Dans un peu moins de sept mois, la France élira son nouveau président. Et, sans surprise désormais, Marine Le Pen apparaît en tête des intentions de vote dans plusieurs scénarios de la présidentielle de 2027. Il y a pourtant un demi-siècle, le parti dont elle a hérité de son père, le Front National (FN), végétait aux marges de la vie politique française. Comment, des casernes d’Alger aux portes de l’Élysée, le lepénisme a-t-il accompli cette incroyable traversée ? (Photo : Tout compte fait, Marine Le Pen n’a pas renié grand-chose du passé raciste et xénophobe de son père, Jean-Marie Le Pen).
Abderrahmane Cherfouh *
Pour comprendre cette ascension, il faut remonter bien avant la création du FN en 1972. Il faut revenir à une France sortie meurtrie par la guerre, à une extrême droite marginalisée après la libération, puis aux guerres coloniales qui vont offrir à une partie de cette famille politique un nouveau terrain de combat.
Le legs colonial et raciste de Le Pen père
Jean-Marie Le Pen appartient à cette génération. Après l’Indochine, il s’engage en Algérie. Élu député en 1956, il rejoint en 1957 le 1er régiment étranger de parachutistes et participe à la bataille d’Alger.
Le dossier de la torture restera attaché à son nom. Il ne s’agit pas ici de reprendre une accusation sans fondement : témoignages, déclarations publiques de Le Pen lui-même et enquêtes journalistiques ont nourri pendant des décennies un dossier historique particulièrement lourd.
Pour les Algériens, qui connaissent le prix du sang et le prix humain de cette guerre, cette page de l’histoire ne peut évidemment être traitée comme un simple épisode parmi d’autres. Elle ne peut davantage être réduite à une querelle mémorielle entre Français et Algériens. La torture, les exécutions sommaires, les déplacements forcés et les violences faites aux populations civiles relèvent de questions qui dépassent les frontières et les nationalités. Elles touchent à ce qu’il y a de plus fondamental dans l’idée même de dignité humaine.
C’est aussi pour cette raison que l’histoire de Jean-Marie Le Pen en Algérie ne peut être séparée de l’histoire politique qui suivra. La guerre d’Algérie appartient au passé, mais certaines des idées, certains des hommes et certains des réseaux qui s’y sont engagés ont continué leur parcours dans la France métropolitaine après 1962.
En 1962, l’Algérie devient indépendante. Pour les défenseurs de l’Algérie française, c’est une défaite historique. Certains rejoignent l’OAS, d’autres sont emprisonnés, d’autres encore poursuivent leur combat politique en métropole.
Les hommes ne disparaissent pas avec les causes perdues. Les réseaux se recomposent.
1972 : la naissance du FN
Le FN est fondé en octobre 1972. Il n’est pas, à l’origine, le simple parti personnel de Jean-Marie Le Pen. Le nouveau mouvement rassemble plusieurs courants de l’extrême droite, avec notamment des cadres issus d’Ordre nouveau, des anciens partisans de l’Algérie française, des nationalistes et des catholiques traditionalistes.
Parmi les personnalités des débuts figurent François Brigneau et Pierre Bousquet, dont les parcours sont marqués par la collaboration avec les Nazis et, pour le second, par son engagement dans la Waffen-SS.
Cette généalogie ne signifie évidemment pas que tous les futurs électeurs du FN partageront ces références. Elle permet simplement de comprendre le milieu politique dans lequel le parti prend naissance.
À ses débuts, le FN est électoralement marginal. Jean-Marie Le Pen comprend cependant qu’il lui faut sortir du ghetto de l’extrême droite traditionnelle et trouver un thème capable de toucher beaucoup plus largement. Ce thème sera l’immigration.
L’immigration, le nouveau créneau porteur
Le FN ne peut plus promettre le retour de l’Algérie française. Il peut en revanche présenter l’immigration comme une menace pour l’identité, l’emploi, la sécurité, le logement ou les prestations sociales.
L’immigré devient progressivement le bouc émissaire idéal des frustrations sociales.
Le parti ne parle plus seulement aux anciens militants de l’Algérie française. Il s’adresse au salarié inquiet pour son emploi, au chômeur, à celui qui attend un logement, à celui qui a le sentiment que les partis traditionnels ne l’écoutent plus.
C’est là que s’opère la première grande transformation du lepénisme : une idéologie marginale devient progressivement une offre électorale nationale.
C’est une histoire dramatique pleine de contradictions. Des hommes venus d’ailleurs ont combattu pour la France, parfois comme chair à canon, participé à sa libération, puis contribué à sa reconstruction, souvent dans les emplois les plus difficiles. Et pourtant, celui dont on avait hier besoin des bras allait devenir, dans certains discours politiques, celui dont on conteste aujourd’hui la présence, ainsi que celle de ses enfants et petits-enfants.
Hier, on avait besoin de ses bras ; aujourd’hui, sa présence devient un problème, une menace — et parfois même un bulletin de vote à conquérir.
Montretout : la fortune au service d’une ambition
En 1976, la succession d’Hubert Lambert, riche héritier et sympathisant d’extrême droite, dont Jean-Marie Le Pen a hérité, procure à l’agitateur politique une indépendance financière considérable. Le domaine de Montretout, sur les hauteurs de Saint-Cloud, devient à la fois le quartier général, le centre politique et le sanctuaire familial de l’univers lepéniste. Cette aisance matérielle soudaine permet à un chef de parti encore marginal de s’inscrire dans la durée.
Des polémiques ont entouré cette succession, mais elles ne doivent pas être transformées en accusations que les faits établis ne permettent pas de soutenir.
Le FN commence réellement à percer au début des années 1980. Aux élections européennes de 1984, la liste conduite par Jean-Marie Le Pen obtient 10,95 % des suffrages exprimés. Mais Jean-Marie Le Pen possède une autre arme : la provocation. En 1987, interrogé sur les chambres à gaz, il parle d’un «point de détail» de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Quelques années plus tard, lançant lors d’un meeting son sinistre «Je préfère voir les vaches que les Arabes», il enfonce le clou de l’outrage calculé.
Ces deux déclarations font le tour du monde. Le Pen choque, ses adversaires condamnent, les médias relaient et le FN occupe l’espace public. La provocation devient une méthode de communication politique.
21 avril 2002 : le plafond de verre se brise
Puis survient le séisme. Le 21 avril 2002, le plafond de verre se brise. Jean-Marie Le Pen accède au second tour de l’élection présidentielle et provoque un véritable tremblement de terre politique.
Ce n’est plus seulement le destin d’un parti marginal qui vacille : ce sont les fondations d’une société multiculturelle construite au fil de plusieurs générations qui commencent à être ébranlées.
Les répliques de ce séisme seront nombreuses. Elles traverseront la vie politique française, modifieront le débat public et contribueront, année après année, à faire passer certaines idées de la marge vers le centre de la scène politique.
Le 21 avril, Jean-Marie Le Pen obtient 16,86 % des suffrages au premier tour et arrive devant Lionel Jospin, qui recueille 16,18 %. Jacques Chirac arrive en tête avec 19,88 %. Le Premier ministre socialiste est éliminé. La France et le reste du monde découvrent avec stupeur que le candidat de l’extrême droite est au second tour.
Le phénomène s’explique par plusieurs facteurs : fragmentation exceptionnelle du premier tour, dispersion des candidatures de gauche, abstention et progression du FN…
Mais l’événement reste historique. Au second tour, Jacques Chirac obtient 82,21 % des suffrages exprimés contre 17,79 % à Jean-Marie Le Pen. Ces 82,21 % ne constituent évidemment pas un plébiscite personnel pour Jacques Chirac. Des socialistes, des communistes, des écologistes, des centristes, des gaullistes et des électeurs qui n’avaient aucune sympathie particulière pour le président sortant se retrouvent, le temps d’un scrutin, dans le même camp.
82,21 % des suffrages exprimés ont alors parlé d’une seule voix : non pas pour Chirac, mais contre Le Pen. On croit avoir fermé la porte. En réalité, elle vient de s’ouvrir.
L’histoire présidentielle française devrait pourtant nous apprendre à nous méfier des certitudes.
En 1995, Jacques Chirac est longtemps distancé par Édouard Balladur dans les intentions de vote. Les ralliements à Balladur se multiplient. Puis Chirac remonte. Au premier tour, il obtient finalement 20,8 %, contre 18,6 % à Balladur, tandis que Lionel Jospin arrive en tête avec 23,3 %. Chirac gagne ensuite le second tour.
La leçon est simple : les sondages mesurent une opinion à un moment donné ; ils ne déposent pas les bulletins dans les urnes.
En 2002, presque personne n’avait véritablement prévu l’élimination de Jospin.
Pourquoi faudrait-il considérer aujourd’hui que 2027 est déjà écrite ?
Marine Le Pen : de la provocation à la banalisation
Les sondages actuels placent certes Marine Le Pen dans une position particulièrement favorable. Mais une élection présidentielle demeure une rencontre entre une campagne, des candidats, des événements, des choix d’électeurs et un contexte qui peut encore changer.
Marine Le Pen a compris ce que son père n’avait jamais réellement pu accomplir : pour atteindre l’Élysée, il ne suffit plus d’être le porte-parole de la colère. Il faut devenir crédible. Elle entreprend donc la «dédiabolisation». Le vocabulaire change. Certaines provocations sont mises à distance. Le pouvoir d’achat, les services publics, la sécurité, la souveraineté et la protection des classes populaires occupent davantage le discours.
Le FN devient RN (Rassemblement national) en 2018. Mais changement de style ne signifie pas disparition du socle politique. L’immigration demeure centrale, l’identité et la sécurité restent des thèmes majeurs et la préférence nationale continue d’occuper une place importante dans le projet.
Jean-Marie Le Pen avait fait de la provocation une arme. Sa fille a fait de la banalisation une stratégie. Et c’est peut-être là sa plus grande réussite : les thèmes autrefois considérés comme ceux de l’extrême droite ont progressivement pénétré le débat général.
Que reste-t-il de la France des grandes consciences ?
Cette évolution conduit à une question plus large. Que leur arrive-t-il, à ces nouveaux réactionnaires qui semblent parfois avoir oublié une partie de l’histoire intellectuelle de leur propre pays ?
Il fut un temps où des intellectuels français se trouvaient en première ligne pour défendre des causes que tout semblait condamner : l’affaire Calas, affaire Dreyfus, l’indépendance algérienne, la dénonciation de la torture, la paix au Vietnam…
De Rousseau à Voltaire, de Zola à Sartre, la France a connu une longue tradition d’intellectuels considérant que leur rôle n’était pas seulement d’écrire, mais aussi de déranger, de contester et, lorsque leur conscience l’exigeait, de s’opposer à la raison d’État.
Zola avait risqué sa réputation avec «J’accuse». Pendant la guerre d’Algérie, des intellectuels et des citoyens français avaient choisi l’insoumission plutôt que le silence.
Aujourd’hui, une partie du paysage intellectuel semble davantage préoccupée par l’audience, la carrière et la visibilité. L’époque a changé. Mais une question demeure : que vaut une intelligence lorsqu’elle n’est plus capable de prendre le risque de défendre une cause impopulaire ?
Cette évolution conduit également à s’interroger sur la capacité de la France à défendre une conception véritablement universelle des droits de l’Homme.
C’est dans ce paysage qu’il faut regarder Gaza. Si j’évoque Gaza, ce n’est pas parce que les victimes sont palestiniennes. C’est précisément parce qu’elles sont des victimes : des femmes, des enfants, des vieillards, des populations civiles. Leur religion ne devrait rien changer à notre indignation. Leur nationalité non plus. Leur appartenance ethnique ou politique encore moins. Un enfant reste un enfant. Une vie humaine reste une vie humaine. La justice n’a pas de passeport. La souffrance n’a pas de religion.
C’est pourquoi la position de Dominique de Villepin mérite d’être rappelée : il a régulièrement appelé à défendre le droit international et à ne pas détourner le regard devant le drame humanitaire de Gaza.
Ce qui mérite d’être retenu ici n’est pas qu’il aurait choisi «le camp palestinien». C’est qu’il a rappelé que le droit et la dignité humaine ne devraient pas être soumis à la logique des camps. C’est cela, l’universalisme.
Des casernes d’Alger aux portes de l’Élysée
L’histoire du lepénisme est finalement celle d’une métamorphose : une génération marquée par les guerres coloniales, l’Algérie française, la décolonisation, la recomposition de l’extrême droite, la naissance du FN, l’immigration transformée en arme électorale, les provocations de Jean-Marie Le Pen, le séisme du 21 avril 2002, puis la dédiabolisation menée par sa fille.
Le parti qui végétait aux marges de la vie politique française est devenu une force politique majeure.
Marine Le Pen a déjà atteint deux fois le second tour de la présidentielle et se présente aujourd’hui pour 2027 dans une position particulièrement favorable. Mais rien n’est joué. L’histoire électorale française a suffisamment montré que les certitudes des sondages pouvaient être démenties par le suffrage universel.
La question dépasse désormais largement la seule famille Le Pen. Elle concerne une France qui fut longtemps fière de ses grandes consciences, de ceux qui, d’Emile Zola à Gisèle Halimi, de Victor Hugo à Jean-Paul Sartre, choisirent parfois leur conscience plutôt que la raison d’État.
La France des droits de l’Homme saura-t-elle encore reconnaître ce qui a fait sa grandeur ? Retrouvera-t-elle le sursaut républicain qui fut le sien le 5 mai 2002 ?
Le jour de l’élection, la France des droits de l’Homme saura-t-elle encore dire : basta à l’exclusion, basta au racisme, basta à la politique du deux poids, deux mesures ? Saura-t-elle rester fidèle à ce qu’elle a longtemps prétendu être, ou choisira-t-elle d’abdiquer et de laisser faire ? La réponse appartiendra aux Français.
Des casernes d’Alger aux portes de l’Élysée, la marche aura été longue. Mais le dernier mot n’appartient ni aux sondages, ni aux héritiers, ni aux stratèges. Il appartiendra au peuple français.
* Médecin algérien, Canada.



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