Si Hamadi Kedidi, gardien du feu culturel

Aujourd’hui, j’ai envie de rendre hommage à un homme. Un homme comme on en rencontre de moins en moins. Un homme qui, à lui seul, semble porter l’énergie, la passion, l’enthousiasme et l’obstination de toute une génération. Si Hamadi Kedidi. Et, à travers lui, un hommage est rendu à ceux qui refusent de laisser mourir la culture….

Hichem Ben Azzouz *

Je ne l’ai connu personnellement que très récemment. Pourtant, son nom, son aura, sa réputation m’étaient parvenus bien des années auparavant, à travers les conversations de quelques intellectuels, artistes et amis de Sousse. On me parlait de cet homme infatigable, toujours présent, toujours à l’initiative de quelque chose, toujours occupé à réunir des gens, à organiser une rencontre, une conférence, une projection, un débat, une manifestation culturelle. Un homme qui ne s’arrête jamais. Et lorsque j’ai enfin fait sa connaissance, j’ai compris que sa réputation était encore en deçà de la réalité.

Car Si Hamadi est de cette espèce humaine devenue presque introuvable ; les agitateurs culturels, les éveilleurs de consciences, les passeurs de savoir, les semeurs d’idées, les rassembleurs de bonnes volontés, les militants de l’intelligence et de la beauté. Il est tout cela à la fois. Animateur, organisateur, provocateur d’idées, agitateur de consciences, militant passionné, homme de dialogue, de rencontres, de transmission, de mémoire et d’avenir.

Homme de dialogue, de rencontres et de transmission

Il est partout. À Sousse, bien sûr, mais son engagement déborde largement les frontières de sa ville. Car la culture, pour lui, n’a jamais été une affaire de territoire, de prestige ou de mondanités. Elle est une manière d’habiter le monde. Une manière de résister. Une manière de rester vivant. Et surtout, une manière de ne pas laisser les autres s’endormir.

Si Hamadi me rappelle ma jeunesse. Cette époque lointaine où, jeune étudiant, je croyais profondément que l’engagement culturel pouvait transformer la société, peut-être davantage encore que l’engagement politique. Nous pensions alors qu’un livre pouvait ouvrir une brèche dans un mur. Qu’un film pouvait bouleverser une conscience. Qu’une pièce de théâtre pouvait déranger un pouvoir. Qu’un débat pouvait faire vaciller les certitudes les mieux installées. Nous croyions que la culture n’était pas un luxe réservé à quelques privilégiés, mais une nécessité vitale, aussi essentielle que le pain, la liberté ou la dignité. Nous avions cette naïveté magnifique de croire que les idées pouvaient changer le monde.

Puis les années ont passé. Les enthousiasmes se sont émoussés. Les idéaux ont rencontré les désillusions. Les engagements se sont heurtés aux indifférences, aux calculs, aux renoncements, aux petites lâchetés quotidiennes. Nous avons vu tant de militants se fatiguer, tant d’intellectuels se retirer, tant de voix se taire. Nous avons vu la culture devenir parfois un simple décor, une activité de circonstance, une affaire de cérémonies, de discours officiels et de photographies. Nous avons vu les institutions s’essouffler, les responsables se dérober, les bonnes volontés se décourager. Et nous avons fini, pour beaucoup d’entre nous, par nous résigner un peu.

Il continue alors que tant d’autres ont baissé les bras

Pas lui. Si Hamadi, lui, continue. Il continue malgré les années, malgré les difficultés, malgré les déceptions, malgré les portes fermées, malgré les promesses non tenues, malgré l’indifférence de ceux qui devraient être les premiers à soutenir ses initiatives. Il continue malgré les absences, les pertes, les départs, les démissions. Il continue malgré cette froideur terrible qui gagne parfois nos sociétés, lorsque chacun se replie sur ses préoccupations, ses intérêts, son petit confort personnel. Il continue alors que tant d’autres ont baissé les bras. Il continue avec une énergie qui semble défier le temps, avec l’enthousiasme d’un étudiant de vingt ans, avec la ferveur d’un jeune militant qui viendrait de découvrir que le monde peut encore être changé.

Et c’est peut-être cela qui me touche le plus chez cet homme. Il n’a pas laissé les années vieillir ses convictions. Il n’a pas laissé les désillusions tuer son enthousiasme. Il n’a pas laissé la médiocrité ambiante lui dicter sa conduite. Il n’a pas laissé le cynisme devenir une forme de sagesse. Car il existe une fatigue plus grave que celle du corps ; c’est celle de l’âme. Cette fatigue qui nous fait dire, un jour, que cela ne sert plus à rien, que les gens ne changent pas, que personne ne s’intéresse plus à rien, qu’il vaut mieux s’occuper de soi et laisser le monde suivre son cours. Si Hamadi semble avoir décidé de ne jamais céder à cette fatigue-là. Et quelle leçon !

Dans une époque où l’on confond si souvent visibilité et engagement, notoriété et mérite, agitation médiatique et véritable action culturelle, cet homme nous rappelle une vérité simple ; que la culture ne vit pas seulement grâce aux artistes, aux écrivains ou aux intellectuels. Elle vit aussi grâce à ceux qui leur ouvrent des portes, leur tendent une chaise, leur offrent un public, organisent une rencontre, allument une lumière dans une salle et invitent les autres à venir écouter. Ces hommes-là sont indispensables. Et pourtant, on parle si peu d’eux. Ils ne sont pas toujours sur les affiches. Ils ne reçoivent pas nécessairement les distinctions. Ils ne cherchent pas forcément à occuper le devant de la scène. Mais sans eux, combien de livres resteraient fermés ? Combien de films ne seraient jamais projetés ? Combien d’idées ne rencontreraient jamais leur public ? Combien de jeunes talents demeureraient invisibles ?

Un bâtisseur de l’ombre qui rend la lumière possible

Si Hamadi appartient à cette famille des bâtisseurs de l’ombre qui rendent la lumière possible. Et je voudrais aujourd’hui lui dire combien son engagement me touche personnellement. Non seulement parce que je suis écrivain et cinéaste, et que je mesure ce que nous devons à ces passeurs passionnés. Mais aussi parce qu’il me réconcilie avec quelque chose que je croyais avoir perdu en chemin. Une certaine idée de la culture. Une certaine idée du militantisme. Une certaine idée de la générosité humaine. Cette conviction ancienne que l’on peut encore agir sans attendre de récompense, donner sans calculer, rassembler sans exclure, transmettre sans posséder. Que l’on peut consacrer une grande partie de son existence à faire vivre les idées des autres, simplement parce qu’on croit à leur nécessité. Et qu’il existe une forme de bonheur, peut-être la plus noble, à voir les autres penser, créer, découvrir, s’émouvoir.

Cher Si Hamadi, je ne connais pas encore toute votre histoire. Je ne connais pas toutes les batailles que vous avez menées, toutes les déceptions que vous avez traversées, toutes les nuits passées à préparer des manifestations auxquelles certains ne prendront même pas la peine d’assister. Je ne connais pas le nombre de portes auxquelles vous avez frappé, de coups de téléphone passés, de rendez-vous sollicités, de refus essuyés. Mais j’en devine quelque chose. Parce que je sais ce qu’il faut de patience, d’obstination, de courage et, surtout, d’amour pour continuer à croire en la culture lorsque tant de choses autour de nous semblent conspirer contre elle.

Et je voudrais vous dire ceci : vous faites partie de ces hommes qui empêchent une société de mourir intérieurement. On mesure souvent la vitalité d’un pays à ses routes, à ses bâtiments, à ses investissements, à ses performances économiques. On oublie qu’un pays peut posséder tout cela et être profondément pauvre. Pauvre de pensée. Pauvre d’imagination. Pauvre de curiosité. Pauvre de débats. Pauvre de cette capacité à s’émerveiller, à se remettre en question, à rencontrer l’autre. Et inversement, une société peut traverser les pires difficultés et conserver une extraordinaire vitalité grâce à quelques hommes et femmes qui refusent de laisser s’éteindre ses foyers de culture.

Gardiens d’u feu d’un fragile menacé par les vents contraires

Vous êtes, cher Si Hamadi, l’un de ces gardiens du feu. Un feu modeste parfois, fragile souvent, menacé par les vents contraires, mais que vous continuez d’alimenter avec une fidélité admirable. Je me demande même si le véritable militantisme n’est pas finalement celui-là ; non pas celui qui prétend changer le monde en un jour, mais celui qui, jour après jour, pendant des décennies, refuse simplement de l’abandonner.

Vous me rappelez qu’il n’est jamais trop tard pour croire encore. Qu’on peut vieillir sans devenir vieux. Qu’on peut avoir traversé tant d’épreuves sans perdre le goût des autres. Qu’on peut continuer à s’indigner, à s’enthousiasmer, à proposer, à inventer, à réunir, à rêver. Et surtout, qu’on peut rester jeune non pas malgré les années, mais grâce à ce que l’on a su préserver en soi.

Alors aujourd’hui, je voulais simplement vous dire merci. Merci pour Sousse. Merci pour la Tunisie. Merci pour les artistes, les écrivains, les cinéastes, les intellectuels, les jeunes et les moins jeunes que vous continuez de réunir autour de cette chose si fragile et si précieuse qu’on appelle la culture. Merci de nous rappeler, par votre exemple, que l’engagement n’est pas une posture, encore moins une profession de foi, mais une fidélité quotidienne à ce que l’on croit juste et nécessaire. Merci de ne pas avoir démissionné. Merci de ne pas avoir cédé. Merci de continuer à croire, même lorsque tant d’autres ne croient plus.

Chapeau bas, Si Hamadi. Très bas. Et permettez-moi de terminer par un vœu. Que la vie vous soit douce. Qu’elle vous rende un peu de tout ce que vous avez donné aux autres. Qu’elle vous épargne autant que possible les peines, les désillusions et les ingratitudes. Qu’elle vous offre encore de longues années de santé, de rencontres, de découvertes, de livres, de films, de débats passionnés et de salles pleines. Et surtout, qu’elle vous conserve cette jeunesse intérieure que tant d’hommes perdent bien avant d’avoir vieilli.

Car notre pays a besoin de gens comme vous. Pas seulement pour organiser des événements culturels. Mais pour nous rappeler que la résignation n’est pas une fatalité, que l’indifférence n’est pas une sagesse et que l’espérance demeure, elle aussi, une forme d’engagement.

Je ne vous connais que depuis peu, cher Si Hamadi, mais j’ai l’étrange sentiment de retrouver en vous un vieux compagnon de cette jeunesse où nous pensions encore que la culture pouvait sauver quelque chose du monde. Peut-être avions-nous tort de croire qu’elle pouvait le changer. Mais vous me rappelez aujourd’hui que nous aurions encore davantage tort de cesser d’y croire.

Avec toute mon admiration, mon affection et ma profonde reconnaissance.

* Romancier. Prix Comar d’or du roman tunisien 2026.

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