La protection du littoral de Bizerte cherche sa voie

Entre la Corniche de Bizerte et la plage de Sidi Salem, le bruit des engins de chantier couvre à peine le murmure grandissant des habitants. Inquiets pour l’avenir de leur côte et de leur écosystème, de nombreux citoyens de Bizerte ont tiré la sonnette d’alarme sur les réseaux sociaux. Un écho rapidement relayé par les associations environnementales et les médias locaux, qui multiplient reportages et débats pour alerter sur la fragilité du milieu marin.

Lotfi Sahli

Il est tout à fait naturel que la vue d’engins lourds et de blocs de roche imposants sur une plage familière provoque de l’inquiétude, voire un sentiment de choc chez les riverains. Sans les explications appropriées, un tel paysage de chantier donne l’impression d’une dégradation irréversible du littoral plutôt que d’une opération de sauvegarde.

Ce sentiment de panique s’explique principalement par le déficit d’information sur le terrain. Si une partie des acteurs locaux et des citoyens a pu assister aux réunions d’information — notamment celle de juillet dernier à la municipalité de Bizerte —, la grande majorité des usagers de la plage n’a pas eu accès à ces détails techniques.

Face aux inquiétudes exprimées sur le littoral bizertin, des éclaircissements s’imposent quant à la nature et aux objectifs réels du chantier de Sidi Salem.

Afin de recueillir des informations complémentaires et de disposer d’un éclairage technique sur le projet, on a pris contact avec Abdessalem Fezzani, ingénieur membre de l’équipe d’assistance technique du bailleur de fonds (KfW) auprès de l’Agence de protection et de l’aménagement du littoral (Apal), qui m’a apporté les précisions suivantes…

Des travaux de protection de la plage de Sidi Salem

Pourquoi un nouvel épi est-il prévu sur le site ?

Un épi littoral est un ouvrage hydraulique rigide, perpendiculaire ou oblique à la côte, conçu pour piéger les sédiments du transport littoral et lutter contre l’érosion marine.

Les aménagements actuellement visibles sur le chantier ne correspondent pas nécessairement à la configuration définitive de l’ouvrage. Le déplacement de l’épi 1, rendu nécessaire par la présence de câbles sous-marins de télécommunication, a conduit à revoir le dispositif initial et à prévoir un ouvrage complémentaire, l’épi 1 bis.

Figure 1 — Plan technique de l’épi 1 bis et profondeurs du secteur.

Sur le site, une partie des aménagements visibles répond avant tout aux besoins du chantier. Ces installations permettent notamment d’acheminer les engins et les matériaux nécessaires aux travaux.

L’accès actuellement aménagé est toutefois provisoire. Il ne préfigure pas la forme définitive de l’épi. Son apparence pendant la phase de travaux ne permet donc pas, à elle seule, de tirer des conclusions sur la configuration de l’ouvrage une fois le chantier achevé.

Un épi est un ouvrage qui s’avance depuis le rivage vers la mer. Son rôle est de modifier localement les mouvements du sable et de favoriser sa stabilisation. Le plan technique ci-dessous présente la configuration prévue et permet de visualiser l’implantation de l’ouvrage.

La présence de câbles sous-marins modifie le projet initial

Le projet a dû évoluer en raison de la présence de câbles sous-marins de télécommunication dans le secteur. Selon le dossier du projet, ces câbles ont été installés en 2024 et 2025, après la validation des études détaillées et du dossier d’appel d’offres en 2023.

Figure 2 — Câbles sous-marins au voisinage de l’implantation initiale.

Leur présence, constatée avant le démarrage des travaux, a conduit à revoir l’emplacement initialement prévu pour l’épi 1. L’objectif était d’éviter toute interaction susceptible d’endommager ces infrastructures sous-marines.

Modifier l’emplacement d’un épi n’est pas sans conséquence sur le fonctionnement du littoral. Un déplacement peut notamment modifier l’action des vagues ainsi que la circulation et la répartition du sable le long de la plage.

Pour mesurer ces effets, une étude complémentaire a comparé plusieurs scénarios à l’aide de modélisations numériques. L’objectif était d’évaluer les conséquences de chaque configuration sur l’évolution de la plage et sur la stabilité du sable qui doit y être apporté.

L’épi 1 bis au cœur de la nouvelle configuration

La solution retenue prévoit finalement de déplacer l’épi 1 d’environ 200 mètres vers le sud, tout en conservant sa forme en Y. Le projet prévoit également une adaptation de l’épi 2.

À ce dispositif s’ajoute un nouvel ouvrage : l’épi 1 bis, implanté au sud de l’épi 1. Son rôle est d’accompagner la nouvelle configuration du projet et de contribuer à la stabilisation de la plage dans ce secteur.

Ainsi, l’apparition d’un ouvrage supplémentaire ne correspond pas à un changement isolé du projet, mais à une adaptation du dispositif initial à la présence des câbles sous-marins et aux effets attendus de la nouvelle implantation sur la dynamique du sable.

Figure 3 — Implantation retenue avec l’épi 1 déplacé et l’épi 1 bis au sud. Les tracés des câbles figurent sur le fond satellitaire.

La sauvegarde de la plage repose sur une action conjuguée : la construction d’infrastructures ciblées et le rechargement massif en sable. Entre les épis 1 et 1 bis — dans la zone sensible où serpentent les câbles sous-marins —, ces structures en enrochement agiront comme des boucliers pour retenir les sédiments et freiner l’érosion marine.

L’objectif n’est pas d’aménager une côte figée, mais d’accompagner sa dynamique naturelle. Les modélisations numériques révèlent en effet que le sable apporté continuera de bouger sous l’action de la houle et des courants, avant de trouver sa position d’équilibre idéale. Un suivi attentif du trait de côte permettra, au besoin, de procéder à des ajustements ou au ré-entretien des installations pour maintenir le profil optimal de la plage.

Sur le plan écologique, le chantier s’astreint à des règles strictes inscrites dans le plan de gestion environnementale et sociale. Des dispositifs sont déployés pour limiter le soulèvement des particules fines dans l’eau et préserver les herbiers de posidonie, indispensables à la santé de l’écosystème marin local.

La société civile au cœur du suivi du projet

Pour garantir la transparence et instaurer un dialogue permanent, un Comité local de suivi a vu le jour dès le 7 novembre 2025, lors d’une grande réunion citoyenne organisée à Bizerte à l’initiative des associations locales. Lors de cet échange, le représentant du projet a invité l’ensemble des citoyens désireux de s’impliquer à rejoindre cette démarche partenariale.

Véritable pont entre la population, les acteurs associatifs et les équipes techniques, ce comité s’assure du suivi des engagements. S’il n’intervient pas dans les décisions d’ingénierie ni dans le contrôle de conformité — réservés aux organismes compétents —, il joue un rôle clé de veille citoyenne en relayant les informations de terrain et en portant les requêtes des usagers.

Au fil des réunions, notamment lors des étapes d’information des 5 mars et 6 juillet 2026 consacrées aux ajustements techniques liés aux câbles sous-marins, le comité a mis sur la table des enjeux très concrets : sécurité des zones d’accès, aménagement de la plage, pose de garde-corps, intégration paysagère et maîtrise des nuisances du chantier.

Donnez votre avis

Votre adresse email ne sera pas publique.

error: Contenu protégé !!