Sahel | Le come-back de l’Algérie

Face à l’influence régionale grandissante de l’Axe Rabat-Abou Dhabi-Tel Aviv dans les pays du Sahel, Alger qui considère cette espace géographique comme sa sphère d’influence essaye ces derniers temps de prendre des initiatives afin d’améliorer ses relations avec des pays comme le Niger et le Mali qui ont traversée une phase de turbulence ces dernières années. En ouvrant une nouvelle page avec ces pays, l’Algérie entend de nouveau jouer un rôle dans cette région afin de contenir le rôle de plus en plus intense et multiforme de l’Axe concurrent qui l’agace beaucoup et qui a atteint son paroxysme le mois dernier avec la rupture des relations diplomatiques entre Alger et Abou Dhabi. (Photo : Combattants du Front de libération de l’Azawad à Kidal, au Mali).

Imed Bahri

La revue américaine Foreign Policy a publié une analyse de Nosmot Gbadamosi indiquant que l’Algérie cherche à retrouver son rôle de médiateur dans les questions de sécurité au sein de la région instable du Sahel. Elle suggère qu’Alger pourrait avoir joué un rôle dans la reprise récente de la ville de Kidal par l’armée malienne et ses alliés russes aux dépens des séparatistes touaregs. Ces derniers avaient procédé à un retrait tactique de cette ville stratégique dont ils avaient pris le contrôle en avril.

Ces développements interviennent dans un contexte de reprise des relations bilatérales avec l’Algérie, qui a rouvert son espace aérien à Bamako en juillet, mettant ainsi fin à une rupture de 15 mois. Cette rupture faisait suite à un différend provoqué par l’abattage par l’Algérie d’un drone malien près de leur frontière commune.

L’Algérie, qui constitue la deuxième puissance militaire d’Afrique après l’Égypte, a joué pendant des décennies un rôle de médiateur dans le processus de paix entre les rebelles touaregs et le gouvernement malien.

Ces derniers mois, Alger s’est efforcée de reconquérir ce rôle, ainsi que sa position traditionnelle de médiateur en matière de sécurité au Sahel, alors que les menaces sécuritaires s’intensifient dans toute la région.

Bien qu’elle prône une politique de non-ingérence dans les affaires intérieures d’autres États, l’Algérie a toujours considéré le Sahel et l’Afrique de l’Ouest comme faisant partie de sa zone d’influence.

La question touarègue et la lutte contre le terrorisme

Intissar Fakir, chercheuse principale et directrice fondatrice du programme Afrique du Nord et Sahel au Middle East Institute, a déclaré : «L’Algérie a toujours perçu le Sahel comme faisant partie de l’espace géopolitique global au sein duquel elle exerce son influence. Il existe de nombreux intérêts communs avec le Mali, notamment en ce qui concerne la question touarègue et la lutte contre le terrorisme».

Selon plusieurs analystes, l’Algérie craint tout particulièrement une extension de la rébellion vers ses régions méridionales au sein de sa propre population touarègue.

Cependant, ces dernières années, face au déclin de son rôle dans la région du Sahel, l’Algérie s’inquiète de plus en plus de la présence de nombreux acteurs étrangers —notamment la Russie et les Émirats arabes unis— qui cherchent à y renforcer leur influence.

«L’Algérie commence à se retrouver largement isolée dans son voisinage», souligne Fakir. Alger a d’ailleurs régulièrement dénoncé le recours du Mali à des mercenaires russes, et ce, malgré ses bonnes relations avec Moscou. Cette situation a conduit le Mali, en 2024, à mettre fin à l’Accord d’Alger, un traité de paix négocié par l’Algérie en 2015 entre le gouvernement malien et une coalition séparatiste menée par les Touaregs de l’Azawad.

Les relations entre l’Algérie et les pays du Sahel se sont davantage dégradées l’an dernier à la suite de l’affaire du drone abattu. Cet incident qui a poussé l’Alliance des États du Sahel (regroupant le Burkina Faso, le Mali et le Niger) à rappeler ses ambassadeurs en poste à Alger.

L’Algérie éprouve également une vive inquiétude vis-à-vis d’Abou Dabi. En septembre, elle a rompu ses relations diplomatiques avec les Émirats, accusant ces derniers d’«actes provocateurs et hostiles» et de déstabiliser la région en soutenant des factions rebelles au Soudan, en Libye et au Sahel.

En juillet, le président algérien Abdelmadjid Tebboune a déclaré, au sujet des Émirats : «Partout où ils mettent les pieds, le sang coule».

Selon les analystes, l’Algérie joue désormais un rôle croissant, tant sur le plan militaire qu’économique, dans les affaires de ses voisins. Cette mutation se manifeste clairement au Niger. En août, l’Algérie a dépêché auprès du gouvernement militaire nigérien quatre avions de combat Soukhoï-30, un avion de ravitaillement en vol et un avion de transport militaire ce qui est une démonstration de force inédite visant à aider les autorités à déjouer une tentative de coup d’État.

Au cours du même mois, Sonatrach, la compagnie énergétique publique algérienne, a entamé des opérations d’exploration sur le gisement pétrolier de Kafra, au Niger, relançant ainsi un projet resté en suspens pendant des années.

Le mois dernier, lors de l’Assemblée générale des Nations unies, le Premier ministre nigérien, Ali Mahaman Lamine Zeine, a salué l’Algérie, qualifiée d’État frère et voisin, affirmant que le Niger est aujourd’hui «sur pied» grâce au soutien algérien. 

L’Algérie n’est pas le seul pays d’Afrique du Nord à avoir intensifié son implication au Sahel et dans les régions avoisinantes. En 2023, l’Égypte a fourni des équipements militaires au Niger pour appuyer la lutte contre les groupes djihadistes. Par ailleurs, le Nigeria cherche actuellement à conclure un accord avec l’Égypte portant sur le transfert de technologies militaires.

Le prisme de la rivalité entre l’Algérie et le Maroc

Cependant, la principale dynamique en direction de la région émane du Maroc —rival de l’Algérie— qui espère que des relations régionales solides viendront soutenir son plan pour le Sahara occidental. L’Algérie, quant à elle, héberge le Front Polisario, mouvement qui milite pour l’indépendance de ce territoire.

Les relations historiques du Maroc avec les pays d’Afrique de l’Ouest remontent à des siècles mais elles se sont tendues dans les années 1980 en raison d’un soutien croissant à l’indépendance du Sahara occidental. Depuis sa réintégration au sein de l’Union africaine en 2017, Rabat s’est tourné de plus en plus vers la diplomatie économique pour renforcer sa position dans la région.

La construction d’un gazoduc reliant le Nigeria au Maroc devrait débuter au cours des deux prochaines années. Ce projet vise à acheminer le gaz naturel nigérian à travers 12 pays avant qu’il n’atteigne le Maroc, qui se chargera ensuite de l’exporter vers l’Europe. Par ailleurs, le Maroc collabore avec la Mauritanie à des projets visant à relier les pays enclavés du Sahel à l’océan Atlantique via le port marocain de Dakhla situé au Sahara occidental.

Toutefois, selon Fakir, réduire ces évolutions régionales au seul prisme de la rivalité entre l’Algérie et le Maroc serait une simplification excessive. Elle ajoute : «Le Maroc n’est plus le seul acteur impliqué dans la sécurité de la région du Sahel. Par conséquent, toute mesure prise par l’Algérie ne constitue pas nécessairement une réaction au Maroc mais répond plutôt à un ensemble de circonstances changeantes et variées».

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