La ‘Biennale de l’Image en Mouvement’ investit la médina de Tunis

À moins de trente jours de l’ouverture de la 8e édition de Jaou Tunis, la Biennale de l’Image en Mouvement (BIM’26), qui se tiendra du 24 octobre au 22 novembre 2026 à Quechlet El Attarine, à la Medina de Tunis, commence à dévoiler ses secrets. Coproduite par le Centre d’art contemporain Genève et la Fondation Kamel Lazaar, cette édition, présentée pour la première fois hors de Suisse, réunira à Tunis seize artistes autour de l’exposition ‘‘Becoming the Ocean’’ sous la direction artistique de Lina Lazaar et Andrea Bellini.

Cette édition marque une nouvelle étape dans la collaboration entre les deux institutions organisatrices, qui souhaitent établir en Afrique un espace durable dédié à la production artistique, à la réflexion critique et au dialogue trans-régional autour de l’image en mouvement, en créant des liens entre les différentes géographies de la majorité mondiale.

Comme l’explique Lina Lazaar (co-curatrice et vice présidente de la KLF),  «amener BIM à Tunis est plus qu’une célébration des images en mouvement» «C’est une opportunité de renforcer les compétences des acteurs culturels et des techniciens locaux, appelés à évoluer dans des conditions souvent complexes. Au-delà des œuvres créées ici, BIM construit un réseau qui place les voix de la majorité mondiale (Global Majority) au centre de son action. Son héritage perdurera non seulement dans les idées qu’elle génère, mais aussi à travers les personnes et les pratiques qui se développent autour d’elles», ajoute-t-elle.

Pour la première fois, la BIM s’installe exceptionnellement hors de Suisse. À Tunis, elle prendra la forme d’une exposition et d’un programme public avant de poursuivre son parcours à Venise, Bruxelles, Genève et Londres.

La collaboration intercontinentale marque un nouveau chapitre dans l’histoire quadragénaire de BIM. Fondée à Genève en 1985, la BIM fut parmi les premiers événements dédiés aux images en mouvement produites par les artistes. Depuis 2014, elle se concentre sur la commande de nouvelles œuvres originales plutôt que sur un thème global, célébrant une pluralité de perspectives. 

La caserne de Halfaouine.

Seize nouvelles productions

L’exposition Becoming the Ocean réunira seize artistes d’Afrique, du monde arabe, d’Amérique latine, d’Asie et de leurs diasporas. Les œuvres, toutes nouvellement commandées pour cette édition, seront présentées à la Quechlet El Attarine, ancienne caserne militaire ottomane du XIXe siècle située au cœur de la médina de Tunis.

Participeront à cette édition : Tabarak Allah Abbas, Younès Ben Slimane, Mona Benyamin, S.A. Chavarría, Leena Habiballa, Roman Selim Khereddine, Zein Majali, Alaa Mansour, Paulo Nazareth, Diane Severin Nguyen, Liv Schulman, Hildegard Titus, Natasha Tontey, Castiel Vitorino Brasileiro, ainsi que Hajra Waheed & Sarah Zeryab.

Selon Andrea Bellini (co-curateur et directeur du Centre d’art conteporain Genève), «il pourrait bien s’agir du groupe le plus diversifié à ce jour dans l’histoire de la BIM. La forte présence d’artistes provenant du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, et le fait que treize sur seize soient des femmes, reflètent un engagement délibéré envers des voix audacieuses et diverses. En ces temps sombres, cela indique un signal puissant de notre détermination à défendre une diversité de perspectives artistiques.» 

Une traversée vers l’inconnu

Le point de départ de l’exposition est une interrogation sur les moments où les systèmes ne se contentent plus de décliner, mais se raidissent et s’intensifient. Les frontières se ferment, la surveillance s’étend, les crises écologiques s’accélèrent et les logiques coloniales réapparaissent sous de nouvelles formes.

‘‘Becoming the Ocean’’ se construit à partir de cette situation de tension et de basculement. L’exposition s’intéresse à ces moments où les structures héritées cessent de fournir des repères, tandis que l’avenir demeure difficile à penser.

Le titre de l’exposition est tiré d’une histoire dont l’auteur reste incertain. Osho a évoqué cette image en 1979, l’attribuant à Khalil Gibran, avant d’y revenir sous une forme développée en 1986 : une rivière, à l’approche de la mer, ressent sa transformation comme une disparition. Ce qui semble être une fin devient pourtant une expansion, l’entrée dans une réalité plus vaste. Le passage n’exige donc pas l’effacement, mais le courage d’entrer dans une nouvelle forme d’existence.

Les seize artistes réunis à Tunis développent des pratiques traversées par la guerre, les migrations, les bouleversements écologiques, les luttes politiques, les savoirs ancestraux, les transformations technologiques et les conflits persistants autour de la mémoire.

Les corps deviennent des archives. Les paysages, des témoins. Les histoires apparaissent et disparaissent, comme des courants qui circulent sous la surface du monde visible.

L’exposition interroge ainsi les imaginaires de séparation qui ont accompagné la modernité : séparation entre nations, peuples, histoires, espèces et futurs. À cette logique, ‘‘Becoming the Ocean’’ oppose une réflexion sur l’interdépendance, non comme idéal abstrait, mais comme condition de survie.

Dans un contexte où les structures héritées semblent de moins en moins capables de répondre aux crises qu’elles ont elles-mêmes contribué à produire, la transformation n’est pas envisagée comme une résolution, mais comme une pratique : porter la mémoire avec soi tout en entrant dans des formes de relation encore largement inconnues.

La rivière arrive à la mer chargée de tout ce qu’elle a été. La traversée ne demande pas l’oubli. Seulement le courage de continuer. 

Un symposium les 26 et 27 octobre à la salle Le Rio

‘‘BIM’26 – Becoming the Ocean’’ part du constat que nous traversons un  sursaut d’extinction : un moment où les systèmes politiques, historiques, technologiques et épistémologiques s’intensifient précisément parce qu’ils atteignent les limites de leur capacité à organiser le monde.

Pendant deux jours, le symposium réunit artistes, écrivain·es, chercheur·euses et penseur·euses politiques pour interroger ce qui advient lorsque les structures héritées ne tiennent plus, et quelles formes de savoir, de relation et d’imagination politique doivent alors être produites en réponse.

Le programme s’articule autour de quatre chapitres interconnectés : L’ordre international; La Mémoire; L’Intelligence et La Vérité.

Notes On Camp – film de Sarah Zeryab.

Réinventer un patrimoine militaire

Le choix de la Quechlet El Attarine inscrit la BIM’26 dans l’un des paysages urbains historiques les plus remarquables de la Méditerranée et du monde islamique. Située au cœur de la médina de Tunis, cette ancienne caserne ottomane du XIXe siècle compte parmi les édifices militaires les mieux conservés de la médina.

Au cours de ses deux siècles d’existence, le lieu a connu plusieurs transformations, passant d’une fonction militaire et carcérale à des usages éducatifs puis culturels. Avec Becoming the Ocean, il s’apprête à connaître une nouvelle métamorphose.

Pour la BIM’26, la Quechlet El Attarine ne constitue pas un simple cadre d’exposition. Son histoire stratifiée et ses transformations successives participent pleinement à l’expérience proposée. Les œuvres et l’architecture entreront ainsi en dialogue, faisant émerger un lieu façonné par son passé tout en l’ouvrant à de nouveaux usages et à de nouvelles possibilités.

Donnez votre avis

Votre adresse email ne sera pas publique.

error: Contenu protégé !!