Affaire Amal Mekki | Quand l’origine d’une journaliste devient un sujet de controverse

Le témoignage de la journaliste tunisienne, Amal Mekki, ancienne responsable de la rédaction arabophone de Swissinfo, met en lumière les tensions qu’elle dit avoir subies au sein du média suisse. Son identité arabo-musulmane, sa couverture de Gaza et la place de ses convictions personnelles sont au cœur du dossier.

Djamal Guettala

Le 30 octobre 2024, une question adressée à Amal Mekki par son supérieur hiérarchique allait prendre une place centrale dans le conflit professionnel qui l’opposait à la direction de Swissinfo. «Pouvons-nous mentionner que vous êtes juive ? », lui aurait écrit Mark Livingston, alors rédacteur en chef du média suisse, selon une enquête publiée le 16 octobre 2026 par Antithèse.

Les auteurs, Martin Bernard et Sid Ahmed Hammouche, affirment avoir consulté ce courriel. La demande serait intervenue alors que Swissinfo préparait une réponse aux critiques de Daniel Rickenbacher, journaliste de la Neue Zürcher Zeitung (NZZ), sur le traitement du Proche-Orient par sa rédaction arabophone.

Amal Mekki est tunisienne, arabe et musulmane. Dans son témoignage publié sur son site, elle confirme cet échange et raconte avoir rappelé à son supérieur son identité réelle, qu’il connaissait déjà. Pour elle, cet épisode marque le début d’une séquence au cours de laquelle ses origines et ses convictions auraient pris une place excessive dans l’appréciation de son travail.

L’affaire pose une question qui dépasse le parcours individuel de cette journaliste : jusqu’où l’identité d’un journaliste et ses convictions personnelles peuvent-elles intervenir dans l’évaluation de son travail, notamment lorsqu’il couvre un conflit aussi sensible que celui de Gaza ?

Des prises de position antérieures à son recrutement

Le 2 décembre 2024, la NZZ publie un article consacré à Amal Mekki. Le journaliste s’appuie notamment sur d’anciennes publications de celle-ci sur les réseaux sociaux, ainsi que sur son travail autour du débat suisse relatif à une éventuelle interdiction du Hamas.

Amal Mekki ne conteste pas l’authenticité de ces publications. Elle explique qu’elles étaient antérieures à son arrivée à Swissinfo et qu’elles exprimaient son soutien aux droits des Palestiniens. Elle conteste en revanche la manière dont ses responsabilités professionnelles et le travail de la rédaction arabophone auraient été présentés.

Selon son témoignage, les quelques entretiens cités dans l’article ne représentaient qu’une partie de la couverture réalisée par Swissinfo sur la question du Hamas. Elle réfute également l’affirmation selon laquelle elle aurait été responsable de la majorité des reportages sur le Moyen-Orient.

La distinction est importante. Les prises de position publiques d’un journaliste peuvent légitimement susciter des questions déontologiques. Mais leur existence ne suffit pas, à elle seule, à démontrer un manquement professionnel. Encore faut-il examiner les articles publiés, les méthodes de travail, les sources mobilisées et les règles appliquées par la rédaction.

«À cause de qui vous êtes»

Dans son récit, Amal Mekki situe un autre moment décisif au 6 décembre 2024, lors d’une réunion avec Mark Livingston et un responsable des ressources humaines. Elle explique qu’elle souhaitait obtenir des corrections concernant les informations qu’elle jugeait trompeuses et être protégée face aux conséquences de la controverse.

Elle affirme que la discussion a rapidement porté sur son rapport entre engagement et journalisme. Elle rapporte surtout que son supérieur lui aurait demandé de prendre ses distances avec l’expression «occupation israélienne», en invoquant, selon elle, «qui elle est».

La journaliste dit avoir contesté cette demande. À ses yeux, le terme employé renvoyait à la situation des territoires palestiniens occupés et ne pouvait être écarté au seul motif de son identité.

Cet échange, tel qu’elle le rapporte, est au centre de son accusation : elle estime que son origine arabe et sa confession musulmane ont pesé dans la manière dont ses prises de position ont été appréciées. Il reste toutefois nécessaire de distinguer son interprétation des événements des intentions des personnes mises en cause. Les éléments disponibles ne permettent pas de trancher à eux seuls l’ensemble des responsabilités.

Une affaire qui interroge les médias européens

Amal Mekki indique ne pas être retournée travailler à Swissinfo après cette réunion. Selon son témoignage et l’enquête d’Antithèse, son contrat a pris fin le 31 juillet 2026.

Elle présente son expérience comme celle d’une journaliste dont les convictions et l’identité auraient fini par prendre le pas sur l’examen de son travail. Cette lecture est la sienne. Les accusations qu’elle formule ne doivent pas être présentées comme des faits judiciairement établis en l’absence d’une décision en ce sens.

Pour autant, son témoignage soulève des questions légitimes sur la manière dont les rédactions gèrent les désaccords liés à la couverture du conflit israélo-palestinien. La neutralité journalistique ne signifie pas l’absence de convictions personnelles. Elle repose d’abord sur des méthodes : vérifier les faits, confronter les sources, distinguer les informations des commentaires et appliquer des règles professionnelles cohérentes.

Ces exigences doivent être les mêmes pour tous. Elles ne sauraient dépendre de l’origine d’un journaliste, de sa religion ou de l’histoire personnelle qu’il porte avec lui. À l’inverse, toute accusation de discrimination doit pouvoir être examinée à partir d’éléments précis, sans présumer d’emblée de la culpabilité des personnes concernées.

L’affaire Amal Mekki ne permet pas, à elle seule, de tirer une conclusion générale sur le traitement des journalistes arabes dans les médias européens. Elle met néanmoins en lumière une difficulté réelle : lorsque la guerre à Gaza entre dans les rédactions, les débats sur les mots, les angles et l’impartialité peuvent aussi devenir des débats sur l’identité de ceux qui les portent. Et si cette «règle» est appliquée aux journalistes arabo-musulmans, elle devrait l’être à tous les journalistes, dont l’accusateur de la journaliste tunisienne, Daniel Rickenbacher, historien, chercheur postdoctoral à l’Institut Ben Gourion d’études sur Israël et le sionisme, au Néguev, qui publie depuis des années dans des médias ouvertement proches d’Israël : Audiatur-Online, Fathom Journal, Jüdische Allgemeine. Les deux poids, deux mesures, encore et toujours…

C’est précisément là que se joue l’enjeu professionnel. Une rédaction doit pouvoir questionner les choix éditoriaux de ses journalistes, mais elle doit aussi être en mesure d’expliquer ses décisions et de démontrer que les mêmes critères sont appliqués à tous. Dans cette affaire, les documents et témoignages rapportés par Antithèse et par Amal Mekki appellent un examen attentif, sans confondre les accusations formulées avec des conclusions déjà établies.

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