Violence urbaine en France | Les vraies raisons de la colère

Les images provenant de plusieurs villes de France — voitures brûlées, vitrines brisées et commerçants en pleurs, impuissants face au saccage de leurs boutiques par des hordes de pilleurs — laissent sans voix. Ces scènes de chaos et de désolation, qui ont fait le tour de la planète, tranchent avec l’image de cette «douce France» tant célébrée par Charles Trenet. Qu’est-il arrivé à ce beau pays, pourtant connu mondialement pour son raffinement extrême et la richesse de sa culture ? La France n’est-elle pas la patrie des belles-lettres et de l’art de la table, le berceau des peintres impressionnistes, et sa capitale la référence mondiale de la haute couture et du parfum ?

Adel Zouaoui *

Les scènes de violence extrême impliquant des casseurs cagoulés, qui se sont produites en marge des manifestations lycéennes du 17 octobre — pourtant pacifiques à leurs débuts —, ont frappé de stupeur les médias du monde entier.

Pour expliquer cette vague de violence, les responsables politiques y sont allés chacun de leur propre analyse, dans une tentative de récupérer, à quelques mois de l’élection présidentielle, ce triste et malheureux événement. Si certains représentants de la gauche plurielle critiquent vertement les forces de l’ordre, qu’ils accusent d’avoir provoqué ces affrontements, d’autres sont allés un peu vite en besogne en pointant d’un doigt accusateur les populations issues de l’immigration.

Les biais cognitifs face à la réalité citoyenne

«Il y a un lien entre une immigration massive qui crée des désordres sécuritaires et ce qui s’est passé dimanche. Oui, je le dis et je l’affirme», a déclaré Bruno Retailleau lors d’une conférence de presse.

Une analyse on ne peut plus simpliste, qui tranche avec la complexité de la crise socio-économique actuelle. Elle témoigne, de surcroît, de la mauvaise foi de cette droite conservatrice, toujours prompte à accuser les populations issues de l’immigration de tous les maux auxquels la France est confrontée.

Force est de souligner qu’une telle lecture de ces derniers événements déforme et altère la réalité objective des faits, quand elle ne jette pas de l’huile sur le feu. Les casseurs du 17 octobre, au cas où certains responsables politiques de la droite conservatrice feindraient de l’ignorer, sont bel et bien Français, même si certains d’entre eux sont issus de familles immigrées. Qu’ils se nomment Mohamed, Mamadou ou Jean importe peu : ils sont tous nés en France, sont titulaires d’une carte d’identité française et ont reçu leur première éducation dans des institutions scolaires françaises. La France est leur pays, ils n’en ont pas d’autre, et c’est en France qu’ils passeront toute leur vie.

Le face-à-face des deux France

En fait, les causes de cette violence — condamnable, bien entendu — se trouvent bien ailleurs. Elles résident dans la confrontation silencieuse entre deux France : l’une blanche, dite «de souche», et l’autre, de couleur, d’origine maghrébine, subsaharienne ou asiatique; ou encore, l’une riche, prospère et au pouvoir, et l’autre pauvre, marginalisée et sans voix au chapitre. Et c’est parce qu’elles échouent à se réconcilier que la cocotte-minute explose par moments.

La cause de cet échec est le sentiment, éprouvé par la jeunesse en France, notamment celle d’origine maghrébine et africaine, d’être stigmatisée et malmenée par l’arbitraire d’une société qui ne répond ni à ses besoins, ni à ses espoirs, ni à ses attentes. Cette même société lui demande de s’intégrer tout en lui fermant à double tour les portes de l’insertion sociale. Heureusement que le ridicule ne tue pas.

Bien qu’ils en soient à la troisième, voire à la quatrième génération, la plupart d’entre eux peinent à trouver leur voie. Car décrocher un emploi ou trouver un logement relève d’un véritable chemin de croix lorsqu’on porte un nom à consonance arabe ou africaine. Parqués dans des HLM insalubres, situés dans les banlieues des grandes métropoles où règnent l’ennui et l’oisiveté, ils tentent de survivre au naufrage de leur propre destin. C’est dans ces territoires pathogènes, coupés de ce que devrait être une vie digne de tout être humain, qu’ils se sentent largués, oubliés et poussés à la marge par une xénophobie de plus en plus décomplexée.

Et pourtant, on oublie souvent que, sans la présence de cette immigration, la France ne serait jamais devenue ce qu’elle est aujourd’hui. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les populations maghrébines et africaines ont été largement appelées à participer au développement économique du pays. Ce sont les ouvriers immigrés originaires du Maroc, de l’Algérie, de la Tunisie, du Mali, du Sénégal et d’ailleurs qui ont largement contribué à la construction des réseaux routiers, des ponts et des barrages. L’industrie automobile, tout comme la sidérurgie, n’aurait pu se passer de leur travail. Et cela, sans compter leur contribution à l’effort de guerre lors des deux guerres mondiales, sous le drapeau tricolore.

Les vraies racines du mal : le déclin géopolitique

Aujourd’hui encore, les Français d’origine maghrébine et africaine sont présents dans des secteurs à haute valeur ajoutée : ils sont médecins, ingénieurs en informatique, universitaires, scientifiques, écrivains ou sportifs de haut niveau, et participent au rayonnement international de leur pays. Feindre d’ignorer cette réalité, c’est faire preuve d’ingratitude.

Le nœud du problème en France est loin d’être l’immigration ; il est plutôt lié aux grandes mutations qui se produisent à l’échelle mondiale. Il va sans dire que l’épicentre des découvertes scientifiques et de l’innovation technologique se déplace aujourd’hui vers l’Asie, notamment vers la Chine. La France, l’Europe et l’Occident tout entier perdent pied face à ce Léviathan chinois.

Cette nouvelle configuration n’est pas sans conséquences. Son impact se fait de plus en plus sentir à l’échelle internationale, notamment en Afrique. Après avoir longtemps constitué le pré carré de l’Hexagone, le continent est en train de lui échapper. Cette perte d’influence politique prive la France d’un accès privilégié aux richesses et aux matières premières africaines, contribuant ainsi à affaiblir considérablement son économie.

Face à cette nouvelle réalité géopolitique, la droite française tourne le dos aux faits et demeure dans le déni. Elle s’obstine, en revanche, à faire du racisme une méthode, un outil de conquête et un projet politique.

Pour conclure, voter pour les vieilles lubies identitaires et anti-immigration de l’extrême droite aura sans aucun doute de lourdes conséquences. La France en sera encore plus pénalisée. Faut-il alors sonner le tocsin contre ces égarés du nationalisme ? La nation de Voltaire, de Victor Hugo, de Montesquieu et de Tocqueville fera-t-elle preuve de bon sens et de modération ? On le saura très bientôt, dans quelques mois.

* Cadre retraité de la Cité des Sciences à Tunis.

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