Ce n’est pas (ou pas encore) un remake de la révolution du 14 janvier 2011, même si certains slogans scandés par les opposants au président Kaïs Saïed, qui sont descendus nombreux, une nouvelle fois, jeudi 20 août 2026, dans les artères du centre-ville de Tunis, cherchent à le rappeler, en criant leur ras-le-bol et en appelant le locataire du Palais de Carthage, jusque-là imperturbable, à «dégager» (sic !).
Latif Belhedi
Les manifestants, qui étaient quelques centaines, des milliers disent le organisateurs, appartenant à des horizons politiques divers, ont défilé dans le calme pour réclamer le départ de Kaïs Saïed, en poste depuis 2029, et le rétablissement de la démocratie, qu’ils accusent ce dernier d’en avoir fermé la parenthèse par la proclamation de l’état d’exception, le 25 juillet 2021. C’était une énième manifestation contre sa gestion du pouvoir, sur fond de mécontentement politique et économique croissant, avec des coupures d’électricité et d’eau potable en pleine canicule, et des pénuries de médicaments, d’eau en bouteille et de carburants.
Les manifestants ont exprimé leur rejet d’un «pouvoir personnel» et d’une «dérive vers la dictature», tout en appelant à la libération des dizaines d’opposants, de militants et de journalistes emprisonnés.
Par dérive dictatoriale, les manifestants font référence aux mesures prises par Kaïs Saïed le 25 juillet 2021 en limogeant le gouvernement, en gelant le Parlement élu, avant de le dissoudre, et en commençant à gouverner par décret.
Ils reprochent aussi à Kaïs Saïed d’avoir ensuite dissous le Conseil supérieur de la magistrature et révoqué des dizaines de juges, affirmant lutter contre la corruption au sein de l’appareil judiciaire. Cette décision a suscité une large condamnation, des organisations internationales de défense des droits humains y voyant une atteinte à l’indépendance de la justice.
Les manifestants brandissaient des pancartes dénonçant la «soif» et l’«obscurité», en référence à la pénurie d’eau potable et aux coupures d’électricité. «Aujourd’hui, le peuple tunisien vit dans l’humiliation. Il n’y a ni eau, ni électricité, ni liberté», a déclaré à l’AFP l’avocat Samir Ben Amor, proche du parti islamiste Ennahdha.
«Nous nous opposons à la situation catastrophique dans laquelle la Tunisie se trouve désormais», a déclaré Ezzeddine Hazgui, figure historique de l’opposition de gauche, dont le fils, Jawher Ben Mbarek, professeur de droit constitutionnel et activiste politique est en prion depuis trois ans, accusé dans l’affaire dite de complot contre l’Etat dans laquelle ont été condamnés des dizaines de figures majeures de l’opposition. Sa fille, Dalila Ben Mbarek Msaddek, une avocate et militante, accusée dans la même affaire, est en fuite en France. «Il ne reste plus d’État ni d’institutions, juste un homme qui ignore tout et qui dirige le pays», a ajouté Hazgui.
Ces manifestations ne signalent pas, en soi, un basculement politique imminent, mais elles reflètent la pression croissante qui pèse sur le président et soulignent la capacité des opposants à se mobiliser dans la rue, malgré leurs divisions habituelles. Pour une fois, islamistes et destouriens, gauchistes et libéraux, conservateurs et progressistes défilaient ensemble dans les rues, scandaient les mêmes slogans et brandissaient des banderoles réclamant le rétablissement des libertés tout en dénonçant la détérioration de la situation économique et sociale du pays.


«Assez d’échecs, assez d’injustice et assez d’absurdité. Le pays connaît un effondrement total», a déclaré à Reuters Wissem Sghaier, un militant.
Les Tunisiens font face à des pressions économiques et à une hausse du coût de la vie, aggravées par la dégradation des services publics et des pénuries de certains produits de première nécessité et de médicaments.
Face à la frustration grandissante, des manifestations ont éclaté ces dernières semaines dans plusieurs régions du pays pour protester contre des coupures d’eau et d’électricité ainsi que des problèmes environnementaux ; cela suggère que la colère populaire dépasse le cadre des différends politiques avec Kaïs Saïed pour s’étendre aux difficultés croissantes du quotidien.
Des organisations de défense des droits humains accusent le gouvernement de Kaïs Saïed de mener une vaste campagne de répression visant les dirigeants de l’opposition, les groupes indépendants de la société civile, les journalistes et les militants. Elles affirment que le président utilise l’appareil judiciaire et les forces de sécurité pour museler ses opposants.
Kaïs Saïed, qui mène sa propre révolution, se considérant à la tête d’une nouvelle lutte de libération nationale, rejette les accusations de répression politique, affirmant qu’il ne fait qu’appliquer la loi et poursuivre des personnes soupçonnées de corruption financière ou de complot contre l’État.



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