Les dessous de la rupture entre l’Algérie et les Émirats

L’Algérie a justifié la rupture de ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis par «une accumulation d’actes provocateurs et hostiles» sans pour autant révéler «ces actes». Aucune explication. En réalité, cette rupture n’est pas un différend bilatéral, c’est l’influence régionale grandissante de l’Axe Rabat-Abou Dhabi-Tel Aviv qui agace Alger, un axe concurrent et aux intérêts divergents. Le modèle d’influence des Émirats gagne en puissance alors le modèle traditionnel de l’Algérie est confronté à une pression grandissante et ses outils ne sont plus efficaces et adaptées au contexte régional actuel. L’architecture régionale est en pleine mutation et l’influence n’est plus dictée automatiquement par la taille du territoire. La donne a changé et les outils ont évolué. (Photo : Abdelmadjid Tebboune discute avec Mohammed Ben Zayed , lors du sommet du G7 en Italie le 14 juin 2024).

Imed Bahri

L’analyste politique marocain Amine Ayoub a publié une analyse dans Ynet Global, version anglophone en ligne du journal israélien Yediot Aharonot, dans laquelle il revient sur le divorce houleux entre Alger et Abou Dhabi. Selon lui, lorsque l’Algérie a ordonné à l’ambassadeur des Émirats de quitter son territoire sous quarante-huit heures, le 10 septembre 2026, et a annoncé des restrictions visant les aéronefs militaires et civils immatriculés aux Émirats —tout en exemptant les vols commerciaux jusqu’à la fin de l’année—, cette rupture a immédiatement mis en lumière un réalignement régional plus profond. Les déclarations officielles algériennes ont fait état d’une accumulation d’actes «provocateurs et hostiles», sans toutefois désigner un incident déclencheur unique.

Deux modèles de puissance régionale distincts

Abou Dhabi a exprimé ses regrets et a dit espérer que cette rupture pourrait, à terme, être annulée. L’absence d’une cause bien déterminée est, en soi, un élément révélateur. Il ne s’agit pas tant d’un différend bilatéral que d’une confrontation ouverte entre deux modèles de puissance régionale distincts, s’étendant de l’Afrique du Nord au Sahel et au Moyen-Orient au sens large.

L’Algérie s’appuie sur un modèle étatique fondé sur l’étendue de son territoire, ses ressources énergétiques, sa capacité militaire et une diplomatie formelle.

Les Émirats, quant à eux, opèrent selon un modèle en réseau, déployant capitaux, logistique, infrastructures commerciales et partenariats de sécurité ciblés bien au-delà de leurs frontières. Dans des environnements politiques fragmentés, ce modèle en réseau permet de générer un levier d’influence plus rapidement et avec plus de souplesse que le poids géographique traditionnel.

Cette différence est devenue de plus en plus manifeste à mesure que l’Algérie et les Émirats ont poursuivi des intérêts divergents sur plusieurs théâtres régionaux au cours des dernières années.

Le Maroc, ligne de fracture

Le Maroc en offre l’illustration la plus frappante. Pendant des décennies, la rivalité entre Alger et Rabat a été centrée sur la question du Sahara occidental, l’Algérie apportant un soutien de longue date au Front Polisario. La nature de cette confrontation bilatérale a changé en novembre 2020, lorsque les Émirats ont ouvert un consulat à Laâyoune, dans la partie marocaine du territoire contesté, et exprimé leur soutien à l’intégrité territoriale du Maroc. Cette initiative s’inscrivait dans le contexte de la normalisation des relations entre le Maroc et Israël dans le cadre des Accords d’Abraham et de la reconnaissance, par les États-Unis, de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental.

Il n’en a pas résulté une alliance militaire formelle dirigée contre l’Algérie mais plutôt un réseau de plus en plus dense de partenariats qui se chevauchent. Parmi les exemples concrets, on peut citer les investissements émiratis dans les infrastructures et l’énergie au Maroc —notamment des projets majeurs dans les secteurs de l’eau et de l’électricité— ainsi que le développement, depuis 2020, d’une coopération industrielle et de défense entre Rabat et Tel Aviv.

La portée de ces initiatives dépasse le simple cadre économique. Selon Amine Ayoub, elles renforcent les capacités du Maroc, approfondissent ses partenariats extérieurs et confèrent à des acteurs tiers des intérêts croissants dans l’environnement stratégique entourant le Sahara occidental, autant de formes d’influence que l’Algérie ne peut aisément contrer par la diplomatie traditionnelle ou des pressions bilatérales.

Le Maroc ne fait plus face à l’Algérie en tant que voisin isolé. Cela s’inscrit dans un réseau en pleine expansion reliant Rabat, Abou Dabi, Tel Aviv et Washington. Pour Israël, cet aspect est crucial, car la relation avec le Maroc renforce sa présence stratégique et ses liens de défense vers l’ouest. La coopération avec Rabat étend l’influence d’Israël le long des façades atlantique et méditerranéenne de l’Afrique du Nord, selon des modalités inédites il y a dix ans.

La combinaison de la reconnaissance diplomatique, des investissements économiques et de la coopération sécuritaire a modifié l’équilibre des influences aux abords de la frontière occidentale de l’Algérie, sans pour autant nécessiter un pacte militaire formel.

Cette évolution a des conséquences concrètes sur la manière dont l’Algérie évalue ses options régionales et sur la façon dont les puissances extérieures interagissent avec le Maghreb.

Le Sahel, théâtre d’une rivalité plus profonde

Une évolution parallèle s’observe au sud de l’Algérie. Alger a longtemps considéré le Sahel comme un terrain privilégié pour la médiation diplomatique. L’Accord d’Alger de 2015 sur le Mali a marqué l’apogée de cette approche, fondée sur des négociations formelles entre États et des engagements institutionnels. Les coups d’État militaires survenus au Mali, au Burkina Faso et au Niger entre 2020 et 2023 ont bouleversé le paysage institutionnel sur lequel reposait la diplomatie algérienne.

Les nouveaux gouvernements militaires se sont montrés moins réceptifs aux médiations extérieures, perçues comme une entrave à leur souveraineté et plus ouverts à des partenariats alternatifs offrant des ressources sans les mêmes conditions politiques.

Des acteurs extérieurs proposant des ressources flexibles ont investi l’espace ainsi libéré. ​​Les Émirats ont apporté capitaux, projets commerciaux et capacités logistiques dans des zones où l’Algérie misait davantage sur la proximité géographique et une médiation fondée sur la souveraineté.

Dans la Corne de l’Afrique, les investissements émiratis dans les infrastructures portuaires, aériennes et de sécurité —notamment leur présence de longue date à Berbera dans le Somaliland— ont créé des canaux d’influence opérant largement en dehors des cadres traditionnels de médiation diplomatique. Ces relations confèrent à Abou Dhabi un accès concret et un levier d’action, même là où les institutions politiques formelles sont faibles ou fragmentées.

Ce contraste est également visible en Libye. L’Algérie a généralement privilégié les institutions formelles et les processus soutenus par l’Onu visant la réconciliation nationale. À l’inverse, les Émirats ont entretenu des liens plus étroits avec les forces militaires de l’Est associées à Khalifa Haftar, privilégiant des objectifs sécuritaires ciblés au détriment de règlements politiques globaux. Cette divergence d’approche ne relève pas de la simple tactique, elle reflète deux conceptions distinctes de l’exercice de l’influence dans des contextes politiques fragmentés où l’autorité de l’État est contestée ou incomplète.

Le cas du Soudan accentue cette même divergence. Les Émirats ont fait face à de graves accusations de la part d’enquêteurs de l’Onu et de Human Rights Watch concernant des réseaux assurant la logistique et le soutien aux Forces de soutien rapide (FSR), Abou Dabi dément fermement avoir apporté un tel soutien. Au-delà du différend sur ces accusations précises, cet épisode illustre une tendance plus large.

Dans des environnements politiques fragmentés, les capitaux, la logistique et les réseaux informels peuvent générer un levier d’influence plus rapidement que la médiation diplomatique traditionnelle. Pour l’Algérie, cela représente un défi majeur, alors que les États africains fragiles deviennent le théâtre d’une concurrence accrue pour l’influence extérieure.

Israël, bénéficiaire discret

L’auteur estime que l’angle israélien constitue l’élément le plus déterminant de cette rupture, bien qu’il faille l’aborder avec précaution. Il considère qu’Israël n’est pas à l’origine de la rupture entre Alger et Abou Dabi mais cette que rupture renforce une configuration régionale dans laquelle le Maroc et les Émirats sont de plus en plus liés à Israël, tandis que l’Algérie demeure en marge de ce réseau.

Les Accords d’Abraham ne se limitaient pas à de simples accords commerciaux bilatéraux. Ils ont jeté les bases de partenariats croisés dans les domaines du renseignement, de la sécurité maritime, de la défense aérienne et des technologies de défense. L’intensification de la coopération entre Israël, le Maroc et les Émirats a tissé une toile de plus en plus dense de relations sécuritaires couvrant certaines parties de l’Afrique du Nord.

Ces relations englobent une coopération industrielle dans le domaine de la défense, le partage de renseignements sur les menaces communes et une coordination des positions diplomatiques sur des questions régionales clés. L’Algérie, qui applique une politique stricte de non-normalisation et place la question palestinienne au cœur de son identité régionale, reste en dehors de ce réseau.

Et Washington dans tout ça !

La politique américaine doit éviter de considérer l’Algérie et les partenaires des Accords d’Abraham comme des piliers interchangeables de sa stratégie en Afrique du Nord. L’Algérie demeure un fournisseur d’énergie important pour l’Europe et conserve un rôle dans certains dispositifs de lutte antiterroriste. Toutefois, sa posture stratégique est limitée par une doctrine d’autonomie et par des liens étroits en matière de défense avec des fournisseurs non occidentaux. Selon les données du Sipri*, la Russie a représenté 48% des importations d’armes majeures de l’Algérie entre 2020 et 2024, alors même que le volume global des importations d’armes algériennes a diminué en valeur absolue sur cette période, chutant d’environ 73% par rapport au quinquennat précédent.

Dans son analyse, Amine Ayoub estime que Washington aurait tout intérêt à accorder une importance accrue au réseau Maroc-Israël-Émirats en tant que cadre émergent pour la sécurité régionale, le commerce et la coopération technologique, tout en maintenant un engagement pragmatique avec l’Algérie lorsque les intérêts américains l’exigent.

Il convient également d’encourager les partenaires à la prudence sur les théâtres d’opérations africains fragiles afin que les rivalités n’exacerbent pas les conflits et ne profitent pas, en fin de compte, aux acteurs hostiles.

L’objectif ne doit pas être d’isoler l’Algérie de façon permanente. Il s’agit de reconnaître que l’architecture régionale est en pleine mutation et d’aligner la politique américaine sur les partenaires les plus disposés et les plus aptes à approfondir la coopération concrète en matière de sécurité et d’intérêts économiques communs.

Un ordre régional en mutation 

La rupture entre l’Algérie et les Émirats ne signifie pas l’effondrement de la diplomatie arabe. Elle confirme que l’influence régionale ne se transmet plus automatiquement par la taille du territoire ou une hiérarchie formelle. Le pouvoir se génère de plus en plus grâce à la mobilité des capitaux, aux infrastructures commerciales, aux réseaux logistiques et aux partenariats de sécurité adaptatifs qui transcendent les frontières traditionnelles.

L’Algérie conserve des atouts considérables : son territoire, ses ressources énergétiques, une armée puissante et des décennies d’expérience diplomatique. Ces atouts demeurent pertinents. Toutefois, ils se traduisent moins efficacement en ce levier d’influence transfrontalier propre aux puissances agissant en réseau.

La rupture entre Alger et Abou Dhabi n’a pas engendré le nouvel ordre régional, elle a mis en lumière l’ampleur de l’érosion de l’ancien.

L’avantage dont bénéficie Israël ne réside donc ni dans une nouvelle alliance spectaculaire ni dans un gain militaire immédiat. Il tient à l’expansion constante d’un réseau stratégique dans une région où la position de l’Algérie est de plus en plus contestée. Dans la nouvelle configuration qui se dessine en Afrique du Nord et en Méditerranée orientale, le Maroc et les Émirats arabes unis renforcent leurs liens avec Tel Aviv, tandis que l’Algérie s’éloigne davantage de cette dynamique émergente. C’est pourquoi, selon Amine Ayoub, Israël s’impose comme le vainqueur discret.

* L’indice ou les bases de données du SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute) mesurent les dépenses militaires mondiales, le volume des transferts d’armes et la production d’armements à travers des rapports de référence.

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