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Les islamistes tunisiens au sommet (sommeil ?) de la modernité

Yamina-Zoghlami

Yamina Zoghlami est contre l’égalité de l’héritage mais plaide pour une loi qui allonge le congé de maternité.

Pour être «au sommet de la modernité», les islamistes tunisiens se réapproprient des concepts et des mots, les subvertissent et les retournent contre ceux qui les ont forgés.

Par Monia Kallel *

La députée Yamina Zoghlami a opposé un non catégorique au projet de loi sur l’égalité de l’héritage. Et elle n’est pas la seule. Porte-voix de ses nombreux frères et sœurs (Nahdaouis et non Nahdaouis, j’allais dire «progressistes»), elle a investi toutes les chaînes télévisée et avancé l’argument passe-partout : «Ce n’est pas encore le moment !!!». Quelques jours après, elle juge, dans une autre annonce publique, que le moment est venu pour voter une loi qui allonge le congé de maternité, la Tunisienne aura droit à 4 mois au lieu de 2.

Les féministes en mode islamiste

L’idée paraît pertinente et utile, ce qui l’est moins c’est «l’esprit des lois» qui sont proposées et/ou rejetées par nos députés. Il y a d’abord le timing qui est loin d’être anodin. Il est clair que le 2e projet, le congé de maternité, est venu récupérer le premier, le refus de l’égalité, afin de montrer que Mme Zoghlami est «au sommet de la modernité». C’est ainsi qu’elle se définit dans une interview «accordée» à une chaîne de radio locale (le 31/6 :2016).

Grâce à un discours bien huilé et avec son habituelle éloquence, elle essaie d’expliquer que non seulement il n’y a ni contradiction, ni le moindre écart entre ses deux prises de positions, mais qu’elle se bat pour les droits de la Tunisienne qui souffre de l’injustice et assume presque seule les lourdes charges familiales. Elle précise qu’elle compte sur la coalition regroupant toutes les femmes parlementaires, même si, s’étonne-t-elle, les accords ne sont pas toujours possibles…

L’interviewée construit une argumentation en usant de procédés bien connus chez les «féministes» islamiques et/ou islamistes. Ce mouvement, en plein essor, est en passe de devenir un système bien structuré grâce à l’engagement de militantes-théoriciennes qui en fixent les principes fondateurs, les modalités d’action et la rhétorique. Il s’agit de se réapproprier des concepts et des mots, de les subvertir et de les retourner contre ceux qui les ont forgés.

Modernité, liberté, égalité, laïcité… reviennent fréquemment dans la bouche (et sous les plumes) de cette nouvelle génération de militantes qui se disent «au sommet de la modernité» tout en bafouant les principes inhérents à la modernité; qui se revendiquent «féministes» tout en s’écartant de la cause première : la déconstruction du patriarcat pour laquelle des femmes (et des hommes) se sont battues au risque de leur confort, de leur réputation et de leur vie.

Axé sur les rapports hiérarchiques (dominants/dominés), le système patriarcal s’est construit et s’est maintenu par la jonction du politique et du religieux, et par l’utilisation du «sexe faible» dont il a fait son pilier, sa victime et sa proie.

En ayant l’air de plaider la cause de leurs consoeurs, les féministes en mode islamiste ou islamique ne font que renforcer le système qui a écrasé et continue à écraser la femme. Etre la fille de, l’épouse de, ou (plus gratifiant encore) la mère de… est le modèle sur lequel ont reposé tous les pouvoirs et qui a fonctionné dans toutes les sociétés traditionnelles (d’Orient et d’Occident), avant l’avènement de la modernité.

L’accord entre islamisme et modernité

La modernité s’est forgée à partir d’un ensemble de valeurs, liberté, égalité, laïcité, qui stipule nécessairement l’émancipation, c’est-à-dire la nette séparation de l’ancien système, l’individu se substitue à la communauté, le citoyen au sujet (ou au fidèle), la raison à la croyance, la loi à la foi qui relève, désormais, du domaine privé.

L’histoire universelle de la lutte contre le patriarcat – histoire qui est aussi vieille et aussi tenace que lui – révèle deux points cruciaux : l’autonomie mentale ou morale de la femme passe par son autonomie économique, et ses acquis, tout comme son statut social, sont d’une extrême fragilité. Ils sont difficiles à redresser, mais très faciles à dilapider…
Le projet de loi relatif au congé de maternité doit être pensé et discuté d’une manière rationnelle. Cette loi sert-elle vraiment la femme tunisienne, tant au niveau du recrutement qu’au niveau de sa promotion? Dans quelle mesure contribue-t-elle à l’équilibre de la famille, et de l’enfant? Va-t-elle dans le sens de l’égalité (que stipule la modernité) et du partage des tâches au sein du couple?

Dans les Etats modernes et les pays riches, les femmes qui choisissent de mettre au monde un enfant, dans ou hors mariage, bénéficient d’avantages (financiers) très nombreux qui sont appuyés par un long congé renouvelable (pouvant aller jusqu’à deux ans). Elles bénéficient également d’un cadre juridique propice, notamment le congé de paternité, qui les engage dans une société égalitaire où tous les individus ont les mêmes droits et les mêmes chances.

Dans la situation économique désastreuse de la Tunisie post-troïka, le projet de loi sur le congé de maternité, qui ne se comprend qu’en fonction du rejet de la loi sur l’égalité de l’héritage, s’inscrit dans le vaste programme de l’accord entre islamisme et modernité; un accord qui se pense, se structure et se diffuse à grande échelle (qui dépasse et inclut à la fois Madame la députée et ses frères islamistes) et par d’énormes moyens; le congrès d’Ennadha vient de le montrer.

Les médias constituent un support et un canal précieux pour les promoteurs du projet. L’idée de la fusion entre deux projets de société que tout sépare y passe avec une étonnante rapidité. Il suffit, pour se faire, d’ajouter aux mots larges, liberté, modernité, laïcité, des mots encore plus larges, identité, racines, particularité, culture…

C’est avec les mêmes procédés, la même logique et la même crispation identitaire que les rationalistes, les philosophes et les libres penseurs arabo-musulmans ont été jugés et condamnés : des môtazilites aux réformistes politiques en passant par Ibn-Rochd dont les livres et la lumineuse théorie de «l’intellect actif» ont migré vers l’Occident où ils ont semé la première graine de la modernité.

En terre d’islam l’orthodoxie politico-religieuse a toujours su /pu étouffer toutes les voix dissonantes. Mais la marche de la modernité est irrévocablement entamée; et l’histoire montre que la Tunisie, ce petit pays aux grands hommes, y a toujours pris une part active.

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