Un livre ravive la mémoire des Italiens de Tunisie

‘‘Les otages de Mussolini. Une histoire vraie des Italiens de Tunis’’, le premier livre de Marie-Ange La Rosa, disponible en français sur Amazon, aux formats papier et numérique, raconte l’histoire d’enfants italiens de Tunisie envoyés dans des colonies de vacances fascistes en Italie et séparés de leurs familles. Un voyage vers le pays d’origine qui aurait dû durer cinq semaines mais qui, bouleversé par l’entrée du pays dans la Seconde Guerre mondiale, s’est transformé pour certains enfants en une séparation d’avec leurs familles ayant duré des années.

L’ouvrage met en lumière un épisode méconnu de l’histoire de l’importante communauté italienne vivant dans la Tunisie du protectorat français, en le reconstituant à partir de documents, d’archives diplomatiques et de souvenirs familiaux.

Selon le récit de La Rosa, le 8 juin 1940, des dizaines de familles accompagnèrent au port de Tunis leurs enfants, qui devaient passer quelques semaines en Italie. Parmi eux se trouvait Joseph, âgé de huit ans, l’oncle de l’auteure.

Une colonie de vacances ordinaire les attendait, dans le cadre des initiatives alors organisées pour les enfants d’Italiens résidant à l’étranger ; mais deux jours plus tard, le 10 juin, Benito Mussolini annonça l’entrée en guerre de l’Italie contre la France et la Grande-Bretagne. Les liaisons avec Tunis furent interrompues et ce qui devait être des vacances changea de nature.

La déclaration de guerre de l’Italie à la France est attestée par les sources historiques comme le moment de rupture qui bouleversa également les équilibres de la communauté italienne de Tunisie.

Les communautés émigrées et l’Italie fasciste

Dans son livre, La Rosa retrace le parcours de ces enfants à travers différentes localités italiennes jusqu’à Menton, évoquant la discipline en vigueur dans les structures de jeunesse fascistes puis l’irruption de la guerre dans leur vie, avec les bombardements, la faim et les déplacements incessants.

Le terme «otages», choisi pour le titre, renvoie donc avant tout à des enfants prisonniers des conséquences de décisions politiques et militaires prises par les adultes.

Par ailleurs, le phénomène des colonies de vacances pour les Italiens de l’étranger était déjà d’une ampleur considérable avant la guerre ; il constituait l’un des outils utilisés par le régime pour renforcer les liens entre les jeunes issus des communautés émigrées et l’Italie fasciste.

Des études sur la présence italienne en Tunisie indiquent qu’environ 23 000 jeunes italo-tunisiens ont participé à ces colonies de vacances en Italie durant le Ventennio. Une source française de l’époque évaluait à environ 2 000 par an le nombre d’enfants envoyés depuis la Tunisie.

Toutefois, l’histoire relatée dans le livre s’inscrit dans un contexte plus complexe que celui d’une communauté faisant bloc derrière Mussolini. Parmi les Italiens de Tunisie, on comptait certes des partisans du régime, mais aussi des antifascistes, des communistes et une importante communauté juive italienne. Tunis était également un centre majeur de l’antifascisme italien à l’étranger.

L’entrée en guerre de l’Italie a également suscité une réaction sévère de la part des autorités françaises du protectorat. Les recherches historiques attestent l’existence d’un plan d’internement visant initialement plus de 16 000 citoyens italiens âgés de 18 à 50 ans.

Ces mesures ont fini par toucher, selon une étude publiée par les Presses universitaires de Rennes, près de 30 000 Italiens, sans distinction nette entre fascistes, antifascistes et autres composantes de la communauté. Nombre d’entre eux furent transférés dans les camps de Sbeitla, Kasserine, Aïn Sefra et Kreider.

C’est dans ce contexte qu’à Tunis, les familles des enfants partis pour l’Italie perdirent peu à peu la possibilité de suivre leur trace. Le livre relate notamment les démarches entreprises par Balthazar Rallo, tailleur italien établi à Tunis et grand-père de l’auteure, pour retrouver son fils Joseph.

La Rosa explique avoir reconstitué cette histoire en visitant les localités italiennes traversées par le groupe, en consultant des sources historiques ainsi que les archives diplomatiques françaises de Nantes et de La Courneuve, et en recueillant les témoignages de son oncle, de membres de sa famille et d’autres acteurs de cette expérience.

Une page sensible de la mémoire des Italiens de Tunisie

Depuis la publication de l’ouvrage, confie l’auteure à l’agence Ansa, de nouveaux souvenirs sont parvenus de France, d’Italie et de Tunisie, émanant de descendants d’internés, d’enfants ayant vécu sous les bombardements et de familles ayant compté des proches dans ces colonies.

‘‘Les otages de Mussolini’’ aborde ainsi une page particulièrement sensible de la mémoire italienne en Méditerranée : celle d’une communauté enracinée en Tunisie depuis des générations, traversée par les divisions politiques de l’époque et finalement broyée entre les ambitions du fascisme, l’entrée en guerre de l’Italie, la réaction des autorités coloniales françaises et le conflit qui, à partir de 1942, allait frapper directement la Tunisie. Une histoire où les responsabilités du régime fasciste et de sa politique de mobilisation des Italiens à l’étranger constituent un élément incontournable, mais où émergent également les destins individuels de familles et d’enfants ayant subi des décisions sur lesquelles ils n’avaient aucune prise. Une mémoire restée durant des décennies essentiellement privée et familiale, que le livre de Marie-Ange La Rosa tente désormais d’inscrire dans l’histoire collective des Italiens de Tunisie.

Selon l’auteure, l’ouvrage «remet en lumière un souvenir familial longtemps resté dans l’ombre : celui des Italiens de Tunis, pris au piège d’une guerre qui n’était pas la leur.»

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