Il fut un temps, dans les souks de la médina de Tunis, où un commerçant venant de conclure une bonne affaire pouvait accomplir un geste aujourd’hui presque inconcevable : envoyer le client suivant acheter chez son concurrent. Ce n’était pas par générosité ponctuelle, ni parce qu’il n’avait plus de marchandises, mais pour respecter une ancienne coutume de solidarité entre boutiquiers, appelée «istiftah» (الاستفتاح) et liée à la première vente de la journée. Une tradition transmise de père en fils, à une époque où, entre les boutiques, ne circulaient pas seulement des marchandises, de l’argent et des négociations, mais aussi un code de conduite non écrit.
Paolo Paluzzi
La règle était simple : avant de songer à ses propres gains, il fallait permettre à son voisin de commencer, lui aussi, sa journée de travail.
Dans les récits sur les anciens souks, tout tournait autour d’un objet en apparence insignifiant : une chaise. Le matin, lorsque les marchands ouvraient les vieilles portes en bois de leurs échoppes, ceux qui n’avaient encore rien vendu plaçaient une chaise devant leur boutique. C’était un signal discret, immédiatement compris par les autres commerçants : le propriétaire attendait encore son premier client.
La dimension symbolique de la première vente
Celui qui avait déjà conclu une vente pouvait ainsi orienter les nouveaux acheteurs vers ses voisins moins chanceux. Ce n’est qu’une fois que chacun avait bénéficié de son propre istiftah que commençait — du moins selon cette mémoire populaire, évoquée encore aujourd’hui avec une pointe de nostalgie par les plus anciens commerçants de la Médina — la concurrence commerciale habituelle.
Cette première vente revêtait également une dimension symbolique, étant perçue comme un présage favorable pour le reste de la journée. Plus que la valeur de la transaction, c’est le geste inaugural qui comptait : l’espoir que cette première recette ouvre la voie à une journée prospère.
Une tradition qui, en traversant symboliquement la Méditerranée, rappelle celle du célèbre «caffè sospeso» («café suspendu») de Naples. Dans la capitale de la Campanie, il est possible, en entrant dans un café, d’en payer deux tout en n’en consommant qu’un seul, laissant ainsi le second à la disposition d’un inconnu — peut-être quelqu’un qui n’a pas les moyens de se l’offrir. Un geste de générosité anonyme, sans rien attendre en retour.
Partager un petit instant de chance
Deux coutumes distinctes, mais unies par une même philosophie : partager un petit instant de chance avec ceux qui n’en ont pas encore eu. À Tunis, on offrait à son voisin l’opportunité de réaliser une vente ; à Naples, on offre à un inconnu le plaisir d’un café.
Dans la médina de Tunis, inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1979, les souks ont été, pendant des siècles, bien plus que des lieux d’échange : ils constituaient de véritables espaces de sociabilité. Du souk El Attarine, traditionnellement dévolu aux parfumeurs, à celui des fabricants de chéchias — ce couvre-chef rouge emblématique de la Tunisie —, les activités étaient organisées par métiers et par corporations. Une géographie économique fondée sur la proximité, les relations personnelles et la réputation. Le concurrent était souvent aussi un ami ou un parent ; quelqu’un avec qui l’on partageait les aléas du travail, les soucis familiaux et des conversations autour d’un verre de thé.
Naturellement, il serait naïf d’imaginer les souks d’autrefois comme des lieux exempts de rivalités, de petites ruses ou de négociations âpres. À l’époque déjà, chacun cherchait à vendre au meilleur prix ; pourtant, le récit de l’«istiftah» révèle une dimension plus profonde : l’idée que la réussite individuelle ne devait pas nécessairement s’accompagner de l’échec du voisin.
Une forme d’économie sociale et solidaire avant la lettre
Aujourd’hui, entre le commerce électronique, les supermarchés et une concurrence de plus en plus rude, il est difficile de dire quelle part de cette ancienne coutume subsiste encore dans les boutiques tunisiennes. Le «café suspendu», en revanche, demeure l’un des symboles les plus célèbres de la générosité napolitaine. Pourtant, en déambulant dans les ruelles de la médina — au milieu des effluves d’épices, du vacarme des artisans et des interminables négociations sur les prix — il n’est pas difficile d’imaginer un vieux marchand qui, après avoir conclu sa première vente, désigne en souriant à son client la boutique voisine. Il s’agissait d’une forme d’économie solidaire, imaginée bien avant que quiconque ne songe à lui donner une appellation moderne. Et peut-être même d’une petite leçon pour le commerce d’aujourd’hui.
Au fond, des deux côtés de la Méditerranée, il suffisait de peu pour démontrer que la solidarité n’avait pas de prix : à Naples, on offrait un «café suspendu» ; à Tunis, on suspendait, ne serait-ce que pour quelques minutes, la concurrence.
Traduit de l’italien.
Source : Ansamed.



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