Phosphate | Washington lorgne le Maroc et la Tunisie

Géopolitique des ressources, souveraineté alimentaire et occasion stratégique pour la Tunisie… Notre phosphate intéresse Washington. Celui des Marocains aussi. Mais derrière cette attention américaine se cache une question autrement plus importante pour notre pays : comment une richesse minière nationale, longtemps présentée comme un pilier de l’économie, pourrait-elle devenir un atout stratégique dans la nouvelle guerre mondiale des engrais et de la sécurité alimentaire ? Et surtout, la Tunisie saura-t-elle transformer ses réserves et ses capacités industrielles en véritable influence économique, plutôt que de rester un fournisseur fragilisé par ses propres blocages ?

Moktar Lamari *

L’analyse publiée par le Washington Institute for Near East Policy, sous le titre «The Phosphate Pivot : Why Morocco and Tunisia Matter to U.S. Food Security» («Le pivot du phosphate : pourquoi le Maroc et la Tunisie sont importants pour la sécurité alimentaire des États-Unis»), place les deux pays du Maghreb au cœur d’une réflexion stratégique américaine.

Un signal qui mérite une attention particulière à Tunis, où le phosphate demeure une ressource économique et industrielle majeure, mais dont le potentiel est régulièrement entravé par les difficultés de production, de transport et de gouvernance.

La Chine ferme le robinet : l’Amérique découvre la fragilité de sa souveraineté alimentaire

Premier transformateur mondial d’engrais, la Chine a fortement réduit ses exportations de phosphates en mars 2025. Selon le think tank américain, les exportations seraient passées de 950 000 tonnes à seulement 13 000 tonnes en un seul mois. L’institut rappelle également que Pékin a officialisé, en décembre, la suspension des exportations jusqu’en août 2026.

Dans le même temps, les prix du phosphate diammonique (DAP), l’un des engrais phosphatés les plus couramment utilisés, ont bondi de 28 % en un an. Les auteurs de l’analyse, Ghazi Ben Ahmed, Sabina Henneberg et Mohsine El Ahmadi, décrivent les conséquences pour l’agriculture américaine : «Les agriculteurs américains, qui se préparaient aux semis de printemps, ont été confrontés à une pénurie d’approvisionnement et à l’absence d’alternative fiable en perspective.»

Washington a alors découvert une réalité peu confortable : la sécurité alimentaire des États-Unis pouvait être exposée aux décisions d’une puissance considérée comme rivale. Le phosphate a ainsi été ajouté à la liste américaine des minerais critiques pour 2025.

Mais une inscription sur une liste ne produit ni engrais ni récoltes. Elle ne construit pas d’usines, ne sécurise pas les ports et ne garantit pas les livraisons aux agriculteurs. La vraie question est donc celle de l’approvisionnement : où trouver des sources fiables, diversifiées et politiquement sécurisées de phosphate ?

Les auteurs résument leur approche en ces termes : «La solution ne réside pas dans le remplacement d’une dépendance par une autre, mais dans la mise en place d’un réseau diversifié de fournisseurs fiables, de capacités de production redondantes et de partenariats industriels politiquement alignés.»

Et c’est précisément ici que la Tunisie devrait commencer à regarder les cartes géopolitiques avec davantage d’attention.

Le Maroc : une puissance phosphatière que Washington ne peut ignorer

Avec environ 70 % des réserves mondiales connues de phosphate, le Maroc constitue le premier maillon évident de la stratégie américaine de sécurisation des approvisionnements. À travers le groupe OCP, le Royaume a développé d’importantes capacités de raffinage, de transformation et de production d’engrais. Il investit également dans les chaînes d’approvisionnement africaines et dans des partenariats technologiques liés à l’agriculture.

L’intérêt américain pour le Maroc ne relève donc pas seulement de ses réserves minières. Il repose aussi sur sa capacité à transformer la matière première, à développer une industrie des engrais et à s’insérer dans des réseaux commerciaux et technologiques internationaux.

Les États-Unis possèdent eux-mêmes des gisements de phosphate, notamment en Floride, dans l’Idaho et en Caroline du Nord. Toutefois, leur production nationale connaît un déclin structurel depuis plusieurs décennies. Selon les auteurs, «les réserves américaines ne représentent qu’une fraction de celles du Maroc, et les coûts d’extraction augmentent».

Pour Washington, le Maroc offre ainsi une combinaison de ressources naturelles, de capacités industrielles et d’alignement géopolitique.

Le Royaume est présenté comme le plus ancien allié africain des États-Unis, une relation formalisée par le Traité d’amitié de 1786, toujours en vigueur. Ce partenariat a été renforcé en 2004, lorsque le Maroc a été désigné comme Allié majeur non membre de l’Otan, reconnaissant son rôle de partenaire de sécurité et de porte d’entrée entre l’Afrique, l’Europe et le monde atlantique.

Les auteurs soulignent également les liens économiques étroits du Maroc avec l’Europe et les États-Unis. Dans leur lecture, le Royaume représente un pilier de stabilité, de modération et d’engagement transatlantique dans une région méditerranéenne de plus en plus soumise à la compétition géopolitique et aux influences extérieures.

Leur conclusion est explicite : tout effort sérieux visant à construire une infrastructure robuste d’approvisionnement en engrais, compatible avec les intérêts occidentaux en matière de sécurité des chaînes d’approvisionnement au Maghreb, doit commencer par le Maroc. Le Royaume dispose déjà d’une position dominante dans l’économie mondiale du phosphate.

Et la Tunisie dans tout cela ? Le second nœud que Washington ne peut négliger

C’est à ce moment précis que l’analyse devient particulièrement intéressante pour les Tunisiens.

Car le Maroc, malgré sa puissance phosphatière, ne peut à lui seul garantir la résilience à long terme de l’approvisionnement occidental en engrais. Les auteurs estiment que sa domination rend justement nécessaire la création d’un second nœud d’approvisionnement. Et ce second nœud, selon eux, pourrait être la Tunisie.

La formule mérite d’être soulignée : la Tunisie ne serait pas simplement un concurrent du Maroc, mais un complément logique dans une architecture régionale de sécurisation des engrais.

Pourquoi ? Parce qu’une chaîne d’approvisionnement concentrée dans un seul pays, même performant et allié, présente une fragilité intrinsèque. Une panne industrielle, une crise politique, un problème logistique, un conflit social ou une perturbation des exportations peut rapidement affecter l’ensemble du système.

La diversification devient donc une exigence stratégique. Et c’est précisément ce qui redonne à la Tunisie une place potentiellement importante.

Le pays possède une longue expérience de l’exploitation et de la transformation du phosphate. Son secteur a historiquement contribué aux exportations, à l’activité industrielle et aux recettes économiques. Pourtant, ses capacités restent exposées à des difficultés récurrentes : perturbations de la production, tensions sociales, contraintes logistiques et fragilités de la gouvernance industrielle.

Le paradoxe tunisien est brutal : une ressource qui pourrait contribuer à renforcer la souveraineté économique et l’influence internationale du pays devient aussi le miroir de ses insuffisances productives et institutionnelles.

Alors que les États-Unis cherchent à réduire leur vulnérabilité face à la Chine, la Tunisie devrait se demander comment réduire ses propres vulnérabilités : celles qui empêchent de produire régulièrement, de transporter efficacement et de valoriser davantage le phosphate.

Le phosphate tunisien : une occasion stratégique, pas une simple mine à exploiter

L’analyse américaine ne dit pas que la Tunisie dispose déjà des mêmes capacités que le Maroc. Elle met plutôt en évidence la complémentarité potentielle des deux pays dans un système d’approvisionnement plus diversifié.

Pour la Tunisie, cette perspective ouvre plusieurs questions industrielles et économiques.

Comment renforcer la fiabilité de la production ? Comment améliorer les infrastructures de transport et d’exportation ? Comment développer davantage la transformation locale et les engrais à plus forte valeur ajoutée ? Comment attirer des partenariats industriels et technologiques capables d’inscrire le phosphate tunisien dans des chaînes de valeur internationales plus solides ?

Ces questions sont d’autant plus importantes que la sécurité alimentaire ne dépend pas seulement des terres agricoles ou de la disponibilité de l’eau. Elle dépend aussi de l’accès aux engrais, dont le phosphate constitue un élément essentiel.

Pour les États-Unis, la sécurisation des approvisionnements est devenue une question de souveraineté stratégique. Pour la Tunisie, elle pourrait devenir une occasion de repenser son propre modèle industriel.

Mais une occasion ne se transforme pas automatiquement en résultat. Elle exige des infrastructures, des investissements, une gouvernance prévisible, des capacités productives et une stratégie de long terme.

Le Maroc a engagé une stratégie combinant extraction, industrie et géopolitique. Les auteurs soulignent notamment le rôle de ses infrastructures tournées vers l’Atlantique, dont le complexe portuaire de Tanger Med, qui contribue à relier l’Europe, l’Afrique et les grandes routes commerciales maritimes mondiales.

La Tunisie, de son côté, doit réfléchir à la manière dont elle peut valoriser ses propres atouts géographiques, industriels et portuaires pour renforcer son intégration dans les chaînes d’approvisionnement internationales.

Washington cherche la sécurité alimentaire. Tunis doit chercher la stratégie industrielle.

Le message du Washington Institute est finalement plus large qu’une simple analyse des réserves de phosphate. Il décrit une transformation de la géopolitique des matières premières : les minerais essentiels, les engrais et les infrastructures industrielles deviennent des instruments de résilience économique et de sécurité nationale.

La Chine a rappelé aux États-Unis les risques d’une dépendance excessive. Le Maroc apparaît comme un fournisseur stratégique disposant d’une position dominante. La Tunisie est identifiée comme un complément possible, capable de contribuer à la diversification de l’approvisionnement.

Mais pour que cette reconnaissance se transforme en bénéfice concret, la Tunisie devra dépasser la logique de la ressource extraite et vendue. Elle devra renforcer la transformation industrielle, la fiabilité de la production et la capacité à nouer des partenariats durables.

Le phosphate tunisien intéresse Washington parce qu’il peut contribuer à résoudre un problème américain. La question est désormais de savoir si Tunis saura utiliser cet intérêt pour résoudre ses propres problèmes économiques.

Sinon, le phosphate restera une richesse géologique à la merci des blocages terrestres, tandis que d’autres pays transformeront la géologie en puissance industrielle, commerciale et géopolitique.

* Economiste universitaire.

Source : Washington Institute for Near East Policy, «The Phosphate Pivot: Why Morocco and Tunisia Matter to U.S. Food Security», auteurs Ghazi Ben Ahmed, Sabina Henneberg et Mohsine El Ahmadi.

Blog de l’auteur : E4T.

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