Etats-Unis | Pour Jared Kushner, seuls  comptent I’argent et Israël

Donald Trump a négligé les diplomates durant son premier mandat et encore plus durant le second, c’est à sa famille et à ses proches qu’il confie les dossiers sensibles et tant pis s’ils sont incompétents ! Alors que le secrétaire d’État Marco Rubio est marginalisé à tel point qu’on oublie qu’il existe, il s’occupe uniquement de l’Amérique latine, ce sont son ami homme d’affaires Steve Witkoff et surtout son gendre, affairiste lui aussi, Jared Kushner, qui ont la haute main sur les grands dossiers de la politique internationale. «Monsieur Gendre» n’oublie pas de s’engraisser au passage mais aussi, en grand sioniste devant l’Éternel, à veiller aux intérêts d’Israël.

Imed Bahri

Le magazine américain The New Yorker a publié une enquête de Dexter Filkins intitulée «La diplomatie du dollar de Jared Kushner» dans laquelle l’auteur estime que le gendre de Trump incarne ce profil de personnes à Washington pour qui la fonction publique constitue un moyen d’accéder à davantage d’opportunités pour augmenter sa fortune. 

Dans les dernières heures précédant la déclaration de guerre des États-Unis à l’Iran en février dernier, Kushner a rencontré des négociateurs iraniens à Genève, dans une tentative désespérée d’éviter un conflit qui a plongé la région dans le chaos et déstabilisé l’économie mondiale. Après la réunion, Kushner a déclaré aux journalistes que les négociateurs iraniens ne méritaient pas son temps : «Beaucoup de manigances. En gros, ils jouent avec nous sur tous les fronts, et le terrain est très, très glissant».

Un amateurisme diplomatique inquiétant 

Le gendre de Donald Trump, à l’apparence juvénile, s’est vu octroyer des pouvoirs extraordinaires ces dernières années. Avec Witkoff, l’envoyé spécial du président, il a été chargé de mettre fin aux guerres à Gaza, en Ukraine et partout où elles éclatent.

Kushner, 45 ans, n’accorde que peu d’importance à l’art de la diplomatie. Il estime que la connaissance de l’histoire de la région ou des détails des positions des parties négociatrices importe moins que l’écoute des différents points de vue et la recherche de compromis. Il affirme que les accords de paix sont comme des transactions immobilières, les deux impliquent des négociations ardues et parfois des tromperies. Les difficultés rencontrées par de nombreux diplomates avant lui, soutient-il, ne témoignent pas de la complexité des problèmes internationaux, mais plutôt des lacunes de ses prédécesseurs. En 2020, après la présentation par Trump de son premier plan de paix pour le Moyen-Orient, il déclare : «On me critique depuis deux ans pour ne pas avoir suivi leur approche. Si l’un d’eux avait réussi, je n’aurais pas à gérer cette situation».

Pourtant, ni Kushner ni Witkoff ne prêtent grande attention aux conseils des experts, même lorsqu’ils s’attaquent à deux dossiers complexes comme l’Iran et l’Ukraine. Ils négocient sans conseillers ni connaissance des détails de ces deux conflits.

L’auteur cite un diplomate au fait des négociations avec l’Iran, selon lequel, lorsque le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghtchi, a commencé à faire des concessions, les Américains n’ont pas pleinement saisi la portée des propositions. Ils ont consulté Rafael Grossi, directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), mais ce dernier participait aux pourparlers en tant que tiers neutre. Un ancien responsable de la Maison-Blanche ayant travaillé sur le dossier nucléaire iranien a exprimé sa profonde frustration face à ce manque de préparation : «Les Iraniens sont venus vous présenter une proposition. Qu’est-ce que cela signifie réellement ? Quel impact aura-t-elle sur eux, à court ou à long terme ? Quelles sont les solutions alternatives ? ​​L’absence de conseillers techniques constitue une grave négligence».

«À en juger par les propos de Kushner et Witkoff, il est clair qu’ils ne maîtrisent pas grand-chose sur le plan technique», a déclaré Kelsey Davenport, experte en non-prolifération à l’Arms Control Association.

Israël impose et les Etats-Unis disposent

Un ami de Kushner s’est montré encore plus direct : «C’est un homme sympathique mais il est complètement déconnecté de la réalité». Inquiet, le ministre omanais des Affaires étrangères, Badr al-Busaidi, s’est rendu à Washington pour tenter d’éviter la guerre. N’ayant pu rencontrer Trump, il s’est entretenu avec le vice-président J.D. Vance, un opposant déclaré à la guerre, qui a affirmé sur CBS «qu’un accord était à portée de main» mais Witkoff et Kushner ont alors annoncé à Trump que l’Iran refusait de capituler. L’attaque a commencé.

Au fur et à mesure que la guerre se déroulait, Kushner a avancé une justification surprenante pour attaquer les Iraniens : «Ils auraient pu, vous savez, se doter de l’arme nucléaire en quelques jours ou semaines s’ils s’en étaient donné les moyens». Cette justification était illogique. Depuis les frappes de 2025 contre les installations nucléaires iraniennes, l’AIEA n’avait trouvé aucune preuve de reprise du programme d’armement nucléaire.

En réalité, Trump a été poussé à la guerre par Benjamin Netanyahu qui pensait qu’une campagne coordonnée permettrait de renverser rapidement le régime iranien.

Lorsque les services de renseignement américains ont localisé les hauts responsables, Israël a lancé la frappe. Trump a alors décidé que les États-Unis ne pouvaient éviter la guerre, selon le secrétaire d’État Marco Rubio : «Une action israélienne était attendue et nous savions qu’elle entraînerait une attaque contre les forces américaines». Sept mois plus tard, Trump est toujours empêtré dans le conflit et confronté à une crise économique mondiale due à la fermeture du détroit d’Ormuz et aux pénuries de munitions essentielles.

Alliance du monde des affaires et de la politique

Pour tout autre envoyé présidentiel, les négociations avec l’Iran auraient eu des conséquences désastreuses mais pas pour Kushner, la guerre n’était pas sa priorité. Tout en négociant avec l’Iran, il gérait également des milliards de dollars d’investissements versés dans son fonds d’investissement privé par d’autres gouvernements de la région.

Tout au long de la présidence de Trump, Kushner a bâti sa carrière sur l’alliance du monde des affaires et de la politique. Il affirme que son expérience d’homme d’affaires contribue à ses efforts diplomatiques car elle lui permet de trouver des solutions novatrices à des problèmes généralement traités par des bureaucrates ingénieux.

À mesure qu’il parcourait le monde au service de Trump, son implication dans les affaires commerciales des pays où il opérait s’est accrue. Il représente une nouvelle génération de personnalités à Washington, pour qui la fonction publique devient un moyen d’amasser des fortunes colossales.

Ces deux dernières années, un groupe de personnes proches de la Maison-Blanche, parmi lesquelles les frères Witkoff, le conseiller en cryptomonnaies David Sacks et d’autres membres de la famille Trump, ont utilisé leurs fonctions officielles pour s’enrichir de milliards de dollars.

«Je les connais tous», déclare un ancien responsable américain qui était en poste au Moyen-Orient, qui ajoute: «Ils assistent aux réunions et mènent des affaires parallèlement à leur diplomatie. Ils disent : Assez parlé de cessez-le-feu. Nous avons cet hôtel que nous voulons construire ! Voilà le genre de politique étrangère que mène l’Amérique aujourd’hui».

Lorsque Kushner a quitté Washington après la fin du premier mandat de Trump, il était épuisé par quatre années de conflits internes et embarrassé par les émeutes du 6 janvier. L’auteur cite un ami qui affirme: «Jared et Ivanka ont délibérément choisi de se retirer et de ne pas apparaître comme les représentants de Trump».

La famille Kushner s’installe à Indian Creek, en Floride, où elle acquiert une somptueuse demeure de 24 millions de dollars construite sur une île privée, un havre de paix surnommé «le refuge des milliardaires». Kushner fonde sa propre société de capital-investissement, Affinity Partners, et met à profit ses relations pour constituer un portefeuille d’investissements lucratif. En 2024, il déclare : «À ce stade de ma vie, je souhaite me concentrer sur mon entreprise».

Avec le retour de Trump à la Maison-Blanche, ce dernier insiste pour que Kushner le rejoigne. Après quelques hésitations initiales, Kushner accepte et est envoyé avec Witkoff pour traiter des questions internationales, alors que l’influence des États-Unis est en déclin. Leur première étape est l’Ukraine, où ils présentent un plan de paix. Certains observateurs soupçonnent que la Russie a en réalité proposé aux Américains des accords commerciaux en échange d’un accord de paix favorable. «C’est l’opinion générale!», selon un ancien responsable américain.

Arrogance et suffisance héritées de son père 

Dexter Filkins a relevé que l’assurance de Kushner, que certains qualifient plutôt d’arrogance, s’est pleinement manifestée en 2024 lors d’une conférence à l’Université Harvard. Il y a dressé un bilan cinglant de plusieurs accomplissements diplomatiques majeurs des administrations précédentes : l’accord de Barack Obama visant à limiter le programme nucléaire iranien était «l’un des accords les plus stupides» jamais conclus, et les accords d’Oslo, qui définissaient en 1993 le processus de création d’un État palestinien, étaient un «échec total». Il s’est montré beaucoup plus élogieux envers son propre travail : «Je pense que mon bilan au Moyen-Orient est sans égal ces dernières années». Cette assurance a agacé les diplomates chevronnés. «Il est incroyablement sûr de lui et extrêmement arrogant», a déclaré un ancien responsable américain qui a travaillé avec lui.

Le sentiment de supériorité de Kushner remonte à son enfance à Livingston, une ville cossue du nord du New Jersey, au sein d’une famille juive orthodoxe. Son père, Charles*, avait amassé une fortune considérable dans le secteur de la construction. Malgré les généreux dons de Charles aux œuvres caritatives locales, son caractère suscitait le scepticisme. Un proche de la famille déclara: «Charles Kushner avait une très mauvaise réputation au sein de la communauté juive. Il était connu pour sa grossièreté et son avidité. Les Kushner sont réputés pour leur cupidité».

Une autre connaissance décrivit Kushner et son parcours universitaire médiocre comme «l’incarnation grotesque de celui qui a tout reçu». Malgré ses qualifications académiques modestes, Kushner fut admis à l’université Harvard après que son père eut promis 2,5 millions de dollars et les dons commencèrent à affluer dès son inscription.

À l’arrivée au pouvoir de Trump, Kushner est devenu une sorte de ministre sans portefeuille, travaillant sur des dossiers allant de la réforme du droit pénal à la renégociation des accords commerciaux. À l’instar du président, il avait tendance à s’appuyer davantage sur ses amis fortunés que sur les fonctionnaires. Un ancien haut responsable républicain proposa de recruter des experts en politique financière et monétaire mais Kushner refusa, déclarant : «Vous ne comprenez pas. Nous embauchons des milliardaires, des milliardaires!»

Israël, Israël et toujours Israël !

Kushner s’est rapidement concentré sur le Moyen-Orient, où il a contribué à mettre en œuvre une politique de soutien indéfectible à Israël. Il a grandi avec des convictions intransigeantes sur la région, et son père était depuis longtemps un donateur pour des causes israéliennes, notamment des organisations comme les Amis américains de la Yeshiva de Beit El**, qui soutiennent les colonies en Cisjordanie. Charles Kushner est également un ami personnel du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu depuis des décennies.

Trump et ses conseillers estimaient que l’Iran, principal adversaire des États-Unis au Moyen-Orient, avait bénéficié d’une impunité totale. Pour contenir ce pays, ils souhaitaient renforcer les liens avec l’Arabie saoudite, mis à rude épreuve sous Obama. Trump a chargé Kushner de rétablir ces liens. Les agences de renseignement américaines ont restreint l’accès de Kushner aux documents hautement classifiés, craignant que ses intérêts commerciaux ne le rendent vulnérable à une exploitation par des adversaires étrangers mais certains diplomates voyaient en son parcours un atout majeur pour le Moyen-Orient. À l’instar des monarchies du Golfe, les familles Trump et Kushner fonctionnaient essentiellement comme des entreprises familiales.

Les affaires de Kushner sont largement financées par le Etats du Golfe.

Des relations étroites avec les États du Golfe

Les relations étroites de Kushner avec les États du Golfe ont joué un rôle central dans les accords d’Abraham. Le New Yorker rappelle sa relation étroite avec le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane et le soutien apporté par l’administration Trump à l’ascension de l’homme fort de l’Arabie saoudite.

Après le départ de Trump de la Maison-Blanche, Kushner a continué de tirer profit de cette relation et des investissements qui en ont découlé, largement financés par des fonds du Golfe.

Un ami de Kushner affirmé au New Yorker que ce dernier est retourné à la Maison-Blanche lors du second mandat de son beau-père en partie parce qu’il pensait pouvoir aider Israël. Bien qu’il ait parfois évoqué l’amélioration des conditions de vie des Palestiniens, il n’a pas hésité à bafouer leurs intérêts pour garantir les accords d’Abraham. À l’université Harvard en 2024, il a déclaré que le meilleur endroit pour les Gazaouis serait probablement le désert du Néguev, en Israël. Il n’a pas expliqué comment ils seraient contraints de se déplacer ni s’ils seraient autorisés à revenir. Il a décrit Gaza comme «un lieu misérable construit par des ONG et des terroristes».

Le Moyen-Orient n’était pas le seul terrain où Kushner a prospéré, il a également mené des projets controversés en Albanie et ailleurs.

Pendant ce second mandat de Trump, il continue de s’enrichir. En 2025, de nouveaux investissements en provenance du Moyen-Orient ont contribué à une croissance de 30% de son fonds, atteignant plus de six milliards de dollars. Affinity Partners estime son taux de rendement interne annuel à 25%. Parmi ses projets figurent deux investissements majeurs en Israël : 110 millions de dollars dans le groupe Shlomo, une société de location de voitures et environ 300 millions de dollars dans Phoenix Financial, une compagnie d’assurance.

* Charles Kushner a été nommé ambassadeur des États-Unis en France par Trump lors de son second mandat. Il est en poste depuis le 11 juillet 2025.

** La Yeshiva de Beit El est une institution talmudique sioniste religieuse fondée en 1978 dans la colonie israélienne de Beit El, en Cisjordanie.

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