Ce que la crise de la Steg révèle de notre faillite invisible

La chronique des pannes électriques qui affectent la vie quotidienne des Tunisiens en pleine canicule estivale, souvent conjuguées à des pannes de l’approvisionnement en eau potable, n’est pas seulement un problème technique, mais psychologique et systémique.

Manel Albouchi *

Une panne coupe le courant dans une maison, immobilise des chaînes de production, plonge des quartiers dans l’obscurité. Mais elle éclaire aussi ce que nous ne voulions plus voir : les lignes de fracture invisibles d’un système, les tensions qui s’accumulent sous la surface et les silences…

Cet été, les coupures d’électricité rythment le quotidien des Tunisiens. En pleine canicule, lorsque les températures dépassent les quarante degrés, la lumière s’éteint, les climatiseurs cessent de fonctionner, les ascenseurs s’immobilisent, les machines s’arrêtent. Les foyers s’organisent comme ils peuvent. Les entreprises comptent les pertes. Les hôpitaux renforcent leurs dispositifs de secours. Chacun cherche une explication. La plus simple serait de parler d’une crise énergétique. Pourtant, lorsqu’une panne devient récurrente, elle cesse d’être un simple incident technique. Elle devient le symptôme d’un système. Et tout symptôme mérite d’être écouté avant d’être diagnostiqué.

L’intérêt général et le poids des tiroirs

«Tant que les gens ne sont pas animés par l’esprit de l’intérêt général, tous les projets resteront dans les tiroirs. J’en sais quelque chose malheureusement… C’est l’amère constat que je retiens de mon expérience au ministère», m’a confié un ancien ministre.

Ce constat désabusé pointe l’inertie des rouages administratifs, la lenteur des réformes et ce sentiment d’impuissance face à une machine étatique qui semble parfois pétrifiée. Mais à cette vision, une réponse s’impose : et si le problème ne venait pas uniquement d’un manque de civisme ou de la mauvaise volonté des agents, mais d’une faillite de l’institution à nourrir le sens de l’action ? Peut-être que pour ranimer l’intérêt général, il faut commencer par renouer avec ce qui fonde une véritable communauté.

Un pays n’est pas un simple regroupement d’individus isolés : c’est un corps vivant où le sort de chacun est irrémédiablement lié à celui des autres. Lorsque le lien social se distend et que la solidarité organique fait défaut, le service public perd sa boussole et le collectif éclate en fragments solitaires.

Au-delà du poste et de la rémunération, le travail n’est pas juste l’exécution d’une tâche. C’est comme en cuisine. Cuisiner c’est toujours inventer un peu plus que ce qui est prescrit. Entre la recette et la réalité du terrain, il existe un espace d’intelligence, un véritable espace potentiel ou transitionnel : celui des ajustements, de l’expérience, de l’intuition. C’est dans cet espace que naissent les innovations. Mais cet espace est aussi celui de la reconnaissance.

Chaque professionnel pose, souvent sans le dire, une question silencieuse : «Ce que je vois a-t-il de la valeur ?» Lorsque cette question reste trop longtemps sans réponse, le désengagement commence. Il ne s’agit pas d’une rébellion ouverte, mais d’un retrait progressif et intime. On cesse de proposer, on cesse de croire, et l’énergie créatrice se retire des tiroirs ministériels pour laisser place au strict minimum.

Anatomie d’un renoncement étouffé

Dans les ateliers de la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (Steg), un ingénieur rencontré dans le cadre d’une recherche sur l’innovation raconte une histoire qui, à elle seule, résume une partie du problème : «Les idées d’innovation, on en a. Mais pour les mettre en œuvre, c’est compliqué. Il y a deux ans, j’ai imaginé une bobine pour enrouler les fils de conduction afin qu’ils ne traînent plus au sol. Il fallait passer par le sous-directeur, le directeur, puis la direction centrale. Tu sais, l’innovation demande de la rapidité… J’ai laissé tomber.» Cette phrase est sans doute la plus importante de tout son témoignage : «J’ai laissé tomber.» Ce ne sont pas seulement quelques mots prononcés avec résignation. C’est un basculement où l’idée cesse d’être un projet pour devenir un renoncement. C’est plus qu’une perte d’énergie, c’est une rupture entre le désir et l’action.

Le désir n’est pas seulement l’envie de faire. Il est cette force intérieure qui pousse un sujet à transformer le monde qui l’entoure. Travailler, créer, réparer, inventer, transmettre : toutes ces actions naissent d’un investissement psychique.

Lorsqu’une organisation répond durablement à cet investissement par des obstacles, des délais ou une absence de reconnaissance, quelque chose finit par se retirer. Ce retrait n’est ni un désamour de la patrie, ni de la paresse, ni un manque de compétence. Il est une forme de protection. Les travaux sur l’impuissance apprise montrent qu’un individu confronté à des situations répétées où son action semble sans effet peut progressivement cesser d’agir, non parce qu’il en est incapable, mais parce qu’il ne croit plus que son action puisse produire une différence. Autrement dit, le problème n’est pas seulement que les idées meurent. Le problème est que le désir de proposer finit lui aussi par s’éteindre.

Un cadre qui étouffe au lieu de soutenir

Il serait pourtant injuste de réduire la Steg à l’image d’une administration figée. Car une institution n’est jamais homogène. Au sein de la direction du management-qualité, des équipes ont obtenu plusieurs certifications en développant des projets innovants dans le domaine des normes de sécurité. Les membres décrivent un climat de coopération, un responsable qui encourage les initiatives, une dynamique de groupe où chacun ose proposer et expérimenter.

Autrement dit, les compétences existent. L’engagement existe. Le désir d’innover existe. La question n’est donc plus de savoir si les femmes et les hommes de la Steg sont capables d’innover. La véritable question est : pourquoi certaines parties d’une même institution permettent-elles au désir de circuler alors que d’autres finissent par l’étouffer ? Les bureaucraties ne deviennent pas inefficaces parce que leurs membres seraient incompétents. Elles deviennent vulnérables lorsqu’elles cherchent à réduire toute incertitude par l’accumulation de règles et la concentration du pouvoir de décision. Ce qui devait sécuriser l’organisation finit alors par ralentir sa capacité d’adaptation.

Une institution n’est pas seulement un ensemble de règles, de bâtiments et de procédures. Elle est aussi un espace psychique où des femmes et des hommes déposent leurs attentes, leurs peurs, leurs ambitions, leurs frustrations et leurs espoirs. Confrontée à l’incertitude, une organisation développe des mécanismes de défense : la multiplication des contrôles et des validations administratives, la concentration excessive des décisions au sommet, et la recherche d’une sécurité illusoire au détriment de l’apprentissage par l’essai.

Ces mécanismes ont certes une fonction positive pour sécuriser ou éviter les erreurs. Mais toute protection excessive peut devenir une prison. Comme un sujet qui, pour ne plus souffrir, finit par ne plus prendre de risques, une organisation peut se défendre tellement fortement contre l’erreur qu’elle finit par empêcher l’apprentissage. La question n’est donc pas de supprimer les règles car une organisation sans cadre devient chaotique, mais de savoir si le cadre contient ou s’il enferme.

Le miroir d’une crise profonde

Les coupures électriques qui touchent la société tunisienne ne sont pas seulement un phénomène matériel. Elles deviennent un miroir. Elles interrogent notre rapport collectif à la sécurité, à la responsabilité et à la confiance.

Dans une période où les citoyens vivent déjà des formes d’incertitude économique, sociale et environnementale, une interruption du courant touche une dimension symbolique profonde : la sensation que les structures qui soutiennent la vie quotidienne peuvent devenir fragiles. La question qui surgit alors dépasse largement l’électricité : sur quoi pouvons-nous encore compter ?

La transition énergétique ne pourra pas être seulement une transition technologique. Elle devra être une transition humaine. Installer des réseaux intelligents et développer des infrastructures modernes sont des nécessités, mais aucune technologie ne remplacera une organisation capable d’apprendre. Un Smart Grid nécessite des capteurs et des algorithmes. Une institution intelligente nécessite aussi de l’écoute, de la confiance et du dialogue.

Le véritable défi n’est donc pas uniquement de produire davantage d’énergie. Il est de permettre à l’énergie humaine de mieux circuler. Car derrière chaque infrastructure, il y a des personnes ; derrière chaque procédure, il y a une intention humaine ; et derrière chaque innovation abandonnée, il y a parfois une part de désir qui s’est retirée.

Une étape nécessaire

Les crises ne sont pas des accidents chaotiques ou des anomalies qu’il s’agirait simplement de gommer. Elles sont le prix à payer pour l’émancipation. À travers ces ruptures, ces pannes et ces contradictions, c’est l’institution — et à travers elle, la société tout entière — qui est sommée de se dépasser, de surmonter ses rigidités et d’accéder à une conscience plus haute d’elle-même.

La crise de la Steg, vue sous cet angle, n’est pas qu’une défaillance technique : c’est le moment dialectique où le système est mis face à ses propres impasses pour être forcé de réinventer son rapport au travail, au désir et à l’intelligence collective.

La crise de la Steg nous rappelle une vérité simple mais profonde : une institution ne s’affaiblit pas uniquement lorsqu’elle manque de ressources. Elle s’affaiblit lorsqu’elle perd sa capacité à transformer ses ressources en intelligence collective. Le courant électrique a besoin de réseaux pour circuler. L’intelligence humaine aussi. Elle a besoin de liens, de reconnaissance, de confiance et d’espaces où elle peut prendre forme.

La véritable énergie d’un pays ne se mesure donc pas seulement en mégawatts produits, mais aussi à la manière dont il traite celles et ceux qui créent, réparent, imaginent et maintiennent ses structures vivantes.

* Psychothérapeute Intégrative, consultante en psychologie organisationnelle.

Références :

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Bion W., Recherches sur les petits groupes (1965) (pour l’approche psychanalytique des dynamiques et de l’angoisse collective).

Chebbi H., (Université de Sfax), Revue Tunisienne des Sciences Sociales (2025) Problématique de l’innovation dans les entreprises publiques : Entre contraintes et initiatives des acteurs (pour les témoignages au sein de la STEG).

Crozier M., L’Acteur et le Système (1977) : (sur sociologie des organisations, le pouvoir et la bureaucratie).

Dejours C., Souffrance en France (1998) : (pour la psychopathologie du travail et la centralité de la reconnaissance).

Edmondson A., The Fearless Organization (2018) (sur la sécurité psychologique et l’apprentissage organisationnel).

Hegel, Phénoménologie de l’esprit (1807) / Principes de la philosophie du droit(1821) (pour la conception dialectique de la crise et du dépassement).

Kaës R., Le Mal-être des institutions (2012) : (Les institutions comme espaces psychiques et porteurs d’alliances inconscientes).

Morin E., La Méthode : (La pensée systémique et complexe).

Seligman M., Helplessness (1975) : (sur les fondements théoriques de l’impuissance apprise).

Winnicott, Jeu et réalité (1975) : (pour le concept d’espace transitionnel et la créativité).

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