Le désordre et l’improvisation qui gagnent l’action publique tunisienne ne sont plus de simples accidents de parcours : à force de s’y habituer, le pays risque de basculer dans le sous-développement. Face à l’inertie du sommet de l’État, un sursaut citoyen et une gouvernance locale enfin imputable sont nécessaires pour rétablir la situation.
Ali Guidara *

Il suffit de traverser une ville tunisienne un jour ordinaire pour mesurer l’ampleur du glissement. Ruptures d’approvisionnement de certains produits, chantiers publics à l’abandon, feux de circulation ignorés, trottoirs envahis, déchets qui s’accumulent dans de nombreux espaces, même devant des administrations publiques : ce désordre diffus n’est plus un accident du quotidien, il est devenu le décor permanent d’un pays qui semble avoir perdu la maîtrise de ses propres rouages.
L’indiscipline et le laisser-aller se sont banalisés à tous les étages, du citoyen qui brûle un feu rouge ou qui jette ses poubelles sur la voie publique au fonctionnaire qui classe un dossier sans jamais le traiter. Derrière ces signes se profile un spectre bien plus grave : celui du sous-développement.
Un pays qui s’ampute de ses forces vives
Ce délitement se lit aussi dans les chiffres et dans les regards. La confiance dans l’avenir du pays s’est effondrée – c’est sans doute là l’échec le plus grave qu’une nation puisse connaître. Cette érosion se traduit par un phénomène que les autorités préfèrent ignorer : l’exode. Des milliers de jeunes, souvent parmi les plus qualifiés, choisissent chaque année la voie légale de l’émigration ou celle, tragique, de la traversée clandestine. Médecins, ingénieurs, informaticiens et autres partent ailleurs parce qu’ils ne voient plus, chez eux, de place pour leurs compétences ni de garanties pour leur avenir. Un pays qui exporte sa jeunesse la plus formée s’ampute lui-même de ses forces vives, et nourrit, un peu plus chaque année, le spectre qui plane sur son avenir.
À l’origine de cette spirale, il y a une réalité qui saute aux yeux depuis des années : l’incompétence et l’absence de décision qui caractérisent l’action publique, mais aussi un climat de découragement social et bureaucratique.
Au sommet de l’État, les décisions elles-mêmes se raréfient ; elles cèdent la place à un discours dogmatique, répétitif et stérile, qui tient lieu de politique.
Un navire dans la tempête
Pendant ce temps, les nominations aux postes publics obéissent davantage à des logiques d’allégeance qu’à des critères de compétence. L’administration, censée être l’ossature de l’État, s’est transformée en labyrinthe où chaque dossier devient un parcours d’obstacles. Ce n’est pas seulement un problème de personnes : c’est un vide de méthode et de vision. Gouverner sans décider, se réfugier dans le verbe plutôt que dans l’action, revient à laisser un navire déjà pris dans la tempête sans personne à la barre.
Le véritable danger n’est pourtant pas la crise elle-même – les nations traversent des crises et s’en relèvent. Le danger, c’est l’accoutumance à ce qui devrait rester intolérable. C’est le moment où le désordre cesse de choquer, où la saleté devient normale, où l’absence d’action au sommet n’étonne plus personne.
Cette normalisation silencieuse est le véritable seuil de bascule vers le sous-développement : non plus une difficulté conjoncturelle que l’on affronte avec détermination, mais un état permanent auquel on s’adapte avec résignation. Le sous-développement n’est pas seulement affaire de statistiques économiques et sociales ; c’est une dégradation qui touche les institutions, l’éducation, la santé, l’aménagement du territoire, et jusqu’à la manière dont un peuple se pense lui-même. Il s’installe rarement par une rupture brutale : il progresse par petites capitulations, par habitudes prises, par exigences abandonnées.
Un pays qui s’habitue à mal fonctionner cesse, un jour, de chercher à bien fonctionner – et ce jour-là, le déclin cesse d’être un accident pour devenir une trajectoire. C’est ainsi que le pays s’enfonce dans un retard qu’il peine chaque jour davantage à combler.
Le sursaut ne peut être que collectif
Face à ce spectre, il serait vain d’attendre un sauvetage venu d’en haut. Les dernières années l’ont montré : les solutions promises par le sommet de l’État tardent, se diluent ou ne viennent tout simplement pas. C’est pourquoi le sursaut ne peut être que collectif, populaire, et d’abord local. Il appartient aux citoyens eux-mêmes de reprendre en main un pays qui leur appartient, de redevenir exigeants envers leurs institutions comme envers eux-mêmes, de refuser que le laisser-aller devienne une culture.
Ce sursaut suppose que chaque citoyen accepte de devenir, à son échelle, comptable de lui-même : de son quartier, de sa consommation, de son civisme, de son vote, de son engagement associatif. Aucune administration, si bien dotée soit-elle, ne peut se substituer à cette responsabilité individuelle et collective.
Ce sursaut nécessite aussi un cadre institutionnel : une gouvernance locale imputable – une urgence plus que jamais vitale pour sauver le pays. C’est cette architecture qui mettra gouvernés et gouvernants devant leurs responsabilités respectives.
Il ne s’agit pas d’un slogan décentralisateur de plus, mais d’un changement de méthode : donner aux collectivités locales et à leurs élus les moyens et la responsabilité réelle de gérer ce qui les concerne directement – propreté, transport, sécurité de proximité, développement économique local – avec une gestion transparente et des mécanismes de contrôle, en coordination avec les autres échelons de l’État.
Dotées de véritables leviers économiques et institutionnels, ces collectivités pourraient bâtir des pôles compétitifs capables même d’attirer investisseurs et talents, plutôt que de les voir s’en aller. C’est à cette échelle, la plus proche du quotidien, que la confiance peut se reconstruire, que les résultats deviennent visibles et que la gestion devient évaluable. C’est aussi une solution pour mobiliser les compétences dans la prise de décision et la gestion des affaires, et pour écarter l’improvisation et l’amateurisme de la chose publique.
Une approche ascendante, du bas vers le haut, n’est pas un renoncement à l’État central : c’est la condition pour qu’il redevienne crédible. Cela suppose toutefois une rupture précise : les collectivités locales ne doivent pas dépendre d’un ministère de l’Intérieur dont la vocation n’a jamais été celle du développement territorial, et dont la nature et le fonctionnement, hérités des républiques centralisatrices d’une autre époque, sont aujourd’hui dépassés, voire nuisibles. La nomination des gouverneurs et des délégués, calquée sur le modèle préfectoral français, en est l’illustration la plus criante : des responsables désignés par décret, sans la moindre légitimité électorale, redevables au seul pouvoir central.
Il est d’ailleurs regrettable de constater que la gestion des collectivités locales a été transférée à nouveau sous tutelle du ministère de l’Intérieur depuis 2021, renforçant la logique sécuritaire du régime.
Il n’y a pas de sauveur, prenez-vous en charge !
Tant que l’action publique restera pensée loin du terrain, dans les seuls cercles d’un pouvoir central, a fortiori sous un régime autocratique opaque et sans contre-pouvoirs, elle continuera de se heurter à l’indifférence ou à la défiance des citoyens. À l’inverse, une gouvernance locale représentative, évaluée par ses résultats, peut redonner du sens à l’action publique et, progressivement, restaurer la confiance perdue. Ce sursaut par le bas ne dispense pas, pour autant, d’une refondation au sommet de l’État, qui, elle, demeure plus que jamais nécessaire.
Le sous-développement ne s’installe pas toujours brutalement. Il s’infiltre par l’habitude, par la résignation, par l’attente d’un sauveur. La Tunisie n’est pas condamnée à ce destin, mais elle ne l’évitera pas en attendant que la solution tombe d’en haut. Elle l’évitera le jour où les Tunisiens décident de devenir les architectes de leur propre destin et les responsables de leurs propres choix.
* Docteur en politiques publiques.



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