Publié vers la fin de l’année 2024 aux Éditions Khayal, ‘‘Zerda’’ est un recueil de poésie en langue française de la poétesse algérienne Radhia Toumi. En feuilletant et en lisant ce livre, on entre dans une poésie contemporaine en vers libres, intime et viscérale, où chaque mot semble taillé dans la chair et la mémoire. Le corps, l’âme, la solitude, la guerre, l’exil : tout est là, inscrit dans la tension fragile de l’existence.
Djamal Guettala
Dans « Zerda », Radhia Toumi nous entraîne dans une poésie intime, viscérale, où chaque mot semble taillé dans la chair et la mémoire. Le corps, l’âme, la solitude, l’amour, la guerre et l’exil s’y croisent dans une tension fragile. Rien n’est vraiment séparé : la blessure personnelle rejoint celle du monde, le souvenir individuel rencontre la mémoire collective, tandis que les absents continuent d’habiter les pages.
Le corps comme territoire de mémoire
Dès « ADN », la douleur devient génétique. La double hélice « étourdie » égare son « écharpe hélicée », et l’ADN lui-même vacille. Le corps devient champ de bataille intime, où chaque cellule semble porter le poids de l’histoire et de la souffrance. L’image scientifique se transforme alors en métaphore poétique : derrière les molécules se cachent une filiation, des blessures et une mémoire qui se transmettent.
Dans « Aide-moi à trouver mon corps », la tragédie prend la mer pour décor. Corps engloutis, âmes séparées, disparition et exil se transforment en « ventre immense d’eau et de sel ». La mer n’est plus seulement un espace géographique : elle devient le lieu où se confondent la vie, la mort, l’attente et l’arrachement. La poésie devient cri et témoignage, intime et collective à la fois.
Le corps revient ainsi comme un fil conducteur. Corps désiré, corps perdu, corps meurtri ou simplement recherché, il constitue le premier territoire que l’écriture tente de retrouver. Derrière cette quête se dessine une interrogation plus vaste : comment habiter son propre corps lorsque la mémoire, l’exil et l’absence viennent constamment le traverser ?
La solitude s’invite aussi dans les espaces domestiques. Dans « La chambre » (p. 15), chaises de bois et de cuir vides, silence et absence transforment la pièce en miroir de la vacuité intérieure. Le mobilier devient presque présence fantomatique. Dans « Regard furtif », l’éphémère d’un désir timide s’éteint dans l’abîme : chambres fantômes secouées par le vent, mélancolie saccadée, cœur « à bout de force » qui crie sa fatigue.
Le quotidien devient ainsi terrain de mémoire et de contemplation. Un objet, une pièce, un souffle de vent peuvent suffire à faire surgir une émotion ancienne. Le monde extérieur semble alors refléter les mouvements secrets de l’âme.
L’amour à l’ère des écrans
La modernité trouve naturellement sa place dans ce souffle poétique. Dans « À mon chéri / À ma chérie », l’amour circule par Viber et par émojis. Un « Je t’aime » devient un « colis virtuel instantané », tandis que la distance se transforme en chewing-gum que l’on peut étirer et rouler à volonté.
L’humour, tendre et doux-amer, introduit une respiration dans un recueil souvent traversé par la douleur. Les technologies ne remplacent pas la présence, mais permettent aux êtres séparés de maintenir un fil. Derrière les écrans et les petits signes numériques demeure donc le vieux désir humain de rejoindre l’autre.
Mais la suite de ce poème, à la page 42, fait progressivement basculer cette légèreté vers une réalité beaucoup plus grave. L’un contemple un rayon sur sa chemise tandis que l’autre vit la guerre au quotidien. Deux réalités se font face, séparées par une distance qui devient vertigineuse. Les cœurs virtuels prennent alors une dimension symbolique : « Y a-t-il un espace bleu qui voudrait abriter nos familles ? » La question reste suspendue, comme un appel à la paix, à la protection et à un refuge qui semble toujours se dérober.
Ce passage donne à l’échange amoureux une portée nouvelle. Le langage numérique, qui semblait d’abord appartenir à l’intimité et au jeu de la séduction, devient le moyen fragile par lequel deux êtres tentent de maintenir un lien lorsque le monde extérieur menace de tout détruire.
La zerda, entre mémoire et catharsis
La langue est claire, épurée, mais chargée de musique et de chair. Les images sont tantôt organiques, tantôt proches du surréalisme : l’ADN qui perd son écharpe, les poissons autour d’une chaise, la distance transformée en chewing-gum. Ces associations déplacent le réel sans jamais rompre avec l’émotion.
Les poèmes courts frappent avec une grande netteté ; les textes plus longs prennent le temps d’explorer les tensions entre désir, mémoire et douleur. L’écriture avance par fragments, images et silences. Les chutes jouent souvent un rôle essentiel : elles ouvrent une nouvelle perspective et laissent au lecteur un espace pour poursuivre le poème intérieurement.
Le titre du recueil constitue lui-même une clé de lecture. La zerda, dans l’imaginaire populaire algérien, renvoie à une célébration collective, à un rassemblement autour d’un repas, d’un rituel et d’une mémoire partagée. Elle possède également une dimension de catharsis et de communion.
Dans le livre, cette dimension collective se déplace vers l’espace intérieur. La zerda devient une métaphore de l’écriture elle-même : un lieu où se rassemblent les souvenirs, les blessures, les voix et les absents. Ce qui était cérémonie collective devient expérience poétique. Le repas partagé se transforme en partage de la parole.
De l’intime à l’universel
« Zerda » est ainsi à la fois un journal intime et un témoignage universel. La douleur, la solitude, l’amour, la guerre et l’exil dialoguent avec la mémoire populaire et la spiritualité. Une expérience personnelle peut devenir le miroir d’une souffrance collective ; une absence particulière peut soudain prendre le visage de toutes les absences.
La force du recueil tient à cette capacité à faire cohabiter plusieurs registres sans les opposer : la tendresse avec l’ironie, le quotidien avec la tragédie, le corps avec l’âme, l’intime avec le monde.
À la fin de la lecture, on sort ébranlé, mais aussi étrangement apaisé, avec le sentiment d’avoir touché une vérité à la fois intime et collective. Zerda murmure au lecteur sa force et sa fragilité, transforme la souffrance en beauté et invite à méditer sur l’humain, ses corps, sa mémoire et le souffle des absents.
Au fond, la poésie devient ici un lieu de passage : entre ceux qui sont là et ceux qui manquent, entre la blessure et la possibilité d’un apaisement. C’est peut-être dans cet espace fragile que réside la force véritable de « Zerda » : faire du poème non pas un refuge qui éloigne du réel, mais un lieu où le réel peut enfin être regardé, ressenti et partagé.



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