L’IA s’invite dans les élections législatives israéliennes

La campagne électorale des élections législatives israéliennes qui doivent se tenir le 27 octobre prochain bat son plein, un scrutin décisif qui s’apparente plus à un référendum pour ou contre le maintien au pouvoir du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et qui doit sceller son avenir politique et judiciaire. Tous les coups sont permis, notamment le recours massif à l’IA d’autant plus que le recours à cette nouvelle technologie demeure l’angle mort de la législation de la plupart des pays et les protagonistes politiques profitent du fait que la réglementation soit encore limitée pour en user et abuser.

Imed Bahri

«La première rencontre en dix ans entre un Premier ministre israélien et le président palestinien a offert une scène historique, les sourires semblaient sincères mais la rencontre n’a pas eu lieu. Pour l’heure, Gadi Eizenkot n’est que le favori des élections israéliennes et non Premier ministre et il n’a pas encore rencontré en personne Mahmoud Abbas, le dirigeant palestinien vieillissant», c’est par ces mots que débute l’enquête de The Economist. 

Les images de ce sommet fictif ont été produites par le Parti sioniste religieux, le parti d’extrême-droite dirigé par Bezalel Smotrich, ministre israélien des Finances et allié du Premier ministre. L’objectif était de convaincre les électeurs qu’Eizenkot, l’ancien général intransigeant qui espère déloger Netanyahu lors des prochaines législatives, est en réalité un dangereux gauchiste prêt à faire des compromis avec les ennemis d’Israël.

En dépit de sa nature truquée, la vidéo est entrée dans l’histoire. Le 26 juillet, Israël est devenu le premier pays à diffuser une publicité électorale enfreignant une loi exigeant un étiquetage clair de tous les supports de campagne produits à l’aide d’intelligence artificielle (IA). La Commission électorale centrale a ordonné au Parti sioniste religieux de la retirer.

Depuis, les mentions indiquant l’utilisation de l’IA sont devenues monnaie courante sur presque tous les écrans.

Toutefois, Karine Nahon, spécialiste israélienne de l’information qui écrit sur la désinformation et les menaces qui pèsent sur la démocratie, affirme : «Le contenu visuel -en l’occurrence les vidéos truquées- n’est pas le principal problème. Il est facile à repérer. Ce qui est bien plus dangereux, c’est la manière dont l’IA est utilisée en coulisses pour déformer l’information, surveiller les électeurs et les manipuler».

Les candidats de tous bords utilisent des techniques de persuasion et de manipulation sophistiquées, optimisées par l’IA.

Israël s’enorgueillit généralement de la manière dont les autres pays adoptent les innovations issues de ses industries d’armement et technologiques. Le même phénomène pourrait-il se produire avec les technologies utilisées dans les campagnes électorales ?

Les partis investissent dans les technologies électorales

La coalition de Netanyahu, qui comprend des partis nationalistes d’extrême droite et des partis religieux, est à la traîne dans les sondages mais le Premier ministre possède un atout majeur : ses partenaires sont unis autour de lui. 

«Netanyahu et ses alliés investissent depuis des années dans les technologies électorales», affirme une source travaillant dans le secteur technologique qui ajoute : «Ils disposent de bases de données très sophistiquées et les partis de son bloc partagent entre eux des informations sur les électeurs».

Ces trois dernières années, le gouvernement israélien a massivement investi dans la guerre psychologique en ligne, utilisant des outils d’IA pour tenter d’influencer les audiences au Moyen-Orient et l’opinion publique en Occident. Certains de ces outils sont désormais utilisés en Israël même.

Le parti d’Eizenkot, Yashar, n’a qu’un an, et l’opposition dans son ensemble reste divisée. Néanmoins, ceux qui aspirent à déloger Netanyahu bénéficient du soutien d’un réseau de groupes de protestation antigouvernementaux profondément ancrés dans la communauté technologique israélienne.

«La plupart des acteurs du secteur technologique soutiennent l’opposition et estiment qu’elle se bat pour son avenir en Israël. Ils riposteront avec la même vigueur», déclare également cet expert du secteur.

Des essaims de bots se faisant passer pour des électeurs humains

Des entreprises technologiques israéliennes ont développé des essaims de bots qui se font passer pour des électeurs humains. Ces bots peuvent orienter les discussions en ligne vers des sujets et des opinions servant les intérêts de ceux qui les contrôlent.

Des bots peuvent également être engagés pour voter dans des sondages en ligne.

Bien que ces sondages ne soient pas statistiquement fiables et ne bénéficient pas de la même crédibilité que les sondages d’opinion traditionnels, ils sont capables de générer des titres susceptibles d’influencer les électeurs indécis.

Encore plus sophistiqués, des avatars virtuels générés par l’IA possèdent de véritables numéros de téléphone et même des cartes de crédit.

Ces avatars peuvent exprimer des opinions complexes et infiltrer des groupes, notamment sur WhatsApp, où les utilisateurs ne s’attendaient auparavant pas à rencontrer des entités artificielles se faisant passer pour de vraies personnes.

Des chatbots sont également utilisés pour engager des discussions politiques avec les électeurs et recueillir une grande quantité d’informations sur leurs préférences.

Les partis politiques utilisent ces informations puis les recoupent avec des données provenant de bases de données qu’ils achètent auprès d’entreprises commerciales qui suivent les achats en ligne et l’historique de recherche des internautes afin d’établir des profils détaillés d’électeurs potentiels.

«L’aspect le plus insidieux des campagnes électorales est l’automatisation de la persuasion», déclare Tehila Schwartz Altschuler, experte en droit et technologies à l’Institut israélien de la démocratie à Jérusalem.

«L’intelligence artificielle collecte la moindre information disponible sur les électeurs, y compris leurs préférences audiovisuelles et musicales. Elle les géolocalise également pour déterminer où ils se trouveront le jour du scrutin», ajoute Schwartz.

Les messages générés par l’IA sont ensuite personnalisés pour chaque électeur, que ce soit sous forme de publicités en ligne, de SMS ou d’appels automatisés de plus en plus réalistes, censés provenir d’un chef de parti ou d’un candidat.

Un journaliste de The Economist raconte avoir récemment reçu un de ces appels et n’avoir réalisé qu’après quelques phrases que son interlocuteur n’était pas un humain mais un agent virtuel.

Les politiciens s’attendent à ce que de nombreux Israéliens, notamment les jeunes, se tournent vers les chatbots pour savoir pour qui voter.

Nir Rosen, directeur de l’ONG FakeReporter, qui lutte contre la désinformation, déclare : «Nous constatons que de faux réseaux créent un large éventail de ressources numériques conçues pour manipuler les algorithmes des chatbots et les moteurs de recherche basés sur l’IA. Une partie de ce contenu inclut de fausses interviews de politiciens mais il mêle également de véritables informations, saturant ainsi les sources d’information sur lesquelles les électeurs s’appuient».

C’est pourquoi les partis politiques s’empressent de publier du contenu sur les plateformes largement utilisées par les chatbots pour collecter des informations.

Un militant politique déclare : «Avant, nous publions tous nos anciens documents sur Reddit car ChatGPT l’utilise».

La frontière entre liberté d’expression et censure est ténue

The Economist précise que le Shin Bet, le service de sécurité intérieure israélien, semble seulement disposé à tenter d’empêcher toute ingérence étrangère bien que ses prérogatives lui permettent d’aller au-delà. La Direction nationale de la cybersécurité, rattachée au cabinet du Premier ministre, ne semble pas non plus disposée à intervenir.

Ainsi, seuls la police, avec ses ressources limitées, et la Commission électorale centrale, avec ses pouvoirs restreints, restent pour surveiller ces nouvelles frontières poreuses.

La Commission électorale peut rendre des décisions et infliger des amendes mais son principal atout actuellement réside dans ses relations avec les géants d’Internet. Ces entreprises se conforment généralement aux demandes de la Commission de suppression des contenus suspects.

Nombre des plus grandes entreprises technologiques mondiales possèdent des centres de recherche en Israël. Elles savent que les partis politiques et les militants d’autres pays analyseront cette élection afin d’en tirer des enseignements applicables ailleurs.

Selon des représentants du gouvernement et des défenseurs de la vie privée, les entreprises technologiques ont, jusqu’à présent, réagi rapidement aux problèmes signalés. Cependant, agir ainsi le jour même du scrutin et rapidement pour empêcher la désinformation ou la manipulation qui influence le vote s’avérera bien plus complexe. Une part importante des informations collectées illégalement sert à mobiliser les électeurs et à les inciter à voter le jour de l’élection qui est un jour férié.

Savoir quels électeurs sont susceptibles de soutenir un parti et ce qu’ils feront pendant leur jour férié confère un avantage considérable aux partis politiques.

Savoir aussi qui est susceptible de voter pour un parti adverse peut également s’avérer utile. Par exemple, des publicités pour des commerces ou des lieux de divertissement situés loin de leur bureau de vote pourraient leur être envoyées ou de fausses informations concernant des troubles dans leur quartier pourraient être diffusées. L’objectif de ces opérations est faire en sorte qu’ils n’aillent pas voter.

La Cour suprême et le président de la Commission électorale centrale ont statué que les observateurs des partis présents dans les bureaux de vote n’auraient pas le droit de communiquer à leurs dirigeants les noms des électeurs ayant déjà voté. Cette pratique, autorisée lors des élections précédentes, constituait un outil essentiel pour le suivi des électeurs le jour du scrutin et pour inciter les sympathisants à se rendre aux urnes.

Cependant, réglementer ces activités s’avère extrêmement complexe. «La frontière entre liberté d’expression et censure est ténue et nous exerçons notre pouvoir discrétionnaire», déclare Dean Livne, directeur général par intérim de la Commission électorale centrale. «Je ne pense pas que nous soyons encore en mesure d’intervenir dans le domaine de l’intelligence artificielle», ajoute-t-il.

Compte tenu de la rapidité avec laquelle l’IA évolue, ces derniers pourraient bientôt être contraints de revoir leur position et d’intervenir.

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