Les régimes dictatoriaux des «pays frères» qui, craignant la contagion, ont misé sur l’échec de la transition démocratique en Tunisie, et y ont beaucoup contribué de diverses manières, doivent pavoiser. L’échec du «Printemps arabe» dans le pays même qui l’a déclenché les remplit aujourd’hui de joie. Comme pour donner une preuve tangible de cet échec, Al Jazeera a suivi l’évolution des prix des produits alimentaires courants dans notre pays et les a comparés aux tarifs en vigueur avant la «révolution» de 2010-2011. La crise du coût de la vie, qui avait contribué à renverser l’ancien régime, a perduré bien après sa chute, conclut le média qatari dans son article que nous reproduisons ci-dessous.
Alia Chughtai & Marium Ali
Le 17 décembre 2010, le vendeur ambulant Mohamed Bouazizi s’immolait par le feu à Sidi Bouzid après des années de harcèlement policier, déclenchant une vague de contestation alimentée par le chômage, la corruption, la hausse du coût de la vie et les violences policières.
Ce mouvement, baptisé «Printemps arabe», a fini par renverser le président de longue date Zine El Abidine Ben Ali ainsi que quatre autres dirigeants du monde arabe.
Près de 16 ans plus tard, toutefois, les Tunisiens sont toujours confrontés à une crise du coût de la vie que certains jugent pire que jamais.
Pour illustrer l’évolution des prix au quotidien, Al Jazeera a relevé le coût de produits alimentaires courants et l’a comparé aux tarifs pratiqués en 2010.
Le dinar a perdu la moitié de sa valeur face au dollar
En décembre 2010, un dollar américain permettait d’acheter 1,47 dinar tunisien. Aujourd’hui, il en faut 2,93 ; cela signifie que chaque dinar ne vaut plus que la moitié (49 %) de sa valeur en dollars d’il y a 15 ans.
La Tunisie importe une grande partie de ses denrées alimentaires, qu’elle règle en dollars et en euros. La dépréciation du dinar renchérit le coût de ces achats, une hausse que les consommateurs constatent directement en caisse.
Les prix pratiqués en supermarché illustrent bien la situation.

En 2010, avec huit dinars tunisiens, on pouvait acheter 4 kg de tomates, un demi-kilo de poulet et un litre d’huile de cuisson. Aujourd’hui, cette même somme permet d’acheter moins de la moitié de ces quantités. Le prix des tomates a augmenté de 113 %, celui du poulet de 118 % et celui de l’huile de cuisson de 129 %.
Les prix des légumes ont connu une hausse encore plus spectaculaire. Les carottes coûtent désormais 428 % plus cher (soit plus de cinq fois le prix de 2010) et les pommes de terre 268 % de plus. Le bœuf, déjà l’article le plus onéreux de la liste, a vu son prix grimper de 290 % (presque quadrupler) pour atteindre 52,5 dinars le kilo, soit environ 18 dollars.
Abdessattar*, 55 ans, originaire d’El Jem, affirme qu’à l’exception des produits subventionnés, les hausses de prix sont flagrantes. «On a l’impression que 20, 30 ou 40 dinars ne permettent plus d’acheter grand-chose», confie-t-il à Al Jazeera. Le beurre, le fromage, les produits d’entretien et les collations scolaires ont tous vu leur prix augmenter depuis l’année dernière.
Le graphique ci-dessous compare les prix moyens de 2010, issus du bulletin mensuel de statistiques tunisien, à ceux relevés cette semaine.
La Tunisie subventionne les produits alimentaires de base depuis 1970, date de la création de la Caisse générale de compensation. L’État maintient les prix de certains produits essentiels en dessous du cours du marché et verse la différence aux producteurs et aux importateurs.
Au fil des décennies, toutefois, certains produits ont été retirés de la liste. Fin 2022, le gouvernement a accepté de supprimer progressivement les subventions alimentaires universelles au profit de transferts monétaires ciblés afin d’obtenir un prêt du FMI, mais le président Kaïs Saïed a suspendu la mise en œuvre de ces mesures en 2023.
Il en résulte une situation à deux vitesses : les produits subventionnés ont conservé leurs prix fixes, tandis que les prix des denrées non subventionnées ont grimpé en flèche.
«Les résultats ont été vraiment, vraiment décevants»
Hamed el-Matri est ingénieur et militant politique ; il vit aujourd’hui au Qatar. Il se trouvait en Tunisie lors du soulèvement de 2010 et affirme avoir été en première ligne.
M. El-Matri se souvient que le soulèvement était motivé par des revendications socio-économiques, notamment l’emploi, la liberté et la dignité.
«Les attentes étaient très élevées à l’époque. Mais quand je vois la situation actuelle, ou même celle des quinze dernières années, les résultats ont été vraiment, vraiment décevants», confie-t-il à Al Jazeera.
Selon M. El-Matri, ces quinze années ne peuvent être considérées comme une période unique. Il décrit la période allant de 2011 à 2021 comme «une transition démocratique laborieuse» et ce qui a suivi comme «une sorte de régime totalitaire populiste, avec une rhétorique très agressive mais une politique assez floue».
M. El-Matri affirme qu’au cours des cinq dernières années, le système économique tunisien s’est considérablement affaibli, voire s’est effondré. Il explique que les investissements ont pratiquement cessé et que l’économie est au bord de la stagnation.
Yassine*, 44 ans, père de famille à Tunis, explique que la préparation de la rentrée scolaire de ses enfants est devenue une source d’angoisse. Les cahiers subventionnés et autres fournitures scolaires bon marché ont disparu des magasins, dit-il, et les familles se revendent désormais entre elles des livres et du matériel d’occasion.
Les transports constituent une autre source de préoccupation. «Les transports publics ne sont plus fiables, nous sommes donc contraints d’utiliser des moyens de transport privés. C’est devenu un souci majeur pour tous les Tunisiens», déclare-t-il.
«Les gens ne peuvent plus subvenir à leurs besoins fondamentaux»
Il cite l’exemple de l’huile de cuisson : alors qu’elle coûtait autrefois un dinar le litre, elle n’est plus vendue qu’en une version à cinq dinars le litre.
Les tensions se font sentir à tout moment. Lors des récentes fêtes de l’Aïd, raconte Yassine, la plupart de ses connaissances n’ont pas pu célébrer l’événement dignement, et beaucoup ont acheté des vêtements d’occasion.
Hanen*, 45 ans, ouvrière dans une usine à Tunis, a confié à Al Jazeera que les prix avaient augmenté si rapidement que «les gens ne peuvent plus subvenir à leurs besoins fondamentaux». La viande rouge, qui se vendait autrefois 20 dinars le kilo, en coûte désormais 60 ou plus, explique-t-elle, tandis que le prix des médicaments grimpe chaque jour. Les produits de base — comme les tomates en conserve, le sucre et l’huile de cuisson — ont tous connu une forte hausse, tout comme les fruits et légumes. «La flambée des prix est extrême. C’est anormal », déclare-t-elle.
Traduit de l’anglais.
Source : Al Jazeera.
*Certains prénoms ont été modifiés pour préserver l’anonymat.



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