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La crise du Covid-19 à Djerba : À quelque chose malheur est bon

Djerba, décrétée foyer épidémique en grandes pompes, abandonnée à ce sort réducteur, devait prendre son mal en patience et compter sur ses propres ressources, sur le sens du volontariat à souhait des forces vives dans l’île et sur la générosité des mécènes de tous bords pour rattraper le temps perdu et regarder l’avenir avec sérénité.

Par Naceur Bouabid *

La mesure consistant à décréter Djerba foyer épidémique à la date du 26 mars 2020, lorsque la contamination horizontale n’était qu’à ses débuts, ne pouvait qu’être appréciée à sa juste valeur, car préventive et salutaire. Mais, s’entêter jusque tardivement au maintien des dispositions drastiques du cluster, cependant que la situation épidémiologique à Djerba n’incitait plus à l’inquiétude et ne justifiait aucunement cet alarmisme abusif, voilà qui a suscité à raison l’indignation d’une population esseulée, coupée du monde, interdite de quitter ce territoire, quelle qu’en fût la raison, les milliers de travailleurs en colère, interdits de retour parmi les leurs dans les autres régions du pays, contrariés et exacerbés par le niet catégorique des autorités régionales, en apporte bien la preuve.

Le blocus imposé à Djerba

Pour décréter une telle mesure de classification, on a été d’une grande célérité irréprochable, mais pour décréter la levée justifiée d’un tel blocus, et soulager une population socialement, économiquement et affectivement endolorie, une telle promptitude n’était plus de mise.

Quelles mesures exceptionnelles parallèles a prises le ministère de la Santé pour permettre à cette île barricadée de s’auto-suffire, comme il est éthiquement d’usage dans de pareilles situations? À-t-on pensé à coordonner au préalable avec le personnel de santé en place, pris de court, pour le préparer à la gestion de la crise épidémique rampante? Qu’a-t-on fait pour parer aux insuffisances déplorables en série dont souffre l’hôpital régional Sadok-Mkaddem ?

Les responsables de la santé sont les mieux placés pour ne pas ignorer que certaines spécialités médicales, et non des moindres, y font défaut, que l’unité de soins intensifs en présence n’est pas à même d’accueillir pour traiter et surveiller adéquatement des patients atteints de maladies infectieuses, telles que le Covid-19. Avant de se résoudre à déclarer Djerba zone sinistrée, a-t-on pensé à doter le personnel soignant de l’équipement de protection individuelle vital dans de pareilles circonstances?

En un mot, rien de tel n’a suivi et Djerba, décrétée foyer épidémique en grandes pompes, abandonnée à ce sort réducteur, devait prendre son mal en patience et compter sur ses propres ressources, sur le sens du volontariat à souhait des forces vives dans l’île et sur la générosité des mécènes de tous bords.

La société civile et le secteur privé à la rescousse

Des organisations de la société civile, de nombreux mécènes et sociétés se sont lancés dans une course effrénée en vue de pourvoir, en urgence, aux besoins de l’hôpital et de son staff médical et soignant. Des médecins et des biologistes de libre pratique ont répondu présents à l’appel et se sont impliqués remarquablement dans le parcours de soins des patients pour pallier à bon escient aux défaillances prévalant.

Laboratoire Covid-19 Djerba : des analyses médicales dans les règles : une initiative citoyenne “Laboratoire Covid-19 Djerba” a été lancée à la date du 23 mars 2020 par les fondateurs du groupe scolaire international Les Nouvelles Générations, vite soutenus par la Société de production des eaux minérales (Soprem), la société de promotion immobilière Sakfi, la société Le Comptoir du Sud-Djerba, Dr. Said Chammakhi, Bestlab, BS Diagnostics et Arvea.

Une telle initiative a consisté en la mise en place d’un laboratoire biologique intégré à l’hôpital régional Sadok-Mkadem à Djerba. Deux salles ont été complètement remises en état pour abriter le laboratoire conçu et équipé conformément aux exigences d’accréditation de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour permettre de faire face à tous besoins en tests de dépistage du coronavirus et tout autre test biologique ultérieurement.

Une formation à blanc est en cours et le laboratoire n’attend que son accréditation par le ministère de la Santé pour être déclaré opérationnel.

Une unité de soins intensifs en cours d’aménagement : face à la précarité des services de soins intensifs au sein de l’hôpital Sadok-Mkaddem, incompatible désormais avec le nouveau statut de foyer épidémique attesté, pourvoir l’hôpital d’une unité de soins intensifs s’est imposé comme une urgence majeure. Un appel citoyen, à cet effet, a été lancé et a vite suscité l’adhésion des collectivités locales, des organisations de la société civile et un grand nombre de donateurs.

La fondation Djerba Développement Durable (3D) s’est portée volontaire pour piloter le projet, s’acquitter de la collecte des fonds requis pour financer les travaux de réalisation, estimés par l’Association des architectes de Djerba qui s’est chargée avec la section Médenine de l’Ordre des ingénieurs de Tunisie de l’étude du projet, à 1,5 million de dinars tunisiens (MDT).

Le choix s’est porté sur l’ancienne urgence de l’hôpital (335 m2, actuellement désaffectée, pour abriter la nouvelle unité : elle présente l’avantage d’être une unité indépendante de l’hôpital, directement desservie par une entrée réservée donnant directement sur le parking, et reliée par sa partie postérieure au couloir principal de l’hôpital, d’où la possibilité de son exploitation ultérieurement en tant que bloc de réanimation.

Entamés au début de ce mois de mai, les travaux de mise en conformité du bâtiment et son équipement, prévus pour durer entre 4 à 6 semaines, vont maintenant bon train sous le suivi méticuleux et rigoureux d’un comité élargi constitué à cet effet et regroupant les différents intervenants.

Sitôt que les travaux de réalisation de cette unité de soins intensifs auront été achevés, le ministère de la Santé sera face à ses responsabilités pour la doter du personnel médical, soignant et de maintenance à même de lui assurer une qualité optimale de fonctionnement et de pérennité.

Une ambulance Type A de secours et de soins d’urgence: la nouvelle de classification de l’île de Djerba en tant que cluster a mis en désarroi les Djerbiens de la diaspora à l’étranger, dont certains jeunes étudiants n’ont pas tardé à réagir promptement.

En effet, la jeune Amna Naas, étudiante à Paris, mue par la conviction de devoir mobiliser les volontés de ses concitoyens de la diaspora, a pris l’initiative de créer un groupe WhatsApp, avec d’autres jeunes étudiants comme elle, Chiheb Raies, Slim Chargui et Mehdi Louati à Djerba : «Nous avons voulu nous adresser à nos jeunes amis résidant, comme nous, à l’étranger, en France, en Allemagne, en Italie, au Canada…, pour leur demander de contribuer, chacun selon ses moyens, à aider l’hôpital de notre île, dans ces circonstances d’une rare gravité».

Leur idée était de collecter des fonds, si modestes qu’ils fussent, à mettre à la disposition des gestionnaires de l’hôpital en guise de contribution à l’effort collectif. En quelques jours, 1225 donateurs ont adhéré à l’initiative et un montant de 60.592,81€, soit plus de 190.000DT, a été collecté et versé dans le compte bancaire de l’Amicale des médecins de Djerba qui, répondant aux souhaits des donateurs d’investir dans un matériel durable, vient de faire une commande pour l’achat d’une ambulance Fiat type A agencé, d’un montant de 154.000 DT. Dans quatre semaines, les travaux d’aménagement du véhicule acquis selon les normes requises et son équipement devront prendre fin pour permettre à l’hôpital Sadok-Mkaddem de disposer enfin d’une ambulance digne de ce nom.

* Activiste de la société civile.

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