La Chine fait main basse sur la high-tech européenne 

Depuis 2014, la Chine a procédé à plus de 650 acquisitions d’entreprises en Europe, dont 174 en Allemagne, 102 au Royaume-Uni et 72 en France. Une grande partie de ces acquisitions ont été effectuées par des conglomérats appartenant, totalement ou en partie, à l’Etat chinois et ont une forte valeur technologique. D’où les inquiétudes que cette main basse chinoise sur la high-tech européenne alimente aujourd’hui dans les cercles économiques et politiques.(L’illustration de l’article est générée par IA).

Habib Glenza  

«En 2014, le gouvernement chinois a ouvert grand les vannes, encourageant ses entreprises à procéder à des acquisitions à l’étranger», rappelle Agatha Kratz, directrice associée au Rhodium Group, spécialiste des relations entre l’Union européenne et la Chine. Les groupes chinois ont aussi profité de la crise de l’euro de 2008 et 2009 pour se livrer à une vague d’acquisitions parmi les entreprises européennes au bord de la faillite.

En 2017, Pékin a toutefois placé des limites aux sorties de capitaux et durci les conditions pour obtenir des emprunts, afin de stopper les acquisitions à but purement spéculatif, faisant baisser le nombre de transactions chinoises en Europe. La pandémie leur a apporté un nouveau coup de frein. Mais les transactions sont reparties à la hausse depuis le troisième trimestre de 2020, dans le sillage du déploiement des vaccins contre le Covid-19 et de la position de plus en plus dure de Washington contre Pékin. «Un certain nombre d’acquisitions prévues à l’origine aux Etats-Unis se sont reportées sur l’Europe», note Neil Campling, analyste chez Mirabaud Securities.

L’accord d’investissement conclu fin 2020, après plus de sept ans de négociations par Pékin et Bruxelles, qui doit encore être validé par le Parlement européen, devrait encore accroître le nombre d’investissements chinois en Europe, car il prévoit une ouverture respective des marchés des deux blocs économiques. À titre d’exemple, il permet aux firmes chinoises d’accéder au secteur des énergies renouvelables dans les pays européens, avec une limite fixée à 5 % de part de marché nationale dans chaque Etat-membre.

La crise offre des opportunités de rachat à bon prix

Comme en 2008 et 2009, on peut imaginer que les difficultés économiques de certains secteurs, après la fin des plans massifs de soutien à l’économie, leur fourniront d’ici quelques mois de nombreuses opportunités de rachat à bon prix. «Sur le moyen terme, les Chinois continueront à faire leurs courses en Europe. Les conditions-cadres qui les ont attirés en premier lieu n’ont pas changé», estime l’ Institute for Mergers, Acquisitions and Alliances (IMAA).

L’Europe représente un vivier technologique de premier plan. «L’objectif pour Pékin est d’acquérir des savoir-faire et des technologies de pointe en Europe, pour éviter de devoir mener sa propre recherche et développement», relève encore l’IMAA. Un gain de temps et d’argent qui lui permettra à terme de surpasser le monde occidental dans un certain nombre de domaines clés, comme les semi-conducteurs, les véhicules verts, la robotique ou l’intelligence artificielle.

La transaction la plus emblématique des dernières années est la vente, en 2016, de l’allemand Kuka, l’un des leaders mondiaux de la robotique, au géant de l’électroménager chinois Midea. On citera aussi le rachat chinois d’Anteryon, spin-off néerlandais de Philips Electronics qui fabrique des composants pour caméras, et  de Fuba, spécialiste allemand de la communication entre véhicules autonomes.

En France, les groupes Echosens et eDevice, à la pointe de l’innovation dans le domaine médical ; les groupes CTI et Manoir Industries, fournisseurs de pièces pour centrales nucléaires, SES-Imageotag, le numéro 1 mondial des étiquettes électroniques, et les fabricants de puces Almae Technology et Linxens sont tous tombés dans l’escarcelle de Pékin.

Ce dernier cas est particulièrement parlant. Le groupe, spécialisé dans les micro connecteurs permettant aux bornes électroniques de communiquer avec les cartes à puces, a été racheté en 2018 pour 2,2 milliards d’euros par la société chinoise Ziguang Liansheng, par l’entremise d’une série de véhicules basés en France, au Luxembourg et à Hong Kong. Or le nouveau propriétaire du groupe français appartient au groupe Tsinghua Unigroup, un conglomérat affilié au ministère de l’Education chinois qui sert de fer de lance à Pékin dans sa stratégie de développement d’une industrie domestique des semi-conducteurs. Un an après l’acquisition, Linxens a annoncé la construction d’une gigantesque usine et d’un centre de recherche à Tianjin, juste à côté d’un nouveau hub consacré à l’innovation mis en place par Tsinghua Unigroup.

Les transferts de technologie n’expliquent cependant pas tous les rachats chinois d’entreprises européennes. «Un certain nombre de transactions ont simplement pour but de permettre à des groupes chinois de prendre pied sur le marché européen ou d’améliorer leurs ventes sur le plan domestique en bénéficiant du renom d’une marque occidentale de prestige», explique Jaap van Etten, entrepreneur et ancien diplomate spécialiste de la Chine.

Un mouvement d’une ampleur inquiétante

Le rachat du fabricant de pneus italien Pirelli, du producteur de matériel sportif finlandais Amer Sports (Salomon, Arc’teryx, Peak Performance), la prise de participation de Geely au capital du groupe automobile allemand Daimler-Mercedes doivent être interprétés à cette aune. Tout comme l’acquisition des marques françaises Baccarat, Club Med, Lanvin et Sandro.

Si ces rachats chinois n’enfreignent en rien la loi, ils inquiètent par leur ampleur. «Veut-on vraiment voir nos technologies de pointe tomber entre les mains d’entités étrangères, notamment d’un concurrent stratégique comme la Chine qui cherche à surpasser l’Europe ?», s’interroge le Britannique Neil Campling, Senior Strategist Markets. Les produits innovants développés par Linxens, Almae Technologies, CTI et Manoir Industries appartiennent tous désormais à des conglomérats étatiques chinois.

La question se pose de façon plus pressante encore lorsqu’il s’agit de technologies à usage militaire ou dual (satellites, moteurs, radars, hélicoptères, etc.). Le Français All Circuits, qui fabrique des circuits électroniques, est ainsi tombé dans le giron du groupe Aerospace Hi-Tech, dont le principal actionnaire est Casic, l’un des principaux fournisseurs de l’armée chinoise.

De même, céder ses infrastructures critiques ou les «commodités» dont dépend son économie à un Etat étranger met en péril la sécurité nationale. Si la Chine se décidait à les interrompre ou à les accaparer pour alimenter ses propres besoins, les pays dont ils sont issus s’effondreraient.

En France, des groupes affiliés à l’Etat chinois ont mis la main sur plusieurs entreprises opérant dans des infrastructures critiques, dont Engie et Alcatel-Lucent. Des sociétés chinoises possèdent des parts dans Engie, Air France et l’aéroport de Toulouse.

En Grande-Bretagne, le conglomérat China General Nuclear, partenaire d’EDF en France, a pris une participation dans la centrale nucléaire Sizewell C. Certaines technologies acquises par les Chinois, à l’image de celles liées à la reconnaissance faciale, pourraient en outre être déployées au Xinjiang.

Des entreprises rachetés puis mises en caution

Pire, les nouveaux patrons chinois mettent parfois en danger la survie même de leurs acquisitions, comme dans le cas de Baccarat. «Certains groupes chinois se sont surendettés pour procéder à des acquisitions à l’étranger, puis se sont retrouvés en difficulté financière», relève Alicia García Herrero, spécialiste des marchés émergents à Bruegel. C’est le cas du groupe HNA, un conglomérat à la structure opaque, qui a racheté de nombreuses entreprises dans le secteur aérien – dont les françaises Aigle Azur et Servair – à partir de 2015.

Pour y parvenir, HNA s’est endetté à hauteur de 100 milliards de dollars, parfois en engageant comme garantie les actions des entreprises qu’il rachetait. Début 2018, la firme a commencé à faire défaut sur certaines de ses lignes de crédit et s’est retrouvée dans l’obligation de céder une partie de ses acquisitions à ses créditeurs. Servair a ainsi été revendu en 2019 au fonds asiatique RRJ Capital, par l’entremise de son propriétaire GateGroup. Air Azur a pour sa part été mis en faillite en septembre 2019.

Le groupe Shandong Ruyi, qui avait pour ambition de devenir le LVMH chinois, est lui aussi au bord de la débâcle financière après s’être lourdement endetté pour racheter une douzaine de marques de luxe dont les françaises Sandro, Maje et Claudie Pierlot. À court de liquidités, il a à plusieurs reprises fait défaut sur des obligations ces derniers mois.

Le groupe de distribution de produits pétroliers Dyneff s’est, quant à lui, retrouvé au cœur d’un scandale de corruption en mars 2018 lorsque le fondateur de CEFC, le conglomérat pétrolier qui l’avait racheté un an plus tôt, a été arrêté pour avoir versé des pots-de-vin. L’entreprise chinoise a été démantelée et confiée à un groupe lié aux autorités de la ville de Shanghai. 

Des contre-exemples existent. À l’instar de Lanvin. Certaines firmes européennes ont bénéficié d’investisseurs chinois aux poches profondes qui leur ont permis d’accéder au marché chinois et ont élaboré d’ambitieuses stratégies de développement pour elles.

Racheté par le constructeur automobile chinois Zhejiang Geely en 2010, alors qu’il traversait une passe difficile, le suédois Volvo a depuis retrouvé ses galons sur le marché des voitures de luxe. Son nouveau patron a notamment injecté 10 milliards de dollars dans la société, lancé des nouveaux modèles et démultiplié ses capacités de production. L’arrivée en Europe du dragon chinois peut aussi déboucher sur de beaux succès.

Dans toute l’Europe, Pékin a procédé à plus de 650 acquisitions depuis 2014, dont 174 en Allemagne, 102 au Royaume-Uni et 72 en France. «Parmi les 72 acquisitions que nous avons recensées en France, près de 40 % ont été effectuées par des conglomérats appartenant totalement ou partiellement à l’Etat chinois», précise Jaap van Etten, le fondateur de Datenna. Mais l’implication de Pékin est souvent dissimulée sous plusieurs couches de sociétés écran situées dans des centres offshore ou ailleurs en Europe, souligne cet ancien diplomate à l’ambassade des Pays-Bas de Pékin.

NB : L’essentiel des informations contenues dans cet articles sont puisées dans les données publiées par l’Institut pour les fusions, les acquisitions et les alliances (IFAA ou IMAA en anglais).

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