Ibn Khaldun et Mahmoud Darwich | Deux prix, deux mémoires et une même exigence de liberté

Il y a des prix qui distinguent des œuvres et des carrières. Il y en a d’autres qui, au-delà des personnes qu’ils honorent, cherchent à faire vivre une certaine idée de la culture. Le Prix Ibn Khaldun et le Prix Mahmoud Darwich de la poésie et des arts, tous deux décernés à Tunis, appartiennent à cette seconde catégorie.

Abdelhamid Larguèche

L’un s’inscrit dans le champ de l’histoire, de la pensée et des sciences humaines ; l’autre dans celui de la poésie et des arts. Mais ils procèdent d’une même conviction : une société ne se comprend véritablement qu’à travers la mémoire qu’elle construit, les récits qu’elle transmet et les voix qu’elle accepte d’entendre.

C’est dans cet esprit que le palmarès 2026 du Prix Ibn Khaldun a été établi.

Cette année, le comité a voulu rendre hommage à des personnalités dont les parcours, différents par leurs disciplines et leurs horizons, ont contribué à enrichir la connaissance de l’histoire, de la pensée et des sociétés arabes et musulmanes.

Le philosophe et écrivain marocain Bensalem Himmich, ancien ministre de la Culture, figure parmi les lauréats. Son œuvre, à la croisée de la philosophie, de la littérature et de la réflexion historique, entretient un dialogue fécond avec la civilisation arabo-musulmane et avec les grandes questions de notre présent.

Le prix distingue également Abraham Udovitch, professeur émérite de l’Université de Princeton et ancien directeur scientifique de Studia Islamica. Son œuvre a profondément contribué au renouvellement de l’histoire économique et sociale du monde islamique médiéval. Son parcours rappelle combien l’histoire du monde musulman a besoin d’être étudiée dans toute sa complexité, à partir des sociétés, des échanges, des hommes et des réseaux qui l’ont constituée.

Avec Fatima Al-Sayegh, historienne de l’Université des Émirats arabes unis à Al Ain, c’est notamment l’histoire sociale et politique de la péninsule Arabique et du Golfe qui est mise à l’honneur.

Le palmarès accueille également Hassanine Ben Ammou, romancier tunisien, dont l’œuvre entretient un rapport particulièrement fécond avec la mémoire, l’histoire et les imaginaires de la société tunisienne.

Enfin, le comité a souhaité que cette édition soit aussi un acte de mémoire. Le professeur Hassan Hosni Abdelwahab, figure fondatrice de l’école historique tunisienne et grand érudit du patrimoine national, est distingué à titre posthume.

Ce geste n’est pas simplement rétrospectif. Il rappelle que les générations nouvelles ne peuvent construire leur rapport au patrimoine intellectuel sans revisiter les œuvres de ceux qui les ont précédées.

Ibn Khaldun : une pensée qui demeure vivante

Pourquoi continuer à parler d’Ibn Khaldun aujourd’hui ?

Parce que sa pensée n’est pas un monument figé. Elle demeure une invitation à comprendre les sociétés dans leur mouvement, leurs solidarités, leurs conflits, leurs transformations et leurs fragilités.

Ibn Khaldun nous a appris à nous méfier des récits trop simples, des apparences et des vérités toutes faites. Il nous a surtout rappelé que l’histoire n’est pas seulement une succession d’événements : elle est une construction humaine qui doit être interrogée, critiquée et comprise.

C’est cette exigence que le Prix Ibn Khaldun cherche, à sa manière, à prolonger.

Mahmoud Darwich : quand la poésie devient mémoire

Mais l’histoire n’est pas le seul langage de la mémoire. Il existe aussi la poésie.

C’est pourquoi l’attribution, cette année, du Prix Mahmoud Darwich de la poésie et des arts, à titre posthume, au grand poète tunisien Mnaouar Smahah, revêt une portée particulière.

Mnaouar Smahah appartient à cette génération de poètes pour lesquels écrire n’a jamais consisté simplement à produire de beaux textes. La poésie est aussi une manière d’habiter une langue, de conserver une mémoire, de donner une forme à l’expérience et de résister à l’effacement.

Le choix du nom de Mahmoud Darwich pour ce prix n’est évidemment pas anodin.

Le poète palestinien a fait de la poésie un espace où se rencontrent l’intime et le collectif, l’exil et l’appartenance, la mémoire et l’avenir. Sa poésie a montré qu’une langue peut porter une histoire sans devenir prisonnière de l’histoire.

En distinguant Mnaouar Smahah, le Prix Mahmoud Darwich veut saluer une voix singulière de la poésie tunisienne contemporaine et rappeler, dans un monde saturé d’images et de paroles instantanées, que la poésie demeure une forme irremplaçable de connaissance.

Deux noms, deux héritages, une même question

Ibn Khaldun et Mahmoud Darwich appartiennent à des univers différents. L’un analyse les sociétés. L’autre les fait résonner dans la langue. L’un cherche dans les traces du passé les mécanismes qui permettent de comprendre les hommes et les collectivités. L’autre transforme la mémoire, la douleur, l’exil, l’amour et l’appartenance en poésie. Mais tous deux nous confrontent à une même question : que faisons-nous de notre mémoire ?

La mémoire n’est pas seulement ce que nous conservons. Elle est aussi ce que nous choisissons de transmettre.

C’est pourquoi ces deux prix ont, me semble-t-il, une responsabilité qui dépasse la seule cérémonie de remise des distinctions. Ils doivent contribuer à faire circuler les œuvres, à rapprocher les générations, à ouvrir des débats et à rappeler que la culture n’est pas un luxe réservé aux temps tranquilles. Elle est au contraire l’une des conditions de notre capacité à comprendre le présent.

Honorer sans enfermer

Il faut enfin éviter un piège : celui qui consisterait à transformer les grands noms de notre culture en statues.

Ibn Khaldun ne doit pas être seulement célébré : il doit être lu, discuté, interrogé.

Darwich ne doit pas être seulement commémoré : il doit être lu, traduit, transmis et confronté aux nouvelles expériences du monde.

De même, honorer Bensalem Himmich, Abraham Udovitch, Fatima Al-Sayegh, Hassanine Ben Ammou, Hassan Hosni Abdelwahab ou Mnaouar Smahah ne signifie pas les enfermer dans une galerie de gloires. C’est au contraire reconnaître que leurs œuvres continuent d’ouvrir des chemins.

C’est dans cette perspective que nous avons voulu inscrire cette édition 2026.

Deux prix, deux héritages, deux langages : celui de la pensée et celui de la poésie.

Mais derrière leurs différences, une même ambition demeure : faire de la culture un lieu de mémoire, de connaissance, de dialogue et de liberté.

C’est peut-être la meilleure manière de rendre hommage à Ibn Khaldun et à Mahmoud Darwich : ne pas seulement célébrer leur héritage, mais continuer à le faire vivre.

* Historien, écrivain, président des comités du Prix Ibn Khaldun et du Prix Mahmoud Darwich de la poésie et des arts

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