Une affiche peut-elle finir par remplacer un homme ? C’est la question qui traverse ‘‘Mon Imam’’, le nouveau roman de Sabyl Ghoussoub, paru le 19 août 2026 aux éditions Stock, en France.
Djamal Guettala
Le 31 août 1978, Moussa Sadr disparaît en Libye après sa rencontre avec Mouammar Kadhafi. Pas de corps, pas de tombe. Le vide nourrit bientôt les hypothèses, puis la légende. Au fil des décennies, la représentation publique prend peu à peu le dessus sur la personne.
Près d’un demi-siècle plus tard, Ghoussoub ne prétend pas résoudre ce vide. Il choisit une voie plus littéraire : retrouver ce qui subsiste de l’homme derrière le personnage construit par les autres.
Dieu comme personnage préféré
L’écrivain n’entre pas dans cette histoire par la biographie classique. Il commence par une scène presque burlesque, dans une école liée au Hezbollah, après son voyage en Israël. Costume gris mal coupé, bagues en rubis, regards méfiants : quelques détails suffisent à installer l’atmosphère. À la question «Quel est votre personnage de fiction préféré ?», Ghoussoub répond : «Dieu». Puis il explique qu’il écrit sur Moussa Sadr, dont la figure est affichée partout. Quelques instants plus tard, sa page Wikipédia est vandalisée. On l’accuse notamment d’écrire sur «le sexe et la reproduction» et d’être un «journaliste pornographique».
La scène prête à sourire, mais révèle surtout la difficulté de toucher à une figure devenue sacrée. Dès qu’un écrivain s’empare d’un personnage religieux et politique, la littérature se retrouve confrontée aux frontières du sacré.
Rawa, sa petite-cousine de vingt ans, pro-Hezbollah «par contradiction», étudiante aux Beaux-Arts, bisexuelle, non baptisée en attendant «la libération de Jérusalem», apporte une autre tonalité. Elle rêve d’ouvrir un café à Cuba tout en restant au Liban. Sa présence donne au récit une énergie décalée et fait apparaître un pays traversé de contradictions, où les convictions collectives se heurtent aux désirs individuels.
Il est partout : dans les quartiers chiites de Beyrouth et du Sud, à l’aéroport, sur les banderoles, les posters ou les silhouettes en carton-pâte. Turban noir, yeux verts, sourire ou gravité : quelques traits suffisent désormais à identifier celui dont le nom appartient à plusieurs générations de Libanais.
C’est cette bascule qui intéresse Ghoussoub. Moussa Sadr appartient à une époque antérieure à la création du Hezbollah. Le rappeler permet de mesurer ce qui s’est déplacé entre l’homme de 1978 et la représentation construite autour de lui. L’auteur évoque un héritage marqué par le dialogue entre communautés, la justice sociale et l’ouverture, notamment à travers la pensée d’Ali Shariati.
Cette dimension dépasse largement le cadre libanais. Elle renvoie à une époque où les luttes anticoloniales, le socialisme et la recherche d’une voie politique propre traversaient une grande partie du monde arabe et du tiers-monde.
La littérature contre l’énigme
Ghoussoub ne cherche pas à substituer une lecture à une autre. Il montre plutôt comment un personnage peut être simplifié, récupéré et progressivement enfermé dans une fonction qui finit par masquer ses nuances. Pour retrouver une personnalité, il faut alors rouvrir les possibles que le temps a refermés.
Lorsque les archives cessent de fournir des réponses, le roman prend le relais. Le passeport, la valise et les vêtements retrouvés à Rome ouvrent la porte à une autre possibilité. Une Vespa apparaît, 0puis une Fiat 500 bleu ciel sur la Via Pontina. Umberto Tozzi, Googoosh et, finalement, Sperlonga entrent dans le récit.
À partir de là, Ghoussoub ne prétend plus savoir. Il imagine.
À Sperlonga, ville blanche au bord de la mer, son Moussa Sadr rêvé existe, débarrassé de sa fonction publique. Plus de turban, plus de tribune, plus de foule. Il écoute de la musique, conduit, fréquente les chats errants, aime et partage une maison dont la porte reste ouverte. Ces détails donnent au personnage ce que les récits collectifs lui avaient retiré : une vie ordinaire.
Rita lui demande : «Tu ne crois plus en Dieu ?»
«Si, toujours, mais c’est en moi que je ne crois plus.»
La phrase déplace l’enquête historique vers une interrogation existentielle. Que devient un homme lorsqu’il ne peut plus échapper au rôle que les autres ont construit autour de lui ? À la plage, plusieurs possibilités se présentent : se noyer, partir au bout du monde ou retourner à Beyrouth. La fuite cesse alors d’être seulement géographique. Elle devient une manière de questionner l’identité, la foi et le poids du regard collectif.
Le réel et la fiction avancent ainsi côte à côte. Autofiction, enquête, politique, humour et rêverie amoureuse se mêlent sans frontière étanche. Le livre accepte cette circulation et en fait sa force.
Ce que le symbole recouvre
Cette liberté romanesque n’efface pas la portée politique du récit. Elle permet au contraire de la déplacer. La référence à Ali Shariati rappelle qu’une autre histoire du chiisme politique a existé, loin des classifications contemporaines. Sa «troisième voie», à distance du marxisme comme du libéralisme, associait la pensée religieuse à la justice sociale et à l’émancipation.
Mais l’auteur s’intéresse surtout à la façon dont les morts finissent par être réduits à quelques signes : un nom, une photographie, une date, une formule. La dédicace à Hussein donne à cette réflexion une résonance particulière. Mort le 26 novembre 2024 sous les bombardements, il appartient au présent, à cette génération de vies interrompues qui risque elle aussi d’être rapidement transformée en symbole avant même que son existence ait été racontée.
Le rapprochement avec Moussa Sadr reste discret, mais il éclaire le projet du livre. Une vie singulière peut être absorbée par le récit que les autres fabriquent autour d’elle.
‘‘Mon Imam’’ ne résout donc pas l’énigme du 31 août 1978. Ce n’est d’ailleurs pas son ambition. Ghoussoub accepte le manque laissé par les archives et utilise la littérature pour l’explorer.
Son pari pourrait sembler provocateur : imaginer à Moussa Sadr une Vespa, une Fiat 500, des amours, des doutes, des chansons et même l’envie de partir encore. Pourtant, cette désacralisation n’est pas une destruction. Elle restitue au personnage ce que le temps lui a progressivement retiré : la possibilité d’être contradictoire, fragile, désirant et simplement humain.
C’est là que le titre prend tout son sens. Faire descendre Moussa Sadr de son affiche ne revient pas à effacer ce qu’il représente. Cela signifie refuser qu’une représentation suffise à raconter une existence.
Derrière le symbole, Sabyl Ghoussoub cherche une voix. Derrière le personnage public, une vie. Et derrière cet effacement, la possibilité de retrouver un homme.



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