wp-content/uploads/2022/04/Ali-Ibn-Abi-Taleb-1.jpg" alt="" class="wp-image-388404"/><figcaption><em>Ali Ibn Taleb.</em></figcaption></figure></div>



<p><strong><em>Houleuse fut la journée; si elle cristallisa davantage les lignes de fracture traversant la communauté musulmane, elle n’eut pas de suites immédiates. L’acceptation de Talha, dernier conseiller désigné par Omar, conforta le nouveau calife.</em></strong></p>



<p>Par <strong>Farhat Othman</strong></p>



<span id="more-388403"></span>



<p>Au sein de Qoraïch, les partisans d’Ali, tout en regrettant son éviction, respectaient la discipline de leur chef de file. D’autres se dédouanaient de ne pas lui avoir apporté leur soutien en rapportant des propos entendus d’Omar manifestant sa réserve à son égard. Certes, celui-ci ne le croyait pas manquer de talent, de piété ou de justice et de grandeur d’âme ; il en serait même par trop pourvu. Non plus il ne le soupçonnait d’avoir une quelconque incapacité de réussir à plier sa tribu à sa volonté ; bien au contraire, il pensait qu’il était à même de la mener sur la juste voie, contre son gré s’il le fallait.</p>



<p>Cependant, il lui trouvait une tendance à volontiers verser dans une sorte de sottise, quelque chose comme de la stupidité qui entacherait un caractère au demeurant fort appréciable et digne d’éloges. Globalement, Ali était perçu bien plus comme un homme de guerre qu’un politicien. Plus âgé, Othmane semblait avoir plus d’expérience politique. Sa richesse et la noblesse de sa famille, qui lui avaient permis de vivre dans l’aisance, lui apprirent à user de ce qui a toujours fait le succès des hommes en compétition sociale ou politique&nbsp;: largesses et souplesse.</p>



<p><strong>Troisième calife dans l’ordre chronologique, Ali était issu d’Omeyya fils d’Abd Chams, le second fils d’AbdManaf</strong>, dont était issu également Hachem, le grand-père d’AbdAllah, père du prophète. Ce dernier était le fils d’Abd AlMouttalib qui eut aussi, entre autres, Hamza, AlAbbas et Abou Talib, le père d’Ali.</p>



<p>Si avec Abou Bakr et Omar, le califat échut à des clans secondaires de la tribu qoraïchite, l’arrivée au pouvoir d’Othmane permettait à sa principale famille d’en hériter, retrouvant du coup la prééminence qu’elle avait avant l’avènement de l’Islam.</p>



<p>Pour Ali qui avait nourri de la déception et même du ressentiment lorsqu’il fut écarté les deux premières fois de la succession de son cousin prophète, cela fut plus facile à supporter qu’à la troisième fois, le rang mineur des deux clans d’Abou Bakr et d’Omar relativisant leur choix. Il en allait différemment avec Othmane ; son choix était forcément lourd de conséquences. Omeyya était une dynastie habituée à gouverner. Abou Soufiane, son chef, petit-fils d’Omeyya, avait la responsabilité de la bannière de la tribu : AlOukab (l’Aigle).</p>



<p>Ainsi, elle reprenait à la dynastie rivale des Hachémites le pouvoir que cette dernière lui avait ravi à l’avènement de Mohamed. Outre le risque que cette famille ne lâchât plus ce qu’elle pouvait considérer comme son dû, Ali avait la plus grande peur qu’elle retrouvât ses mauvaises habitudes préexistant à l’Islam. Sans sous-estimer les qualités d’Othmane, il craignait qu’il ne fût incapable d’exercer le pouvoir de manière neutre comme ses prédécesseurs en se laissant, du fait de sa généreuse nature, aller à favoriser son clan.</p>



<p><strong>Cette crainte, le responsable du choix du nouveau calife, Abd ErRahmane Ibn Aouf, ne l’avait pas.</strong> Il pensait avoir agi en conscience pour le bien de tous. Othmane, du reste, commença son règne comme il l’annonça dans son discours à la mosquée lors de son investiture. Il y dit, notamment : <em>— Vous êtes dans une demeure temporaire&#8230; Que la vie dissimule de la vanité ! Ne la laissez pas vous duper et ne vous laissez pas gagner par la prétention ! Tirez une leçon de l’exemple de ceux qui sont passés, puis appliquez-vous et ne négligez rien, car Dieu vous a à l’oeil. Où sont passés ceux qui ont honoré la vie terrestre, en ont-ils profité ? Ne les a-telle pas vomis ? Rejetez la vie là où Dieu l’a jetée et recherchez l’au-delà&nbsp;!</em></p>



<p>Quand des faits ultérieurs seront venus donner raison aux appréhensions d’Ali, quand Othmane aura réservé le commandement de la plupart des provinces et la responsabilité des plus importantes charges aux siens, leur distribuant en plus biens et faveurs sur le compte du</p>



<p>Trésor public, Ibn Aouf en sera le premier surpris et marri. Certains ne manqueront pas de venir lui faire des reproches, le considérant, en dernier lieu, le premier responsable de la situation. Aussi, n’hésitera-t-il pas à aller voir l’intéressé et à le blâmer. Le retrouvant chez lui, il le tancera : <em>— Je t’avais choisi à la condition expresse de te comporter avec nous comme le firent Abou Bakr et Omar ; or tu n’as pas suivi leur exemple et tu as privilégié tes gens que tu as imposés aux musulmans.</em></p>



<p>— <em>Omar n’honorait pas sa parentèle et moi je le fais volontiers ; il n’y a pas de mal à cela, répondra Othmane sans sourciller.</em></p>



<p>— <em>Puisqu’il en est ainsi, je jure alors par Dieu de ne plus t’adresser la parole.</em></p>



<p><strong>Même lorsque le calife viendra lui rendre visite sur son lit de mort, il ne daignera pas le regarder </strong>et, le visage détourné vers le mur, ne répondra point à ses souhaits de bon rétablissement.</p>



<p>Othmane répétait volontiers que ses prédécesseurs étaient d’inégalables saints; qu’en ce qui le concernait, il vécut toujours dans l’aisance et disposait de moyens pour profiter de la vie sans toutefois faillir à ses devoirs religieux essentiels. Il assumait aussi la conception ancienne que l’individu n’était rien sans sa famille, hors son clan; il se réclamait de la tradition faisant l’individu redevable aux siens d’aide, de soutien et de privilèges.</p>



<p>La période de grâce dont il disposa les premières années de son règne aussitôt finie, on pointa du doigt sa conduite. On lui reprocha, notamment, d’avoir contredit le prophète en recevant chez lui son oncle AlHakam dont il avait pris le fils pour secrétaire. Le pauvre homme qui allait perdre la vue, sentait sa fin proche et souhaitait mourir à Médine. AlHakam Ibn Al’Ass avait été, en effet, interdit de Médine, exilé à Taèf, et Abou Bakr et Omar respectèrent à la lettre ce bannissement. Le prophète le trouvait impertinent, l’accusant d’espionner sa vie privée, d’en faire matière à gloser, à jaser. En plus de braver cet interdit, on déplora qu’il osât gratifier l’intéressé de sommes prélevées sur l’argent public et ce nombre de fois dont la dernière fut l’offrande du cinquième des richesses obtenues à la suite de la conquête de l’Ifriquiya (la Tunisie actuelle et une bande d’Algérie) qui devait normalement être versé au Trésor. On ne lui pardonna pas non plus de lui avoir donné en fief un terrain que le prophète réserva expressément à l’ensemble des musulmans.</p>



<p>Pareilles pratiques ne se limitant pas à ce familier et touchant la plupart des membres du clan omeyyade, les critiques ne cessèrent de se multiplier. Othmane n’en avait cure. Quand, parmi les protestataires à élever la voix, d’anciens Compagnons du prophète se signalèrent, il n’hésita pas à les bannir de Médine.</p>



<p><strong>L’État musulman commençait de fait à changer profondément. </strong>Après les transformations qui avaient touché son apparence, il passait en profondeur par une pleine mutation. Tout en gardant son imperium, la foi se relâchait ; les mœurs n’étaient pas les seules concernées, le pouvoir lui-même changeait ; hors l’apparence, il s’éloignait de plus en plus de l’humilité des débuts pour se doter des attributs de la puissance que sont l’apparat, les richesses et la terreur.</p>



<p>À Médine, de nouvelles pratiques apparaissaient et le jeu à la mode, malgré les interdits, était la chasse à l’arbalète des colombes. Les poètes osaient recouvrer leur liberté de ton et braver les interdits. L’un d’eux, Abd ErRahmane Al Joumahi, ne manqua pas de stigmatiser ce temps d’Othmane gros de périls sous-jacents :</p>



<p><em>Et, par Dieu, maître des vivants, je le jure bien :</em></p>



<p><em>En pure perte, Dieu ne légua rien.</em></p>



<p><em>Des désordres nous furent créés,</em></p>



<p><em>Toi de nous ou nous, avec toi, pareillement éprouvés.</em></p>



<p><em>Les deux Loyaux avaient pourtant posé,</em></p>



<p><em>Sur le droit chemin, un jalon de vérité ;</em></p>



<p><em>Par ruse, ils ne prirent point de pognon</em></p>



<p><em>Ni ne mirent dans le plaisir le moindre picaillon.</em></p>



<p><em>Toi, tu as donné à Marouane le cinquième revenant aux gens ;</em></p>



<p><em>Qu’il est bien loin de leur exemple ton rang !</em></p>



<p>À suivre&#8230;</p>



<p>*<strong> <em>«Aux origines de l’islam : Succession du prophète, ombres et lumières» ; roman de Farhat Othman, éd. Afrique Orient 2015</em></strong>.</p>



<h4 class="wp-block-heading"><em>Précédents épisodes: </em></h4>



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<p><blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="pW18xgtr2Y"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2022/04/18/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-le-lourd-heritage-du-pouvoir/">Roman-feuilleton du Ramadan &#8211; «Aux origines de l&rsquo;islam» : Le lourd héritage du pouvoir</a></blockquote><iframe class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« Roman-feuilleton du Ramadan &#8211; «Aux origines de l&rsquo;islam» : Le lourd héritage du pouvoir » &#8212; Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2022/04/18/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-le-lourd-heritage-du-pouvoir/embed/#?secret=BK9BxS53sG#?secret=pW18xgtr2Y" data-secret="pW18xgtr2Y" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe></p>



<p><blockquote class="wp-embedded-content" data-secret="KC2VP9J534"><a href="https://kapitalis.com/tunisie/2022/04/17/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-la-mort-au-rendez-vous/">Roman-feuilleton du Ramadan «Aux origines de l&rsquo;islam» : La mort au rendez-vous</a></blockquote><iframe class="wp-embedded-content" sandbox="allow-scripts" security="restricted"  title="« Roman-feuilleton du Ramadan «Aux origines de l&rsquo;islam» : La mort au rendez-vous » &#8212; Kapitalis" src="https://kapitalis.com/tunisie/2022/04/17/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-la-mort-au-rendez-vous/embed/#?secret=ijPrnSG2bt#?secret=KC2VP9J534" data-secret="KC2VP9J534" width="600" height="338" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe></p>
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		<title>Roman-feuilleton du Ramadan &#8211; «Aux origines de l&#8217;islam» : L’épreuve de la consultation</title>
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		<dc:creator><![CDATA[webmaster kapitalis]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 19 Apr 2022 13:08:24 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[CULTURE]]></category>
		<category><![CDATA[Aïcha]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Chez Aïcha, dans une pièce fermée, les cinq prétendants étaient accompagnés d’AbdAllah, fils d’Omar, comme conseiller sans voix et d’un Renfort, le chef de guerre Abou Talha, faisant office de gendarme; les instructions du calife décédé étaient ainsi suivies à la lettre. Par Farhat Othman On veilla à ne laisser personne trop se rapprocher de...</p>
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<div class="wp-block-image"><figure class="aligncenter size-full"><img decoding="async" src="http://kapitalis.com/tunisie/wp-content/uploads/2022/04/Al-Houssayn-Ibn-Ali.jpg" alt="" class="wp-image-388220"/></figure></div>



<p><strong><em>Chez Aïcha, dans une pièce fermée, les cinq prétendants étaient accompagnés d’AbdAllah, fils d’Omar, comme conseiller sans voix et d’un Renfort, le chef de guerre Abou Talha, faisant office de gendarme; les instructions du calife décédé étaient ainsi suivies à la lettre.</em></strong></p>



<p>Par <strong>Farhat Othman</strong></p>



<span id="more-388216"></span>



<p>On veilla à ne laisser personne trop se rapprocher de la maison. Quand, malgré tout, Amr Ibn Al’Ass, alors encore en poste en Égypte, accompagné de son ami AlMoughira Ibn Cho’oba, en charge quant à lui d’AlKoufa, vinrent s’asseoir devant la porte, Saad Ibn Abi Wakkas sortit les prier de partir ; et comme les deux hommes renâclaient à se lever, il n’hésita pas à les chasser à coup de cailloux : <em>— Allez-vous-en ! Leur cria-t-il. Vous vouliez pouvoir dire : nous en étions ; nous fûmes de la consultation !</em></p>



<p>La délibération fut âpre, on ne s’arrêta sur aucun choix et les regards des cinq de plus en plus se concentrèrent sur deux d’entre eux ; ils étaient tous les deux beaux-fils du prophète. Othmane l’était même doublement, ayant épousé en premières noces Rokayya puis, après sa mort, sa sœur Om Koulthoum. Ali, pour sa part, était l’époux de Fatima, mère d’AlHassan et d’AlHoussayn que le prophète chérissait particulièrement.</p>



<p>Après le règne des beaux-pères, on serait à la veille de celui des beaux-fils. Abou Bakr et Omar avaient l’un et l’autre le prophète pour gendre, le premier étant le père d’Aïcha, l’épouse préférée de Mohamed et le second, celui de Hafsa, une de ses épouses.</p>



<p>Comme tous les natifs du signe astrologique du taureau, Mohamed appréciait les bonnes choses, dont les femmes, bien qu’il demeurât d’une totale fidélité à la première – Khadija – épousée alors qu’il avait la vingtaine et décédée quelque trois ans avant son départ de La Mecque pour Médine.</p>



<p>Ali et Othmane étaient des cousins éloignés, le premier étant en plus le cousin germain du prophète&nbsp;; et c’était particulièrement sur cette parenté qu’il se fondait pour affirmer ses prétentions à la succession. De sa paternité, il tirait une légitimité supplémentaire, AlHassan et AlHoussayn ayant été considérés par le prophète comme ses propres fils, lui qui, en dehors de trois garçons morts en bas âge, n’eut que des filles – quatre en tout – toutes issues de sa première épouse.</p>



<p>Opposés dans la compétition pour le pouvoir, appartenant à deux clans parents, mais traditionnellement déchirés par la sempiternelle question de la primatie tribale, ils étaient physiquement très différents aussi. De taille à peine au-dessus de la moyenne, Othmane avait les traits clairs et réguliers, légèrement marqués de la petite vérole. Ses épaules étaient larges et sa barbe bien fournie qu’il ne manquait jamais de teindre. Le milieu de sa tête était dégarni et, tout autour, longue et lisse était sa chevelure, flottante et grisonnante. Très brun, plutôt petit de taille, Ali était chauve et ventru et avait les yeux grands aux paupières lourdes.</p>



<p>Décidés étaient l’un et l’autre ! De ce qu’ils considéraient leur droit, ils ne voulaient rien céder ; et leurs trois concurrents ne voulaient pas être en reste. Aussi, serrés et tendus étaient les débats ; leur issue n’apparaissait pas évidente. Abou Talha, l’observateur qui faisait office de gendarme, en était tout étonné :</p>



<p><em>— J’avais bien plus peur que vous rejetiez la responsabilité du pouvoir que vous ne vous la disputiez ! Par celui qui nous a ravi Omar, non ! Vous n’aurez pas un jour de plus des trois qu’il avait décidés.</em></p>



<p>La situation était dans une totale impasse quand Abd ErRahmane Ibn Aouf osa une suggestion. Bien qu’il ne se retînt pas de participer aux discussions afin de contrecarrer les ambitions de certains, il était le moins désireux de ce pouvoir, objet de toutes les convoitises.</p>



<p><em>— Qui est prêt à se désister pour se charger de désigner le meilleur d’entre vous ?</em></p>



<p>Personne ne répondit. Il osa alors se proposer entraînant aussitôt une réaction positive d’Othmane :</p>



<p><em>— Je suis le premier à l’accepter. J’ai entendu le prophète dire « Abd ErRahmane est digne de confiance sur terre et au ciel»</em>.</p>



<p>À l’exception d’Ali qui gardait le silence, tous les autres acceptèrent. Alors, Abd ErRahmane Ibn Aouf s’adressa à lui :</p>



<p>— Qu’en dites-vous, Abou AlHassan ?</p>



<p><em>— Donne-moi l’engagement que tu opteras pour la vérité, que tu ne suivras pas la passion, que tu ne privilégieras pas ta parentèle et que tu ne manqueras point de conseiller au mieux la communauté.</em></p>



<p>S’adressant à l’ensemble de l’assistance, Abd ErRahmane Ibn Aouf dit en guise de réponse :</p>



<p><em>— Donnez-moi vos engagements d’être avec moi contre quiconque se rétractera et d’accepter ce que je vous aurai choisi.</em></p>



<p>L’issue semblant honorable à chacun, Ibn Aouf eut l’accord de tous les cinq qui le quittèrent plutôt satisfaits. Commençant aussitôt ses consultations, il demanda à voir Ali en aparté et lui demanda :</p>



<p><em>— Tu es le plus digne de cette charge eu égard à ta parenté, ton antériorité à embrasser l’islam et le bon exemple que tu donnes. Mais qui de ceux-là et après toi tu l’en penses digne ?</em></p>



<p><em>— Othmane</em>, répondit-il.</p>



<p>Se retrouvant ensuite avec Othmane, il eut de lui une réponse équivalente à celle d’Ali qui serait le méritant du pouvoir après lui. Il se réunit ensuite en tête-à-tête avec Saad Ibn Abi Wakkas à qui il demanda son préféré. <em>«Othmane»</em> répondit-il. Azzoubeyr Ibn AlAwwam, à qui il posa la même question, fit une réponse similaire.</p>



<p>En coulisses, les tractations allaient bon train. Ali avait les plus sérieuses craintes ; il appréhendait surtout que ne se liguent contre lui Ibn Aouf, Ibn AlAwwam et Ibn Abi Wakkas. Accompagné de ses deux fils AlHassan et AlHoussayn, il alla voir ce dernier :</p>



<p><em>— Au nom de la parenté avec le prophète de mes deux fils que voilà et de tes liens avec mon oncle Hamza, je t’implore de ne pas être contre moi, l’auxiliaire d’Abd ErRahmane en faveur d’Othmane ; je te suis bien plus proche que ce dernier.</em></p>



<p>Trois nuits durant, la cité vécut dans une étrange atmosphère, inconnue jusque-là, grosse d’appétits réveillant les rivalités ancestrales d’un assoupissement qu’on prenait pour mort, remettant au goût du jour les sentiments exécrables entretenus par les clans jaloux de leurs prérogatives et assoiffés d’autorité, de commandement, ou du moins du prestige qui en était le corollaire.</p>



<p>Ignorant l’agitation autour de lui, Abd ErRahmane Ibn Aouf cherchait à agir consciencieusement, avec méthode. Il passa ses jours et la majeure partie de ses nuits à faire le tour des notables de Qoraïch les sondant un à un sur leurs préférences. Elles allaient presque toutes vers Othmane et cela ne le surprenait point. L’homme était, en effet, riche, généreux et affable ; à Qoraïch, on avait même coutume de dire&nbsp;: « Je taime, par Dieu, de l’amour que porte Qoraïch pour Othmane ».</p>



<p>Cela lui rappelait ce qu’avait dit un jour Omar au neveu d’Ali, Ibn AlAbbas, l’oncle du prophète. Ces paroles résonnèrent souvent dans sa tête à l’occasion de ses consultations.</p>



<p><em>— Sais-tu, Ibn AlAbbas, pourquoi votre communauté vous refuse le mérite de la gouverner alors que vous appartenez au cercle intime du prophète ? Elle trouve que vous l’avez surpassée par la prophétie et se dit que si vous y ajoutiez le califat, il ne lui resterait rien ; et c’est ce qu’elle ne peut tolérer.</em></p>



<p>La veille du troisième jour, Ibn Aouf ne dormit pas ; il veilla à consulter encore et toujours. Au petit jour, à l’arrière de la salle de prière de la mosquée, il s’entretint avec Azzoubeyr Ibn AlAwwam auquel il demanda s’il voulait laisser l’affaire se jouer entre les fils d’AbdManaf; Azzoubeyr ne refusa pas, mais dit réserver la chance lui revenant pour Ali.</p>



<p>S’isolant ensuite avec Saad Ibn Abi Wakkas avec lequel il se sentait une certaine proximité, jugeant cet homme – qui, tout comme lui, n’avait ni parents ni enfants – droit et intègre, il lui dit :</p>



<p><em>— Nous sommes tous les deux sans héritiers ; nous ne pouvons qu’être désintéressés. Laisse-moi choisir pour toi !</em></p>



<p><em>— Si c’est pour te choisir toi-même, alors bien volontiers ; si c’est pour choisir Othmane, alors je lui préfère Ali, répondit Saad.</em></p>



<p>Les deux principaux candidats pressentis n’avaient pas manqué d’efforts pour maximiser leurs chances. Si Othmane, grâce au poids de sa famille dans la tribu, avait rallié la quasi-unanimité des notables de la ville, Ali réussit à augmenter ses appuis au sein du groupe de la consultation en usant de la corde sensible du mérite de sa lignée. Abd ErRahmane Ibn Aouf ne l’ignorait pas. Il se trouvait devant un dilemme : soit écouter le choix des principales têtes de la communauté et nommer Othmane, soit comptabiliser les votes des consultants et faire passer Ali.</p>



<p>Malgré son désintéressement et sa loyauté à s’acquitter de la charge qui lui incombait, il ne pouvait s’empêcher d’être pessimiste quant au sort de la fonction de calife, jugeant d’avance le futur responsable des intérêts de la communauté dans l’incapacité d’égaler l’exemple de ses prédécesseurs. Il résuma cette pensée dans une parabole qu’il eut en réponse à Ibn Abi Wakkas quand celui-ci conditionna son désistement par sa propre candidature :</p>



<p><em>— Je me suis vu dans un verger herbu et verdoyant quand un bel étalon noble et digne est venu à y passer ; il le traversa comme une flèche sans que rien des richesses environnantes ne l’arrêtât. Il fut suivi par un chameau qui marcha sur ses traces jusqu’à la sortie ; puis un pur-sang fort et robuste passa tirant sa bride, se tournant à droite et à gauche, mais allant toujours dans le sens des deux précédents jusqu’à quitter le verger. Un quatrième arrivant, un chameau, entra enfin dans le verger et se mit à paître. Par Dieu, non ! Jamais je ne serai ce quatrième chameau-là ! Après Abou Bakr et Omar, personne ne saura rallier l’assentiment des gens !</em></p>



<p>Ainsi conditionnée, sa vision le conduisait à se fixer des repères pour se faire un choix. Dans l’entourage d’Othmane, l’un des hommes réputés les plus malins de sa génération était aux aguets comme à son habitude. Amr Ibn Al’Ass surveillait les gestes et les paroles du préposé au choix du futur calife et réussit à décoder son système de pensée.</p>



<p>À la veille du jour décisif, toute la nuit d’Ibn Aouf passa à nouveau en conversations confidentielles, d’abord avec Ali, puis avec Othmane. Avec ce dernier, il resta jusqu’à l’appel à la prière du matin ; avec le premier, il ne fit ni ne dit rien de nature à ébranler sa certitude d’être l’élu.</p>



<p>La prière matinale venait de se terminer ; dans la mosquée, les pronostics allaient bon train avec, apparemment, un net avantage pour le cousin du prophète. Les uns soutenaient qu’il était le seul à pouvoir éviter la division des musulmans, sa lignée, mais aussi ses propres qualités humaines et sa connaissance approfondie du Coran militant en sa faveur et lui assurant une obéissance générale. Les autres rappelaient le poids de la tribu de Qoraïch et particulièrement celui de la famille d’Othmane, affirmant qu’il n’y avait pas de meilleur choix que celui d’Othmane pour éviter la division des musulmans.</p>



<p>Pleine à craquer était la mosquée et impatients étaient tous les présents de connaître le choix final. Abd ErRahmane Ibn Aouf arborait le turban que lui avait offert le prophète ; il avait réuni autour de lui les quatre hommes du groupe de la consultation et tenu à ce que tous ceux qui comptaient parmi les Émigrants et les Renforts fussent présents ainsi que les chefs des armées de conquêtes de passage en ville.</p>



<p><em>— La prière en réunion !</em></p>



<p>Le cri de rassemblement pour tout événement majeur venait d’être hurlé et l’on sentit la mosquée trembler ou presque. Les clans de Hachem et d’Omeyya étaient très fébriles ; dans leur soutien inconditionnel à leur chef de file, ils n’étaient pas loin d’en venir aux mains.</p>



<p>Sur la première marche de la chaire se tenait Ibn Aouf ; Saad Ibn Abi Wakkas était debout, à côté. En stratège avisé, habitué aux situations explosives, il s’adressa à lui, le pressant d’en finir. De ses mains, l’interpellé demandait le silence, sans oser encore parler.</p>



<p>— Ne tarde plus ou ils vont se laisser aller aux pires excès !</p>



<p>Dans le bruit environnant, Abd ErRahmane se mit alors à invoquer le nom de Dieu, se raclant la gorge à plusieurs reprises. Comme par enchantement, le silence se fit soudain et on l’entendit dire à voix haute :</p>



<p><em>— J’ai observé et consulté et vous recommande de ne point céder au péché de la discorde.</em></p>



<p>Puis, s’adressant à Ali qui se tenait à sa droite, lui prenant la main, il demanda :</p>



<p><em>— Prends-tu devant Dieu l’engagement de n’agir que selon le livre de Dieu, la tradition de son prophète et la pratique de ses deux califes ?</em></p>



<p><em>— J’agirai selon le degré de mon savoir et de mes efforts, répondit Ali.</em></p>



<p>Il se tourna alors vers Othmane, debout sur sa gauche, et lui posa la même question après lui avoir pris de même la main. Pour toute réponse, il eut simplement un oui net et direct, presque timide, dit du bout des lèvres.</p>



<p>Levant à ce moment-là haut la tête et les mains sans relâcher celle d’Othmane, il déclara aussitôt : <em>— Dieu m’est témoin ! Je place la responsabilité qui m’incombait autour du cou d’Othmane que je choisis.</em></p>



<p>Ali devint tout d’un coup rouge de colère ; surpris et désappointé, on l’entendit protester à haute voix : </p>



<p><em>— Tu l’as favorisé ! Ce n’est pas la première fois que vous vous mettez de connivence contre nous.</em></p>



<p><em>— Ali, ne te laisse pas gagner par la colère ! Rétorqua Ibn Aouf. J’ai observé et consulté les gens ; ils ne trouvaient personne à la hauteur d’Othmane.</em></p>



<p>Ali ne répondit point, lui tournant le dos, s’en allant déjà, essayant de fondre les masses qui s’agglutinaient autour de la chaire sur la première marche de laquelle se tenait désormais le nouvel élu. Il marmonnait : <em>— Toute destinée arrive à une fin !</em></p>



<p>Mais, récité tout haut, un verset du Coran rappelant le serment de fidélité prêté par les musulmans à leur prophète à un moment critique de l’histoire de la religion naissante le fit revenir en arrière :</p>



<p><em>«Ceux qui te prêtent serment d’allégeance le prêtent en fait à Dieu ; par-dessus leurs mains est la main de Dieu. Quiconque se parjure, c’est seulement à son détriment qu’il se parjure ; et celui qui tient son engagement, Dieu le gratifiera d’une récompense sublime.»</em></p>



<p>Avec ce dixième verset de la sourate de La Conquête (Al Fath), Ibn Aouf réussit à ramener Ali vers la chaire et le vit donner la main à son concurrent puis partir précipitamment sans s’empêcher de répéter rageusement :</p>



<p><em>— C’était un piège ; et quel piège !</em></p>



<p>Entre une forte minorité osant montrer sa joie et une majorité des présents, turbulente et excessive dans sa colère, la mosquée était sens dessus dessous. Ibn Aouf avait l’air ébahi ; il gardait cependant ses certitudes. À l’un de ses proches compagnons qui commentait son choix, lui reprochant d’avoir délaissé celui qui était capable d’user de justice et de vérité, il jura avoir essayé de servir au mieux les intérêts de la communauté. Son interlocuteur n’était pas convaincu et continuait :</p>



<p><em>— Je suis étonné comment Qoraïch délaisse un homme aussi noble, aussi juste et savant, aussi respectueux de la vérité. Ah ! Si seulement j’avais des hommes armés avec moi !</em></p>



<p><em>— Crains Dieu et ne te laisse pas aller à susciter des troubles ! Lui recommanda simplement Ibn Aouf.</em></p>



<p>À l’écart de la foule, l’air goguenard, l’oeil de malice pétillant, un homme ne se pressait pas pour donner sa voix à Othmane ; se frottant les mains, il savourait la réussite de son stratagème. À son habitude, Amr Ibn Al’Ass usa de sa science et réussit au-delà de tout espoir.</p>



<p>Lors des précédents jours, feignant d’agir pour ses intérêts, il s’évertua à convaincre Ali d’adopter la stratégie gagnante qu’il lui proposait. Prétendant qu’Abd ErRahmane Ibn Aouf était un homme réfléchi et posé, prisant plus la diligence et l’effort, les considérant comme la meilleure assurance pour mener à la vérité qu’une décision et une résolution souvent porteuses d’erreurs et de précipitation, il lui déconseilla de faire montre de sa détermination habituelle et de sa volonté débordante. Dans le même temps, à Othmane, il conseillait de se départir de la souplesse et de la flexibilité le caractérisant pour montrer davantage de volonté et de fermeté.</p>



<p>Plus tard, dans la journée, arriva enfin Talha, le dernier des six choisis par Omar. On l’informa du choix d’Othmane. Bien conseillé, ce dernier n’exigea pas de lui son accord, lui laissant la liberté de refuser, se disant même prêt à se désister en cas de refus. Talha vérifia seulement si tout Qoraïch avait accepté son choix, si tout le monde l’avait choisi et, fataliste, laissa tomber : <em>— J’accepte aussi ; je ne refuse point ce sur quoi les gens se sont réunis.</em></p>



<p>Othmane venait de s’assurer définitivement de la charge de deuxième prince des croyants, troisième vicaire du prophète ; il avait 72 ans. On était en l’an 23 de l’hégire, 644 de l’ère chrétienne.</p>



<p class="has-text-align-right"><em><strong>À suivre&#8230;</strong></em></p>



<p><em><strong>«Aux origines de l’islam. Succession du prophète, ombres et lumières&rsquo;&nbsp;», roman de Farhat Othman, éd. Afrique Orient, Casablanca, Maroc, 2015.</strong></em></p>
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		<title>Roman-feuilleton du Ramadan &#8211; «Aux origines de l&#8217;islam» : À la conquête du monde</title>
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		<dc:creator><![CDATA[webmaster kapitalis]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 12 Apr 2022 12:55:35 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[CULTURE]]></category>
		<category><![CDATA[Tunisie]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Six mois ont passé déjà ; Abou Bakr s’était enfin décidé à abandonner son commerce de draps et d’étoffes pour se consacrer tout entier aux intérêts de la communauté islamique. Il se réserva du trésor une somme annuelle de six mille dirhams, juste suffisante pour les strictes nécessités, dont le pèlerinage à La Mecque. Par...</p>
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<div class="wp-block-image"><figure class="aligncenter size-full"><img decoding="async" src="http://kapitalis.com/tunisie/wp-content/uploads/2022/04/Ali-Ibn-Abi-Talib.jpg" alt="" class="wp-image-387413"/><figcaption><em>Ali Ibn Abi Talib dans l&rsquo;iconographie populaire. </em></figcaption></figure></div>



<p><strong><em>Six mois ont passé déjà ; Abou Bakr s’était enfin décidé à abandonner son commerce de draps et d’étoffes pour se consacrer tout entier aux intérêts de la communauté islamique. Il se réserva du trésor une somme annuelle de six mille dirhams, juste suffisante pour les strictes nécessités, dont le pèlerinage à La Mecque.</em></strong></p>



<p>Par <strong>Farhat Othman</strong></p>



<span id="more-387412"></span>



<p>À la veille de sa mort, à peine deux ans plus tard, il demandera de faire le décompte de tout ce qu’il aura pris du Trésor, et qui se sera monté à huit cent mille dirhams, en ordonnant à sa famille le remboursement intégral au Trésor public.</p>



<p>Son ministère à la tête du jeune État naissant ne fut certes pas long. Il eut cependant la satisfaction de ne pas quitter ce bas monde avant d’avoir eu la chance d’y agir pour faire resplendir la lumière de la nouvelle religion en lançant les troupes de l’islam à l’assaut des terres des anciens maîtres des abords de l’Arabie, les Perses et les Byzantins et leurs alliés arabes, souvent de confession chrétienne, dont notamment les Ghassanides, en Syrie, et les Lakhmides, en Irak.</p>



<p><strong>Aussitôt qu’il eut fini de mater la révolte des apostats à Yémama, Khalid Ibn Al Walid fut envoyé en Irak</strong> pour y étendre la nouvelle religion grâce à ce qu’on n’appelait pas encore la guerre sainte mais qui en avait déjà tous les attributs dont l’ardente obligation et le prestige de servir Allah et d’incarner sa foi en lui donnant une réalité toute concrète.</p>



<p>Cette extension devait se faire par l’une ou l’autre des trois manières suivantes proposées aux ennemis&nbsp;: la conversion spontanée à l’islam emportant un statut équivalent en droits et en devoirs à celui du croyant musulman auquel on est alors lié par un lien de fraternité dans la foi, le paiement d’une capitation autorisant le maintien de sa propre religion, mais dans une situation de soumission avec un devoir de protection s’imposant aux dirigeants musulmans, ou enfin la guerre et l’asservissement inévitable au vainqueur selon la loi de la guerre.</p>



<p>Les ternes descendants des Manadhira, rois d’Al Hira, furent prompts à s’acquitter du tout premier tribut payé en islam de la part des Arabes de la région. Leurs illustres ancêtres étaient présentés comme les vassaux des Perses, mais des vassaux turbulents, étant aussi célèbres pour leur avoir infligé une retentissante défaite à l’aube de l’islam naissant à Dhou Kar ; une victoire de laquelle tout Arabe n’hésitera pas à se réclamer pour toiser les Perses, même convertis à l’islam.</p>



<p>Aux dépens de ceux-ci, rapide fut la chronique de l’extension islamique, alternant quelques accords de paix et nombre de batailles sanglantes, mais décisives en faveur des armées conquérantes. Il faut dire que des querelles dynastiques, ajoutées aux retombées des guerres incessantes avec les Byzantins, firent de la force perse une pâle copie du prestige d’antan.</p>



<p>Si les Perses sassanides avaient pu compter dans leur défense désespérée sur certains alliés arabes non musulmans, les troupes musulmanes ont profité, pour leur part, de l’aide d’Arabes chrétiens ainsi que de populations non arabes, telles les masses paysannes perses saisissant l’aubaine pour secouer le joug de leurs maîtres et se révolter contre des exactions trop longtemps supportées.</p>



<p>Un phénomène similaire se produisit en Syrie où, quasiment dans le même temps, les musulmans — qu’on n’appelait pas encore ainsi mais bien plutôt du nom de leurs plus importantes tribus ou coalitions tribales — s’étaient répandus, prolongeant les incursions contre les Byzantins qui y avaient été faites de la vie du prophète déjà. N’avait-il pas promis à ses disciples le trône de l’empereur byzantin, Héraclius, outre celui de l’empereur des Perses, Chosroês ?</p>



<p><strong>Très certainement, la foi était derrière ces victoires successives;</strong> en flamme, sacrée qui plus est, elle embrasait tout, illuminant les énergies, leur âme guerrière, calcinant la moindre faiblesse pour un appétit redoublé de gloire.</p>



<p>Cependant, n’était pas en reste la perspective du gain, non seulement immatériel, chez les combattants musulmans aux rangs grossis de l’inévitable tourbe habituelle des conflagrations. Rompus aux guerres claniques, aux batailles sans fin, aux incursions et aux raids de pillage, nombre de tribus aux intentions troubles étaient promptes à s’enrôler, au service réel ou affiché de convictions religieuses ardentes ou encore en limbes, dans les armées conquérantes.</p>



<p>Celles-ci ne manquèrent pas de réserves prêtes à l’emploi en plus de groupes supplétifs qu’attirent toujours les troupes victorieuses, au point qu’Abou Bakr réussit à demeurer fidèle à sa règle érigée en principe absolu de tenir les apostats repentis à l’écart des troupes de conquête, ne leur pardonnant pas leur écart de conduite en les excluant des bénéfices des victoires musulmanes.</p>



<p>Chez ces armées, il y avait aussi un désir de revanche contre des peuples qui, longtemps, leur avaient fait subir leur mépris et une fierté excessive de leur civilisation, de leur passé de prestige. N’ayant été, de toujours, que des vassaux ou des peuplades sans Dieu ni maître, pauvres et divisées de surcroît, les Arabes n’étaient considérés que comme un ramassis d’incapables.</p>



<p>Leur atavisme guerrier, pourtant, les prédisposait à se lancer à la conquête des anciens maîtres et leurs conditions de vie misérables redoublaient une ardeur à posséder d’infinies richesses et d’avoir enfin le luxueux mode de vie des seigneurs. Passer de vie à trépas avec une chance de réaliser ce rêve ou, à défaut, de gagner le paradis, n’était donc pas mourir ; dans les deux cas, c’était ressusciter à une nouvelle vie : terrestre ou, encore mieux, dans l’au-delà.</p>



<p><strong>Le propos tenu par les chefs arabes à leurs ennemis avant d’engager bataille</strong> faisait invariablement référence à tous ces éléments&nbsp;; on le retrouvait résumé dans l’une des lettres d’Ibn Al Walid à ses adversaires : <em>«Au nom de Dieu clément et miséricordieux. De Khalid Ibn Al Walid aux satrapes de Perse. Faites-vous musulmans, vous serez hors de danger, ou acceptez mon pacte de sécurité en payant tribut ; sinon vous aurez affaire aux gens que je vous ai amenés, aimant mourir comme vous aimez vous enivrer»</em>.</p>



<p>Fulgurante fut ainsi l’expansion de l’islam et ses troupes volèrent de succès en succès. L’état de faiblesse dans lequel se trouvaient Perses et Byzantins au sortir de leurs guerres incessantes, ainsi que leurs divisions, aidèrent pour beaucoup les troupes de l’Islam.</p>



<p>Après une année passée en Irak, notamment à Al Hira, fertile en batailles et en traités de soumission, tantôt respectés, tantôt rompus pour déboucher sur une nouvelle bataille ou un autre accord de capitation, Khalid fut dirigé vers la Syrie commander les troupes qui y étaient déjà présentes. La guerre en Irak continuerait sans lui ; celle de Syrie – désignant aussi bien le Liban que la Jordanie et la Palestine – s’annonçait désormais autrement décisive.</p>



<p>Sur place, avant son arrivée, les armées combattaient séparément, chacune sous l’ordre d’un commandant. Sa nomination n’était pas du goût de tous ; les autres généraux pensant en être digne, s’accordant aussi à considérer l’un d’entre eux, Abou Obeïda Ibn Al Jarrah en l’occurrence, bien plus méritant que le nouveau venu. Abou Bakr ne le voulut pas moins le seul chef de toutes les troupes musulmanes.</p>



<p><strong>Grâce à sa stature, son courage et son sens tactique et stratégique, Ibn Al Walid avait acquis un prestige inégalable</strong>. Il n’hésitait pas à se comporter en prince, ne se refusant rien, usant autour de lui des largesses que les butins accumulés lui permettaient. Il savait, pourtant, qu’agissant de la sorte, il ne pouvait qu’irriter davantage Omar et ses principes nettement plus rigides en la matière que ceux d’Abou Bakr.</p>



<p>Mais la totale confiance du vicaire du prophète lui faisait tout oublier. Ainsi, avant de recevoir l’ordre de marcher sur la Syrie, sans en référer à personne, contrairement aux règles militaires et aux usages, il prit l’initiative de déléguer ses pouvoirs et de faire le pèlerinage de La Mecque en catimini.</p>



<p>Cela finit par se savoir et ne fit que décupler la colère d’Omar; il ne pouvait tolérer pareil manquement aux intérêts des soldats musulmans en guerre, ce comportement ayant pu exposer les troupes à des attaques ennemies en l’absence de leur chef. À cette faute militaire s’ajoutèrent des soupçons de prévarication, de concussion et de corruption.</p>



<p><strong>Abou Bakr, non plus, n’admit pas la légèreté du comportement stratégique </strong>et réprimanda son général à ce sujet. Concernant les accusations de malversation et de détournement de fonds, cependant, il ne pouvait se permettre de le soupçonner, n’ayant pas la certitude que la part du Trésor prélevée sur les butins de la guerre et envoyée à Médine ne correspondait pas réellement au cinquième légal et que les autres parts n’étaient pas intégralement réparties entre les troupes comme le soutenaient les ennemis de Khalid.</p>



<p>Déférant à l’insistance d’Omar, néanmoins, il consentit à éloigner son général de la Mésopotamie et de son casernement à Al Hyra, l’envoyant rejoindre les troupes de Syrie, mais en élargissant ses compétences. Sanctionnant indirectement son général sans le désavouer, le calife évita du coup que les accusations proférées à l’encontre de leur chef n’eussent affecté le moral des armées.</p>



<p>En se dirigeant vers les terres de conquête de Syrie, Ibn Al Walid laissait derrière lui un Irak en cours de soumission totale au fil de l’épée ou au prix de l’or et de l’argent. Des scènes de ses hauts faits d’armes lui reviendront en mémoire, rythmées par la permanente psalmodie de versets du Coran par les guerriers et les barrissements des éléphants, cette arme perse qui, longtemps, fit des ravages dans les rangs musulmans avant d’être finalement contrée.</p>



<p>Il ne sera pas le héros de la bataille décisive d’Al Qadissiya, à une trentaine de kilomètres de la future ville d’Al-Koufa, ni de la victoire de Jaloula et de celle de Nehavend, en l’an 21 de l’hégire – qualifiée de conquête des conquêtes par les musulmans – qui confirmera au dernier des Sassanides la fin de sa dynastie et le fit fuir à Merv où il périra des mains de l’un des siens.</p>



<p>Si le sang de ce dernier n’était pas versé par les envahisseurs arabes, il ne coulerait pas moins, plus tard, dans les veines de leurs descendants, des enfants des illustres Compagnons du prophète Abou Bakr et Ali qui donneront en épouses à leurs fils Mohamed et Al Houssayn les filles captives du souverain déchu, Yazdgard III.</p>



<p><strong>En Syrie, Khalid aurait-il d’autres occasions de s’illustrer </strong>et de faire état de son génie ? Les grands noms déjà présents, chargés d’une ville chacun, étaient jaloux de leurs prérogatives ; il savait donc qu’il n’allait pas de soi d’en être réellement le chef, de le leur faire admettre.</p>



<p>Parmi les généraux déjà sur ces terres, outre le paisible et respecté Abou Obaïda Ibn Al Jarrah que le prophète surnomma le Loyal de la communauté, il y avait le rusé Amr Ibn Al ‘Ass, l’Omeyyade Yazid Ibn Abi Soufiane, surnommé Yazid la Bonté, et Saad Ibn Abi Wakkas, le futur vainqueur de la terrible bataille de trois jours d’Al Qadissiya à laquelle il ne participera que de loin, pour cause de fistules l’empêchant de monter à cheval et le retenant hors du champ de la bataille.</p>



<p>Les deux premiers avaient déjà obtenu la capitulation sans combats de Bosra, première ville syrienne gagnée par les musulmans. Avant d’envahir l’Égypte et d’en tomber amoureux, Amr Ibn Al’Ass s’illustra, par ailleurs, à Ajnadin, localité entre ErRemla et Beit Jibrine en Palestine, désormais occupée à l’exception de Jérusalem et de Césarée ; cette dernière sera soumise plus tard par Yazid Ibn Abi Soufiane qui ne se savait pas le frère d’un futur calife.</p>



<p>Khalid avait d’autant plus à cœur de réussir sa mission qu’il se savait attendu au tournant par Omar qui n’hésiterait pas, le moment venu, à abattre sur lui sa terrible colère. Il savait que sa mutation était le résultat des menées incessantes de celui qu’il appelait le petit gaucher – Omar étant, en fait, ambidextre – qui l’aurait jalousé d’être l’artisan de la soumission du prestigieux pays des Perses. Grande était toutefois sa confiance en sa capacité à venir au bout de toutes les difficultés et, plus que tout, il se satisfaisait du maintien de l’estime et de la confiance d’Abou Bakr, malgré sa dernière colère contre lui et une récente maladie qui le diminuait.</p>



<p>Sur une rivière-frontière, entre la Syrie – stricto sensu – et la Jordanie, à Yarmouk, toutes les armées arabes s’étaient réunies face aux Byzantins ; la bataille s’annonçait terrible et les chefs arabes se disputaient l’honneur du commandement suprême.</p>



<p>Bien que contesté, Ibn Al Walid sut parler à ses pairs, leur proposant un commandement tournant et suggérant de le prendre le premier jour. Ils acceptèrent et ce fut juste suffisant au stratège pour, à la tombée de la nuit, conduire les hommes à la victoire.</p>



<p>En pleine bataille, tomba la nouvelle de la mort du calife ; elle était accompagnée de l’ordre de la destitution du commandant général. Mais Khalid sauvegarda les chances de ses troupes en leur cachant le contenu du message amené par le courrier de Médine, présenté comme venant apporter les nouvelles de renforts imminents.</p>



<p><strong>Abou Bakr avait désigné Omar pour lui succéder,</strong> et celui-ci ne manqua pas de destituer l’homme qui, depuis bien longtemps, ne lui inspirait plus confiance ; il le remplaça à la tête de toutes les armées sur le front syrien par le général en chef Abou Obaïda Ibn Al Jarrah.</p>



<p>On était en l’an 13 de l’hégire, 634 du calendrier chrétien. Depuis la onzième année hégirienne, date de l’arrivée d’Abou Bakr au califat, la conquête islamique avait commencé et continuait son expansion avec succès. La grande victoire sur l’affluent du Jourdain ouvrit toute la Syrie aux musulmans.</p>



<p class="has-text-align-right"><em><strong>À suivre&#8230;</strong></em></p>



<p> <strong>* <em>«Aux origines de l’islam. Succession du prophète. Ombres et lumières»; roman de Farhat Othman, éd. Afrique Orient, Casablanca, Maroc, 2015.</em></strong></p>



<h4 class="wp-block-heading"><em>Précédents épisodes du feuilleton&nbsp;:</em></h4>



<p><em><a href="http://kapitalis.com/tunisie/2022/04/11/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-luttes-dinfluence-et-guerre-de-religion-5-5/">http://kapitalis.com/tunisie/2022/04/11/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-luttes-dinfluence-et-guerre-de-religion-5-5/</a></em></p>



<p><em><a href="http://kapitalis.com/tunisie/2022/04/10/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-luttes-dinfluence-et-guerre-de-religion-4-5/">http://kapitalis.com/tunisie/2022/04/10/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-luttes-dinfluence-et-guerre-de-religion-4-5/</a></em></p>



<p><em>http://kapitalis.com/tunisie/2022/04/09/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-luttes-dinfluence-et-guerre-de-religion-3-5/</em></p>
<p>L’article <a href="https://kapitalis.com/tunisie/2022/04/12/roman-feuilleton-du-ramadan-aux-origines-de-lislam-a-la-conquete-du-monde/">Roman-feuilleton du Ramadan &#8211; «Aux origines de l&rsquo;islam» : À la conquête du monde</a> est apparu en premier sur <a href="https://kapitalis.com/tunisie">Kapitalis</a>.</p>
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