Dans cette frontière, de plus en plus incertaine, entre l’écrivain qui utilise l’intelligence artificielle et l’intelligence artificielle qui écrit à la place de l’écrivain, où finit l’assistance et où commence la substitution ? L’affaire Thélyson Orélien pose cette problématique avec acuité.
Atef Gadhoumi *

Thélyson Orélien. Ce nom vous dit-il quelque chose ? Oui, certainement. Sinon, retenez-le. Il est sur toutes les lèvres, fustigé par les uns, défendu par les autres. Sa notoriété, à peine acquise, déjà fugace, vient d’être éclaboussée. Pis encore, remise en cause. Son premier roman est la révélation de cette rentrée littéraire. Prix du roman Fnac et nominé pour les plus prestigieux prix littéraires : le Goncourt, le Renaudot, le Femina… ‘‘C’était ça ou mourir’’ semblait promis à un destin exceptionnel. Mais un simple tweet, anonyme à ses débuts, assumé plus tard comme un trophée de guerre, bouleverse cette ascension vertigineuse. L’arrête net : le roman serait généré par une IA.
Scandale et lynchage médiatique
Un verdict sans appel. Pangram, présenté comme l’un des détecteurs les plus fiables, a tranché. Le scandale fait feu de paille. Le monde littéraire est ébranlé. Un séisme dont les répliques semblent interminables, imprévisibles.
La chasse à l’homme est ouverte. Son passé est décortiqué au peigne fin. Un second verdict tombe, lui aussi sans appel : plagiaire récidiviste. Rattrapé pour des écrits vieux de plus de quinze ans ! Ses détracteurs crient victoire. Conséquences immédiates : le roman est retiré de la sélection de l’Académie Goncourt. Au Canada, la tournée promotionnelle est suspendue et certaines rencontres sont annulées. Tout cela sur fond d’accusations qui, pour l’utilisation de l’IA, reposent notamment sur des analyses algorithmiques dont la portée probante fait précisément débat.
Tout ça pour ça. Ces IA sont, par essence même, capables de générer un texte cohérent, grammaticalement correct, souvent même stylistiquement travaillé. Mais sont-elles en mesure de créer une œuvre littéraire sans avoir derrière elles des expériences vécues, une nécessité intérieure, une intention existentielle ou autre ? J’en doute fort.
Au-delà du scandale, une frontière à redéfinir
Mais là n’est peut-être même pas l’essentiel. Le véritable sujet, transcendant ce fait divers, est ailleurs : dans cette frontière, de plus en plus incertaine, entre l’écrivain qui utilise l’IA et l’IA qui écrit à la place de l’écrivain.
On ne doit plus se dérober devant cette réalité : nous utilisons tous, à des degrés divers, l’intelligence artificielle dans de nombreux domaines de notre vie. La vraie question que chacun doit désormais se poser est simple : Où finit l’assistance et où commence la substitution ?
Pour l’écrivain, d’abord. À lui d’en être juge, en âme et conscience. L’IA peut être son soutien, son interlocuteur, son outil, à condition de savoir en user à bon escient. Mais lorsque l’écrivain lui délègue ses idées, abandonne ses personnages, ses scènes, son style, ses choix, que reste-t-il alors de son imagination créative ?
L’écrivain et philosophe Pascal Bruckner, membre de l’Académie Goncourt, défend une coexistence possible entre l’intelligence artificielle et la création humaine, à une condition essentielle : que l’inspiration et la signature finale demeurent celles de l’auteur. Une position qui mérite réflexion.
L’IA, un soutien ? Oui. L’IA, un prête-plume ? Non.
* Ecrivain. Prix Comar Découverte 2024.

La paternité littéraire de cet article est confirmée par Pangram.



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