Les consommateurs ont remarqué ces derniers jours des crevettes rouges à des prix inédits sur les marchés tunisiens : les tarifs sont tombés, dans certains cas, à environ 6 dinars le kilogramme. Cette soudaine abondance s’explique principalement par la reprise saisonnière de la pêche dans le golfe de Gabès, une forte augmentation des captures et la présence croissante d’espèces non indigènes. Cette abondance n’a rien à voir avec le blocage des exportations de crevette rouge vers l’Italie et l’Union européenne, estime Salah Hdider, vice-président de l’Union tunisienne de l’agriculture et de la pêche (Utap) et responsable du secteur de la pêche maritime, qui parlait sur les ondes de Diwan FM.
Selon le responsable syndical, plus de 350 chalutiers, venus de diverses régions côtières, participent à la campagne de pêche lancée mi-octobre dans le golfe de Gabès, laquelle devrait se poursuivre jusqu’à fin novembre. Les navires débarquent chaque jour des dizaines de tonnes de crevettes, qui sont ensuite distribuées sur les marchés du pays. Les caisses de 13 à 15 kilos se vendent entre 70 et 90 dinars, selon la taille et la qualité des produits.
Parmi les causes de cette abondance, Hdider mentionne également la prolifération de ce que l’on appelle la «maqlouba» (crevette blanche) — une appellation locale désignant certaines variétés de crevettes non indigènes désormais durablement installées dans les eaux du sud de la Tunisie — ainsi que de la «crevette rose».
Prolifération d’espèces exotiques sur les eaux tunisiennes
Selon les experts de l’association TunSea, le réchauffement des eaux de la Méditerranée aurait favorisé l’adaptation et la reproduction de plusieurs espèces exotiques. Parmi celles-ci, la présence de Penaeus aztecus — la crevette brune nord-américaine, originaire de l’Atlantique occidental et du golfe du Mexique — est scientifiquement attestée dans le golfe de Gabès. Une étude publiée en 2021 a mis en évidence une expansion rapide de cette espèce dans les eaux côtières tunisiennes, observée au moins depuis 2018 ; elle souligne, d’une part, son intérêt économique potentiel pour les pêcheurs et, d’autre part, le risque de concurrence avec les espèces locales.
Cette forte disponibilité sur les marchés ne doit toutefois pas être confondue avec le cas de la crevette rouge géante (Aristaeomorpha foliacea). Il s’agit d’un produit à plus haute valeur ajoutée, pêché en eaux profondes — principalement dans les eaux septentrionales et dans le canal de Sicile — et destiné en grande partie à l’exportation. Pour cette espèce, la Tunisie dispose, pour 2026, d’un quota alloué par la Commission générale des pêches pour la Méditerranée (CGPM) de 36 000 kilogrammes.
Selon une note officielle du ministère italien de l’Agriculture, le plafond était déjà atteint le 15 mai ; par ailleurs, les certificats de capture tunisiens enregistrés via le système européen «Catch» ont par la suite totalisé au moins 50 960 kilogrammes, soit plus de 41 % au-delà de la limite autorisée. Rome a donc renforcé les contrôles sur les lots destinés au marché italien, avec un risque de refoulement des expéditions correspondant à des captures effectuées au-delà du quota.
Hdider a écarté l’idée que la chute des prix observée ces derniers jours soit une conséquence directe des difficultés d’exportation de la crevette rouge vers l’Italie. Il a souligné que les produits actuellement présents en abondance sur les marchés tunisiens appartiennent, pour la plupart, à d’autres espèces et sont principalement destinés à la consommation intérieure. Des quantités plus limitées sont également exportées vers l’Italie et l’Espagne.
Les dénominations utilisées sur les marchés peuvent, elles aussi, prêter à confusion. La crevette rose profonde (Parapenaeus longirostris) est en effet une espèce méditerranéenne distincte de la crevette rouge géante ; elle constitue historiquement l’une des principales ressources commerciales de la pêche tunisienne. Pour cette espèce, la FAO estimait les débarquements tunisiens à environ 3 500 tonnes en 2020.
Entre-temps, la Tunisie a engagé des discussions avec la Commission européenne, l’Italie et la CGPM concernant le quota de crevette rouge, demandant une révision fondée sur les données nationales de production. Le dossier sera de nouveau examiné lors de la 49e session annuelle de la CGPM, prévue à Rome du 26 au 30 octobre.
Pour l’heure, toutefois, rien ne permet d’attribuer la baisse généralisée des prix observée sur les marchés tunisiens au blocage des exportations de crevette rouge. L’abondance semble plutôt liée à la concomitance entre l’ouverture de la saison de pêche dans le golfe de Gabès, une forte pression de pêche, des conditions environnementales favorables et la présence croissante d’espèces non indigènes.
Avec Ansa.



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