Le culot de Donald Trump n’a aucune limite. Alors que lui et son clan baignent dans les scandales de corruption et que les affaires ne se comptent plus, il se permet de rabâcher la vieille lubie des Républicains consistant à s’en prendre aux plus démunis qui fraudent les programmes d’aide sociale, «ces vilains profiteurs vivant aux crochets de l’État». Il en a fait un axe de la campagne des élections de mi-mandat alors que lui et sa famille se goinfrent d’une manière scandaleuse depuis son retour à la Maison-Blanche. Mardi 3 novembre, les électeurs américains décideront qui sanctionner, ou bien les plus démunis voués aux gémonies par Trump ou bien leur président affairiste, cupide et vénal dont la fortune personnelle et familiale a explosé depuis janvier 2025.
Imed Bahri
Dans l’enquête du Guardian consacrée à cette thématique, Edouardo Porter rappelle que les électeurs de moins de 50 ans ne se souviennent probablement pas de la «reine de l’aide sociale» (The welfare queen). Elle a pourtant incarné, aux yeux des Républicains, la cause profonde du déclin de la société américaine : les pauvres seraient, par essence, des fraudeurs.
En 1976, lors d’un meeting organisé durant les primaires présidentielles républicaines, Ronald Reagan a instrumentalisé le cas de Linda Taylor. Habitante du South Side de Chicago, Taylor avait été arrêtée pour fraude aux prestations sociales. «Elle a utilisé 80 noms, 30 adresses et cinq numéros de téléphone pour percevoir des bons alimentaires, des prestations de sécurité sociale et des allocations d’anciens combattants au nom de quatre époux —eux-mêmes anciens combattants— qui étaient en réalité décédés. Rien qu’en revenus en espèces, non imposables, elle touchait 150 000 dollars par an», avait déclaré Reagan.
Il est possible que Linda Taylor ait commis des crimes plus graves qu’une simple fraude aux prestations sociales cependant elle était loin de percevoir une somme proche de 150 000 dollars. Josh Levin, auteur de l’ouvrage ‘‘The Queen: The Forgotten Life Behind an American Myth’’, souligne qu’elle n’a été poursuivie que pour le vol de 9 000 dollars. Pourtant, Reagan s’est servi de l’histoire de Taylor pour justifier des coupes drastiques dans les programmes d’aide sociale, les bons alimentaires, le programme Medicaid, le logement social et les dispositifs de formation professionnelle.
Cette femme de couleur, issue des strates les plus précaires de la société —née d’une union interdite, dans le Sud profond, entre une mère blanche et un père noir— a servi à accréditer l’idée que, pour éradiquer la corruption, il fallait avant tout sévir parmi les populations pauvres (non blanches).
La corruption à grande échelle profite à Trump, sa famille et ses proches
Un demi-siècle plus tard, l’administration Trump exhume cette vieille rhétorique pour soutenir une campagne virulente contre ce qu’il reste du filet de sécurité sociale aux États-Unis. L’objectif est également de détourner l’attention des électeurs de la corruption à grande échelle qui, elle, est bel et bien en train de faire sombrer l’Amérique à savoir celle qui profite au président, à sa famille et à ses proches.
Les méthodes employées par Reagan dans les années 1980 sont aujourd’hui remises au goût du jour pour justifier le démantèlement du programme d’aide alimentaire (Snap) et des systèmes d’assurance-maladie subventionnés par l’État. L’argument avancé ? Une fraude généralisée de la part des Américains les plus démunis, qui seraient, semble-t-il, passés maîtres dans l’art de l’escroquerie. La découverte la plus récente, annoncée par la cellule de lutte contre la fraude de JD Vance, a révélé une fraude de 40 millions de dollars au détriment du programme Snap. «Il existe des individus qui choisissent de frauder ces programmes et qui, dans ce cas précis, retirent littéralement le pain de la bouche d’enfants affamés pour s’enrichir eux-mêmes», a déclaré le vice-président dans l’Ohio.
Cette annonce fait suite à celle, formulée avec enthousiasme par Vance, selon laquelle l’administration a supprimé la couverture santé de 760 000 bénéficiaires d’Obamacare, au motif qu’ils auraient commis des fraudes. Elle s’inscrit également dans la droite ligne de la proposition de Trump, qui promet une récompense à quiconque dénoncera des profiteurs vivant aux crochets de l’État. Celui qui dénonce percevra 1% de la somme récupérée.
Trump considère sans doute qu’il s’agit d’une stratégie politique habile. Pourtant, les Américains s’inquiètent de plus en plus de la corruption dont il est désormais question dans toute l’actualité. Selon un sondage Harris réalisé en octobre pour le Guardian, la corruption au sein du gouvernement constitue la deuxième préoccupation majeure des électeurs juste après la hausse du coût de la vie. 87% des personnes interrogées estiment que la corruption est un problème, une proportion plus élevée que celle des citoyens préoccupés par l’intelligence artificielle ou l’immigration.
Pourtant, le raisonnement du président comporte une faille. Selon un sondage Harris, les électeurs ne semblent pas particulièrement préoccupés par le fait que certains puissent obtenir une couverture santé de manière détournée. Ce qui les inquiète, en revanche, c’est de voir des élus faire passer leurs propres intérêts financiers —ou ceux de leurs donateurs— avant l’intérêt public. Le fait que Trump puisse engranger des milliards grâce aux cryptomonnaies s’inscrit précisément dans cette préoccupation.
Vance a tenté de répondre à cette objection. Il a affirmé : «Je n’ai vu aucune preuve, pas la moindre, qu’il participe à une telle corruption ou qu’il l’encourage». Vance a rappelé aux électeurs que «cet homme était déjà milliardaire avant même de se lancer en politique», ce qui, dans l’esprit du vice-président, réduit sans doute la tentation pour Trump de se servir dans la caisse.
Toutefois, il est peu probable que les 65% d’électeurs —parmi ceux qui comptent participer aux élections de mi-mandat— qui considèrent cette corruption comme un «problème majeur» se laissent convaincre par cet argument.
L’an dernier, les États-Unis occupaient la 29e place dans l’indice de perception de la corruption de Transparency International, un rang en retrait par rapport à la dernière année de l’administration Biden, et en baisse par rapport à la 18e place occupée en 2016, l’année précédant l’arrivée de Trump au pouvoir. Vance gagnerait peut-être à se renseigner sur ce point. Ou, tout simplement, à ouvrir les yeux.
Trump a gagné 2,2 milliards de dollars deux ans après son retour au pouvoir
Le fait que Trump puisse gagner 2,2 milliards de dollars au cours de sa première année de retour au pouvoir —dont 1,4 milliard issu des cryptomonnaies— ne constitue peut-être pas de la «corruption» au sens étroit privilégié par ses alliés à la Cour suprême, qui lui ont accordé l’immunité pour tout acte pouvant être qualifié d’«officiel». Il est possible que Trump n’ait pas reçu de pots-de-vin directs, ni conclu d’accord explicite du type «donnant-donnant» consistant, par exemple, à modifier une politique publique en échange d’argent.
Cependant, pour ne citer qu’un exemple : sous Trump, la Securities and Exchange Commission* (SEC) a suspendu des poursuites pour fraude visant un milliardaire du secteur des cryptomonnaies, un individu qui avait acquis pour 40 millions de dollars de jetons à l’effigie de Trump et investi 75 millions de dollars dans une autre entreprise liée aux cryptomonnaies et associée à Trump. Par ailleurs, Trump a démantelé l’équipe du ministère de la Justice chargée d’enquêter sur les usages illégaux des cryptomonnaies et a mis fin à des enquêtes visant plusieurs entreprises du secteur —notamment Coinbase, Ripple et Kraken— qui avaient contribué au financement de sa campagne.
La Trump Organization (conglomérat de la famille Trump) dirigée par son fils Eric, a multiplié les accords avec des régimes qui ont un intérêt manifeste dans la politique étrangère de Trump. Un oligarque proche de Vladimir Poutine a financé une fête de mariage sur une île privée pour le fils du président, Donald Jr. Par ailleurs, le gendre de Trump, Jared Kushner, conclut des accords se chiffrant en milliards de dollars avec les dirigeants de pays auprès desquels il mène des activités diplomatiques au nom des États-Unis.
Des centaines d’actes de corruption et d’abus de pouvoir liés à Trump
La représentante démocrate Rosa DeLauro a dressé une liste détaillée des nombreuses manières dont Trump s’enrichit —lui, sa famille et ses alliés— durant son mandat. On y trouve notamment :
– le gouvernement du Qatar lui a offert un jet privé de luxe, ce qui pourrait constituer une violation de la clause sur les émoluments (emoluments clause) prévue par la Constitution;
– les Émirats arabes unis ont obtenu l’accès à des puces électroniques américaines de pointe, hautement sécurisées et destinées à l’intelligence artificielle, peu après qu’une société d’investissement liée à la famille princière émiratie et dirigée par le conseiller à la sécurité nationale des Émirats Tahnoun ben Zayed a acquis une participation de 500 millions de dollars dans World Liberty Financial, entreprise spécialisée dans les cryptomonnaies fondée par Eric Trump et Zach Witkoff, fils de Steve Witkoff, envoyé spécial des États-Unis au Moyen-Orient;
– des personnalités fortunées, faisant face à des poursuites pénales, ont pris l’habitude de verser des fonds aux structures politiques de Trump, dans l’espoir d’obtenir ensuite une grâce ou une mesure de clémence. Plus récemment, l’ancienne gouverneure de Porto Rico, Wanda Vázquez Garced, ainsi que le banquier qui lui a versé des pots-de-vin, Julio Herrera Velutini, ont été graciés. Cette décision est intervenue après que la famille de Velutini a confié un contrat de 50 millions de dollars à Alina Habba —ancienne avocate personnelle de Trump— et a fait un don de 3,5 millions de dollars au Maga Inc Super Pac**;
– la famille présidentielle tire également profit de l’État. Le Pentagone a accordé un prêt de plus de 600 millions de dollars à Vulcan Elements, une entreprise spécialisée dans les terres rares, à peine trois mois après que 1789 Capital —la société de capital-risque de Donald Jr— a pris une participation dans cette même entreprise;
– Powerus, un fabricant de drones soutenu par Eric et Donald Jr, vend des systèmes d’interception de drones à des alliés des États-Unis dans le golfe Persique, des pays visés par des attaques de l’Iran. Les fils de Trump s’enrichissent ainsi grâce à un conflit né d’une guerre illégitime, lancée par leur père sans aucune consultation du Congrès.
Un chercheur britannique a également mis en place un outil de suivi en ligne qui répertorie des centaines d’actes de corruption et d’abus de pouvoir survenus durant les 21 derniers mois de la présidence de Donald Trump.
La Maison-Blanche nie pourtant que la famille Trump ait jamais été impliquée dans des conflits d’intérêts et rejette toute allégation selon laquelle des grâces présidentielles ou des mesures de clémence auraient été accordées en échange de dons politiques.
Reagan était peut-être prêt à abandonner les Américains les plus démunis à leur sort mais il ne cherchait pas pour autant à s’enrichir personnellement. Trump, à l’inverse, semble croire qu’en s’en prenant aux «profiteurs» qui abuseraient du programme d’aide alimentaire Snap —allant jusqu’à proposer une prime aux partisans du mouvement Maga pour en débusquer quelques-uns—, parviendra à détourner l’attention des électeurs de ses propres tentatives d’utiliser sa fonction à des fins d’enrichissement personnel.
Espérons que les électeurs américains y compris ceux qui sont enclins à croire au mythe des «profiteurs» du système social sauront reconnaître la véritable corruption lorsqu’ils y seront confrontés.
* La U.S. Securities and Exchange Commission, communément appelée la Securities and Exchange Commission, souvent abrégée en SEC, est l’organisme fédéral américain de réglementation et de contrôle des marchés financiers.
** Make America Great Again Inc. (MAGA Inc.) est un super PAC (comité d’action politique) hybride américain fondé le 23 septembre 2022 en Virginie pour soutenir l’action politique de Donald Trump. Ce super PAC a levé plus de 400 millions de dollars pour le cycle électoral de mi-mandat (midterms) de novembre 2026.



Donnez votre avis